DECORTIQUAGES

Le chaudron libyen

L’ETAT DES LIEUX

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Une colonne de l’organisation Etat islamique à Derna, dans l’est de la Libye. REUTERS/Stringer

L’EXPRESS

Quel est le degré d’implantation de Daech Libye?

L’installation de l’organisation Etat islamique en Libye remonte au printemps 2014, « lorsque des combattants libyens en Syrie, affiliés au Groupe Etat islamique, sont revenus dans leur pays », explique à l’Express Mattia Toaldo, chercheur au Conseil européen des relations internationales, basé à Londres. C’est à l’automne dernier que des djihadistes de la région de Derna ont officiellement annoncé leur allégeance au « calife » Abou Bakr al-Baghdadi, adoptant le nom de « wilayat de Barqa » (province de Cyrénaïque, en arabe). le Pays est divisé en trois régions correspondant aux trois régions historiques, les deux autres étant la wilayat Tarabulus (Tripolitaine) et la wilayat Fezzan.

Aujourd’hui, la branche libyenne de l’EI est implantée à Derna, Benghazi, Syrte, et même à Tripoli, où elle a mené plusieurs attaques contre des ambassades et récemment contre l’hôtel Corinthia.

Les djihadistes sont présents un peu partout dans le pays, mais jamais de manière exclusive. A Derna, par exemple, ils doivent affronter les Martyrs de la brigade Abou Salim. A Syrte, où ils cotoient la milice Ansar al-Charia, ils ont pris possession de la radio locale et de bâtiment administratifs. A Benghazi, ils contrôlent un checkpoint, un bâtiment militaire et un « centre de détention » qui leur permet de prendre des otages, source de revenu dont l’EI a toujours su tirer profit par le passé. « l’EI ne contrôle intégralement aucun territoire, à la différence de la Syrie ou de l’Irak, mais il n’en n’est pas moins dangereux », avertit Mattia Toaldo, parce qu’on assiste actuellement à des défections de combattants d’autres groupes armés, dans la logique de ce qui s’était produit en 2014 en Syrie.

Combien sont-ils?

Il est très difficile d’évaluer leurs effectifs. « On estime entre 600 et 1000 le nombre de Libyens qui ont combattu en Irak et en Syrie », précise Mattia Toaldo. Dans l’ouest du pays, des groupes armés criminels collaborent occasionnellement avec les djihadistes, sans être proprement affiliés au groupe. Seule certitude, ils sont dans une dynamique de croissance.

La présence de combattants étrangers en leur sein est évoquée par un certain nombre d’observateurs. Les vidéos diffusées sur Internet comme celle de l’exécution des 21 coptes sont « un moyen de montrer à leur partisans, aux potentielles recrues et à leurs ennemis qu’ils agissent sur le terrain », observe Aaron Y. Zelin, du Washington Institute for Near East Policy. Elles constituent autant d’outils de propagande pour attirer de nouvelles recrues. Pour autant, « le nombre d’étrangers dans leurs rangs n’a pas été évalué de manière indépendante », nuance Mattia Toaldo.

Comment s’inscrivent-ils dans l’échiquier libyen?

Aujourd’hui, le théâtre libyen est morcelé entre une multitude de pouvoirs locaux. Le désordre qui a suivi la chute de Kadhafi a amené les Libyens à se replier « sur leur identité primaire, le village, la tribu », analyse pour L’Express Patrick Haimzadeh. En 2014, deux grandes coalitions se sont formées: d’un côté, des milices d’obédience islamistes, conservatrices et nationalistes, dont la milice de Misrata. Réunies sous l’appellation Fajr Libya, (Aube de la Libye), elles sont alliées, dans certaines zones, à Ansar al-Charia, groupe djihadiste libyen proche d’Al-Qaïda. En face, l’alliance Karama, que les Occidentaux qualifient de nationalistes, rassemblés autour du général Haftar, de la milice de Zenten et d’anciens militaires proches de Kadhafi. Cette coalition est activement soutenue par les Emirats arabes unis et l’Egypte -qui sont intervenus en août dernier pour bombarder des positions de Fajr Libya.

Ces alliances sont instables, et des affrontements entre « alliés » sont récurrents; on assiste à « une spirale autodestructrice, celle de la guerre de tous contre tous », déplore Patrick Haimzadeh.

L’offensive lancée au printemps dernier par le général Haftar avec l’appui de l’Egypte et des Emirats contre les « terroristes » (Ansar al-Charia mais aussi Fajr Libya) a « aggravé la situation, divisé le pays, juge Mattia Toaldo ». Elle a provoqué le retour de djihadistes libyens qui combattaient en Syrie. « Le général se faisait fort de reprendre Benghazi en quelques semaines », poursuit le chercheur. Non seulement il a échoué, mais il ne contrôle plus que trois villes de Cyrénaïque, et « aujourd’hui l’EI est présente à Benghazi, ce qui n’était pas le cas avant le début de l’offensive du général ». Le désordre, la division ont été créé un terreau propice à l’installation de Daech, tout comme en Irak et en Syrie.

Peut-on freiner l’expansion de l’EI en Libye?

