VILLES ET CULTURE

Le Havre : Le « volcan » Niemeyer fume à nouveau

«On a toujours rêvé cette ville trop grande», constate Jean-François Driant, directeur de la Scène nationale du Havre. Côté rêves et démesure, André Malraux n’était pas le dernier : «Il n’y a pas une maison comme celle-ci au monde, ni même au Brésil, ni en Russie, ni aux Etats-Unis. Sachez bien que l’on se dira que c’est ici, aujourd’hui, que tout a commencé.» Nous sommes le 24 juin 1961, et le ministre du général de Gaulle inaugure la Maison de la culture du Havre, la toute première.

Sauf que la «maison» en question n’existe pas. C’est dans les locaux du nouveau musée d’art moderne qu’est logé l’établissement, et quand le même Malraux évoque, dans un discours de 1966 à l’Assemblée nationale, «les modernes cathédrales» que sont, «religion en moins», les Maisons de la culture, les cathédrales en question sont plus spirituelles que matérielles, même si, à Grenoble, le bâtiment conçu par André Wogenscky est en chantier.

Au Havre, il faudra attendre 1978 pour que soit posée la première pierre du projet imaginé par Oscar Niemeyer. A l’époque, l’architecte brésilien, constructeur de la ville de Brasilia, est réfugié en France pour fuir la dictature militaire dans son pays. Les trois bâtiments qu’il y conçoit à cette période – le siège du Parti communiste français, place du Colonel-Fabien à Paris, la Bourse du travail de Bobigny et la Maison de la culture du Havre – sont en correspondance avec son engagement communiste.

Le Havre, le 9 décembre 2014. Le volcan, scène nationale du Havre. Commande n° 2014 1679Photo François Cavelier

Au Havre, bastion du PCF, André Duroméa, maire de 1971 à 1994, voit grand lui aussi. La ville a été entièrement reconstruite dans l’après-guerre, à la suite de sa destruction par les bombardements alliés de 1944. L’architecte Auguste Perret, qui mène le chantier, bâtit vaste et droit – son avenue Foch est plus large que les Champs-Elysées. La cohérence et l’harmonie de l’ensemble seront reconnues avec retard – la ville est inscrite depuis 2005 par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité.

«Courbes sensuelles». Hormis le goût pour le béton, les orientations esthétiques de Perret ne sont pas la tasse de thé de Niemeyer. Quand il débarque pour la première fois au Havre, en 1972, l’architecte brésilien n’a pas l’intention de se fondre dans le paysage. Dans ses mémoires (1), il précise : «Je n’aime pas les angles droits. Ni les lignes droites, inflexibles et dures créées par l’Homme. Je suis attiré par les courbes qui se répandent librement et sensuellement. Ces courbes, on les retrouve dans les montagnes de mon pays, dans les méandres de ses fleuves, dans les vagues de l’océan et dans les courbes de la femme que j’aime.»

Les courbes seront bien au rendez-vous du bâtiment terminé en 1982. Pour la sensualité, c’est une autre affaire. En tout cas, les Havrais n’y sont pas spontanément sensibles. On peut même parler, dès le début, de désamour. Le grand cône blanc aveugle trouve très vite un surnom qu’il garde jusqu’à aujourd’hui : «le pot de yaourt». Et tant pis si Niemeyer, lui, y avait plutôt imaginé une référence aux cheminées des transatlantiques, chers à la mémoire des habitants.

Sur le malentendu, les anecdotes fourmillent, dont celle racontée par Jean-François Driant. «Peu de temps après mon arrivée à la direction, en 2006, on est venu me chercher dans mon bureau en raison d’un problème à l’accueil ; je suis tombé sur un couple de touristes britanniques qui s’indignaient qu’on ait autorisé la construction d’une centrale nucléaire en plein centre-ville.»

Drôle de théâtre, en effet : «Un des seuls au monde sans porte sur la rue», dit Driant. Un des seuls aussi sans la moindre enseigne ou inscription sur la façade. Un dépouillement – ou une froideur – accentué par la situation du bâtiment. Perret avait reconstruit la ville en coulant une dalle au-dessus des décombres, peu ou pas déblayés : la cité repose non seulement sur des ruines, mais sur un ossuaire – toutes les victimes des bombardements n’ont pas été exhumées. Niemeyer, lui, a choisi de creuser. Son bâtiment est construit au-dessous du niveau de la ville et même de la mer ; dans un trou, en somme.

Quant à la vaste esplanade qui l’abrite, occupée en partie par un parking à l’air libre, elle n’a jamais été adoptée par les habitants. Et est restée comme un no man’s land désolé, battu par le vent, seulement squatté par les mouettes et les fans de skateboard, sensibles, eux, aux pentes concaves.

