ARPENTEURS DE LA GEOGRAPHIE

Thierry Paquot : «Les mégapoles multimillionaires doivent décroître»

Grands ensembles, centres commerciaux, gratte-ciel, gated communities(résidences fermées et sécurisées) et «grands projets» sont les cinq objets architecturalo-urbanistiques examinés par le philosophe de l’urbain Thierry Paquot dans Désastres urbains, les villes meurent aussi (La Découverte). Son constat est cruel : chacun de ces modèles génère de l’enfermement et de l’assujettissement. Le grand ensemble ne fait pas ensemble, le centre commercial ne favorise aucun échange et conforte la seule consommation, l’enclave résidentielle sécurisée rompt avec le reste de la ville, le gratte-ciel s’avère une impasse en hauteur et les grands projets inutiles ne répondent à aucune exigence citoyenne mais à l’arbitraire technocratique ou à la spéculation. Bien que ces modèles soient voués à l’échec, on s’entête à les reproduire. L’urbanisme serait-il mort ? Thierry Paquot pose la question, et, à contre-courant, place ses espérances dans des villes à taille humaine donc moyennes et plus «horizontales».

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Vous expliquez combien les grandes villes sont polluantes, mais beaucoup d’environnementalistes pensent au contraire qu’il faut concentrer au maximum la présence urbaine et laisser intactes des zones naturelles…

Les métropoles sont responsables de 75% de la consommation d’énergie et de 80% des émissions de gaz à effet de serre. Je ne suis pas pour autant favorable à l’étalement urbain. Je suggère de s’inspirer, en les adaptant à notre époque, d’utopies de la fin du XIXe siècle, comme les petites communes autosuffisantes et autogérées proposées par le communiste libertaire russe Pierre Kropotkine (1842-1921), les «villes paysages» du socialiste britannique William Morris, les cités-jardins d’Ebenezer Howard… Les mégalopoles multimillionnaires doivent décroître et valoriser en leur sein des découpages territoriaux déconcentrés, réclamant moins de mobilité, consommant moins d’énergie, activant une alterdémocratie… Contrairement à une idée reçue qui vise à diaboliser la maison individuelle, celle-ci s’avère souvent plus vertueuse en énergie qu’un gratte-ciel ou qu’un immeuble haussmannien, véritable «passoire thermique».

Le pavillonnaire ne coûte-t-il pas plus cher que ces grands ensembles ?

Curieusement non, et un quartier pavillonnaire peut être plus dense qu’un assemblage de barres et de tours. Dans les deux cas, la question est comment «faire ville». Une farandole de maisons individuelles à la sortie d’un bourg déserté et un grand ensemble mal raccordé à une ville de banlieue ne favorisent en rien la combinaison des trois qualités de ce que j’appelle «ville» : l’urbanité, la diversité et l’altérité. C’est du reste le point commun de mes cinq «objets» d’étude, aucun ne les exalte, ne les magnifie, aussi sont-ils tous inurbains. La diversité stimule la richesse des différences et la solidarité. L’altérité, elle, facilite les interrelations entre les humains et le monde vivant. Vous voyez l’ampleur du défi à relever : reconfigurer les territoires urbanisés afin de les rendre habitables tout en réformant démocratiquement leur gouvernement et en les écologisant…

La solution serait des villes horizontales ?

L’humanité urbanisée, environ 4 milliards d’habitants, occupe 2% du territoire planétaire, selon les Nations unies. Mais dans des villes comme Chicago ou Londres, respectivement 60% et 80% de la population y habitent des maisons individuelles. Dans beaucoup de villes américaines, seul le centre est occupé par des buildings et, souvent, ce ne sont que des bureaux. Je pense que l’être humain est sensoriel, relationnel et situationnel, il a donc besoin d’un rapport aux quatre éléments et au climat. Voir le ciel ou la nature joue sur notre comportement. Braudel disait que la ville est un heureux accident de l’histoire. Si c’est un accident, c’est donc que cela aurait pu prendre une autre forme.