Des bombardements aériens comme ceux menés par l’Egypte, lundi matin, constituent essentiellement « un affichage à usage intérieur pour Abdel Fattah al-Sissi », obligé de réagir après le meurtre atroce de 21 de ses concitoyens, considère Patrick Haimzadeh. Des frappes aériennes occidentaux seraient non seulement vaines mais contre-productives, selon lui. « Non seulement elles ne freineront pas l’implantation de Daech, mais au contraire, elles serviront sa propagande, justifieront ses appels à la mobilisation, renforceront l’attrait de la Libye pour les djihadistes étrangers. » « Les attaques contre l’hôtel Corinthia, où sont accueillis les étrangers de passage à Tripoli, contre les ambassades algérienne d’Egypte ou des Emirats, le meurtre des 21 chrétiens égyptiens ont précisément été perpétrés dans le but de provoquer une réaction occidentale », estime Mattia Toaldo. Une telle intervention serait le meilleur moyen de mobiliser des combattants étrangers, « et également des groupes de combattants libyens, pour le moment hostiles à l’EI, qu’une telle attaque souderait contre l’ennemi extérieur ».

La priorité est donc d’oeuvrer en faveur de la réconciliation nationale, au lieu d’appuyer une seule faction, celle du général Haftar. Patrick Haimzadeh comme Mattia Toaldo estiment impératif de soutenir l’initiative de dialogue amorcée à Genève par le représentant de l’ONU pour la Libye, Bernardino Leon. « Alors seulement, conclut Mattia Toaldo, les Occidentaux pourront aider un gouvernement libyen d’union pour combattre Daech. »
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L’URGENCE

LA DEPECHE DU MIDI

L'Italie et toute l'Europe craignent que des islamistes ne se mêlent désormais aux vagues de réfugiés libyens qui débarquent tous les jours sur l'île de Lampedusa./Photo AFP
L’Italie et toute l’Europe craignent que des islamistes ne se mêlent désormais aux vagues de réfugiés libyens qui débarquent tous les jours sur l’île de Lampedusa./Photo AFP

 

 

L’assassinat de 21 Coptes égyptiens en Libye par un groupe se revendiquant de Daesh démontre que la situation du pays ne s’est jamais apaisée depuis la mort de Khadafi.

Avec la chute du colonel Khadafi en 2011, la Libye semblait renaître de ses cendres. Pour la première fois des élections libres étaient organisées et le peuple allait pouvoir s’exprimer librement. Mais c’était sans compter sur l’héritage laissé par l’organisation tribale du pays, voulu et mis en place par Khadafi, depuis son coup d’état de septembre 1969.

Aujourd’hui, le pays est empêtré dans une instabilité gouvernementale totale. Tripoli, au nord, et Tobrouck, à l’est, se disputent le pouvoir. Si Tripoli est sous l’influence des Frères musulmans, Tobrouck fait figure de cité modérée. Au-delà de l’affrontement religieux-laïcs, la Libye est tiraillée entre les nouvelles élites qui se reconnaissent dans le pouvoir de Tobrouck et les anciennes qui ne jurent que par un pouvoir émanant de Tripoli.

Autre problème soulevé par le printemps libyen : la circulation des armes. On peut compter une demi-douzaine de tribus en Libye. Toutes ont su s’armer pour tenter de prendre la suprématie sur la tribu voisine, mais aussi pour contrer les avancées de groupes islamistes comme Al-Qaeda au Maghreb islamique ou de leurs adversaires, récemment arrivés en Libye, de Daesh (État Islamique en Irak et au Levant). Au sud du pays, les tribus touaregs et toubous, sont directement aux prises avec des groupes armés venus du Niger, du Tchad ou du Soudan. L’une des priorités de ces groupes armés est de prendre le contrôle des puits de pétrole libyen. Le pays dispose des plus grandes réserves d’or noir du continent africain.

Les craintes grandissent en Europe

La situation géographique de Libye est particulière. Tripoli est bien plus proche de Rome que du Caire. Lorsque les bourreaux des 21 Coptes égyptiens égorgés la semaine dernière empoignent leurs couteaux, ils n’hésitent pas à crier : «Avant, nous étions en Syrie. Maintenant, nous sommes en Libye, à 350 km du sud de l’Italie. Rome est à portée de main». Ces mots glacent d’autant plus le sang que de nombreux candidats au refuge en Europe tentent de traverser chaque jour la Méditerranée. Une question se pose alors : des djihadistes ne profitent-ils pas de ces coquilles de noix pour installer des têtes de ponts sur l’île de Lampedusa ? Ce n’est donc pas un hasard si Rome a fermé son ambassade et fait rapatrier l’ensemble de son personnel la semaine dernière. C’était d’ailleurs la dernière représentation diplomatique internationale encore sur place en Libye.

Une opération militaire sur le sol libyen, même sous mandat de l’ONU, est impensable. Les distensions entre Tripoli et Tobrouck sont trop fortes. Par ailleurs, les populations locales ne voient plus l’occident comme une potentielle réponse à leurs maux du quotidien.


«Une menace directe pour notre sécurité» Manuel Valls

Lors d’une réunion entre dirigeants sociaux-démocrates européens, le Premier ministre Français a tenu à «citer la question de la Libye et de la menace directe que fait peser sur notre sécurité la création, sous nos yeux et non loin de nos frontières, d’un nouveau repaire pour le djihadisme terroriste». Manuel Valls a évoqué «les 3 000 individus attirant les services en France pour leur radicalisation potentielle» avant d’ajouter «L’islamisme radical nous a déclaré la guerre».

L’ANALYSE

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