Incomprises aussi, la grande colombe dessinée sur le site(mais visible seulement d’avion ou des derniers étages des immeubles alentours) et l’énorme main fraternelle (réalisée à partir d’un moulage de la main de Niemeyer) qui jaillit du mur pour offrir de l’eau, à côté d’une citation du maestro : «Un jour comme cette eau, la terre, les plages et les montagnes à tous appartiendront.»

L’intérieur ne fait pas non plus l’unanimité. L’élégance austère des murs en béton banché déroute, et l’omniprésence de la moquette, censée réchauffer l’ensemble, intimide. Tout comme les deux splendides bars – une vague et un cercle – qui ornent le grand hall au plafond bas. La grande salle de 1 200 places est, elle aussi, entièrement recouverte de moquette. Pour la soirée d’inauguration, le 18 novembre 1982, on a fait venir l’Orchestre national de Lille. Jean-Claude Casadesus, le chef d’orchestre, entame la répétition, et s’arrête au bout de quelques secondes, incrédule, puis fou de rage : le lieu est un cimetière sonore. Plus de trente ans plus tard, Casadesus n’a pas oublié ce «véritable forfait acousticide». Mais, amateur de défis, il a accepté de revenir avec son orchestre, le 7 janvier, pour la réinauguration.

Le Havre, le 9 décembre 2014. Le volcan, scène nationale du Havre. Commande n° 2014 1679Photo François Cavelier

Il faut dire que l’acoustique a été l’une des préoccupations majeures du chantier de rénovation. Aujourd’hui, la grande salle a été entièrement remodelée, la jauge réduite – 820 places -, le bois a partout remplacé la moquette, des plafonds mobiles ont été installés, et il n’est pas impossible que cela change tout. Le bâtiment avait par ailleurs quelques sérieux défauts : particulièrement peu maniables, les portes hydrauliques ont hérissé toutes les commissions de sécurité ; les infiltrations d’eau y ont été légion. Quant au chauffage, entièrement électrique, il a généré, dixit Jean-François Driant, «des factures monstrueuses. C’était le théâtre d’Europe le plus cher en électricité».

Autant d’inconvénients auxquels le chantier de restructuration, qui a duré trois ans et demi, est censé avoir remédié. Ainsi, pour le chauffage, la géothermie a remplacé l’électricité. D’autres changements sont plus radicaux : le «Petit Volcan», situé juste à côté du bâtiment principal, n’est plus une salle de spectacle mais une bibliothèque, dont le toit a été remplacé par une verrière. Et – sacrilège ! – quatre fenêtres ont été percées à la base du Volcan. Ce qui ne dénature pas le plan original, d’autant qu’elles sont en contrebas et que, hors des heures d’ouverture, elles seront obstruées par des volets raccords avec la façade.

Oscar Niemeyer, qui n’est jamais retourné au Havre après la construction de la Maison de la culture, a toujours dit que c’était l’un des bâtiments dont il était le plus fier. Et jusqu’à sa mort en décembre 2012 à Rio de Janeiro, à presque 105 ans, le maestro a suivi de près les retouches apportées à son œuvre originale.

«Froideur du béton» Selon Dominique Deshoulières, l’architecte mandataire de la réhabilitation, l’artiste a été moins tatillon que ce qu’on a pu dire. «Antoine Rufenacht [ancien maire du Havre, ndlr] a été voir Niemeyer chez lui à Rio et ils se sont mis d’accord. Le cahier des charges était plutôt soft. L’exigence principale était de ne toucher ni aux deux volumes ni à la colombe. Mais pour le réaménagement intérieur, il n’y avait pas de prescription.» Certains déplorent la disparition de la moquette, mais, selon Deshoulières, c’est tout sauf une trahison : «Il s’agit toujours de contrebalancer la froideur du béton. Le bois, ce n’est pas de la décoration, mais le choix d’un matériau très simple.» Quand on demande s’il aime le bâtiment, il prend son temps pour répondre : «J’ai mis du temps à le comprendre et à l’aimer. Mais il a vraiment été pensé par rapport à l’architecture de Perret, et c’est dans ce contexte qu’il prend toute sa force.»

Au-delà de sa rénovation intérieure, a priori très réussie, c’est bien l’inscription dans la ville qui reste, pour Deshoulières, l’enjeu principal. Et c’est sur l’accessibilité et la convivialité – avec notamment l’ouverture d’un restaurant en terrasse – qu’il mise pour qu’enfin les Havrais se mettent à aimer leur «pot de yaourt».

(1) Oscar Niemeyer, «les Courbes du temps», éditions Gallimard, 1970.

René SOLIS

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