Vous écrivez que les grands ensembles ne pouvaient tenir que tant qu’il y avait encore de la politique, des militants, des syndicalistes…

Le grand ensemble correspond, en France, à la réponse étatique à la crise du logement de l’après-guerre. La mise en place d’une agriculture productiviste provoque un puissant exode rural au moment où la ville productiviste importe des immigrés pour «moderniser» le pays, avec l’aide du plan Marshall. Comment construire des logements pour un tel nombre de nouveaux citadins ? La population concernée était diversifiée avec aussi bien des Bretons, que d’ex-Parisiens ou des Maghrébins. Comme l’emploi était alors abondant, les ouvriers et employés se sont endettés pour acquérir un terrain et «faire construire». En quelques années, la diversité sociologique de la population des grands ensembles a fait place à une population homogène d’immigrés, touchée par le chômage, la déqualification, la précarité et qui s’est considérée exclue. Parallèlement, la culture ouvrière s’effilochait au rythme des fermetures d’usines et de l’effondrement du Parti communiste français et du taux de syndicalisation. On a à présent une population orpheline affectée à un lieu qui ne lui convient pas. Ce qui explique le taux de vacance des logements, les faillites de copropriétés, la détérioration des communs, la faiblesse du tissu associatif… Ces habitants ne trouvent plus leur place. En cela, l’urbanisme est en train de mourir. Il est incapable de partir des gens et, avec eux, de faire ville. Il dépend d’un modèle social et économique dépassé. Il faut inventer autre chose, ne serait-ce que parce que deux nouvelles préoccupations s’invitent : l’environnementale et la numérique.

 

 

 

 

Quelle politique de la ville faudrait-il imaginer ?

La politique de la ville lancée dans les années 80 au lieu de répondre au cas par cas a créé de la bureaucratie, sans grand pouvoir. Elle ne me semble pas réformable. Il faut partir des habitants, leur attribuer des responsabilités sur le budget alloué, mobiliser l’ensemble des parties prenantes, mettre en place un atelier de la fabrique urbaine disposant de réels moyens, d’un calendrier d’actions et ayant des comptes à rendre. Cet atelier associerait, par exemple, les écoles, les collèges, les conservatoires, les associations sportives, pour que les enfants et les jeunes, qui disposeraient du droit de vote à 12 ans, imaginent leur ville et coopèrent à ses transformations. Les aires de jeux, ces parkings à enfants, ne suffisent pas, il faut des terrains d’aventures, des jardins scolaires… Une telle conception de la ville vaut pour tous – car si l’on prend soin des enfants, les améliorations concerneront aussi les personnes plus âgées ou à mobilité réduite… – sur une autre répartition des services municipaux (ils manquent cruellement de réactivité et de transversalité), une autre école, d’autres rapports entre les humains et le monde vivant… Il faut être davantage à l’écoute de la chronobiologie, des saisons, des rythmes… La société productiviste impose aux citadins le chronométrage qu’elle pratique à l’usine.

Vous prônez la création d’unités territoriales urbaines…

Partir des gens, c’est aussi partir de ceux qui habitent déjà là. Il faudrait regrouper les communes par unité d’un million d’habitants. C’est la juste taille qui permet d’avoir un hôpital, une université, des services sociaux… A la suite des territorialistes italiens, comme Alberto Magnaghi, nous devons opter pour une biorégion dessinée par les habitants. Avant, en période de capitalisme «solide», l’économie et le territoire étaient intimement liés. Le patron d’une entreprise s’installait sur place, devenait éventuellement maire, à l’exemple de Sochaux avec Peugeot ou de Clermont-Ferrand avec Michelin… Le capitalisme «liquide», lui, délocalise et relocalise les activités sans se soucier du territoire. La technocratie qui gouverne décide arbitrairement de passer de 24 régions à 13 sans se préoccuper de ce qui «fait territoire», établir un bilan des anciennes régions, débattre de comment les reconfigurer, expérimenter de nouvelles pratiques politiques (tirage au sort, mandat d’une année…). Le territoire n’est plus qu’un «plateau technique» sur lequel on branche et débranche une gare TGV, des bureaux, des logements standardisés, un centre commercial… Cette dépersonnalisation du territoire et de ses habitants est terrible, elle repose sur une indifférenciation aux lieux, aux gens et aux choses. Le capitalisme liquide, encombré par le salariat, lui substitue le précariat (l’intérim, l’auto-entreprenariat), de même méprise-t-il la singularité des territoires, avec leur histoire, leurs populations, leurs capacités de résilience et d’inventivité, et leur préfère-t-il des «produits globalisés» adaptés à n’importe quel site.

Vous dites que l’urbanisme n’est qu’un moment occidental de l’urbanisation planétaire. Qu’est-ce qui viendra après ?

Il n’existe pas de «ville idéale» et je me méfie de tout ce qui serait «idéal» ! Le devenir urbain du monde comprendra du pire et du meilleur. Les pollutions n’épargneront pas un écoquartier, c’est toute la planète qui doit devenir habitable, son habitabilité se fonde sur la diversité, d’où un éventail de «villes» possibles, sur les désirs des habitants, sur leur amitié avec le monde vivant. Une «bio-urbanité» s’entremêlera à une biodiversité.

Désastres urbains, Les villes meurent aussi de Thierry PaquotEditions La Découverte 224 pp. 17€90

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