DECORTIQUAGES

La sinisation du Tibet et de la Mongolie

SENAT

par Michel Raison

 

Vers la fin du XIXème siècle et le début du XXème, l’empire mandchou est ruiné, économiquement aliéné par les puissances étrangères et frappé par une succession de calamités naturelles et de famines. La paupérisation de la paysannerie conduit à un exode massif de Chinois, d’abord vers l’étranger, puis vers les terres de Mandchourie et de Mongolie méridionale restées longtemps interdites d’accès aux cultivateurs han. La réforme de 1902 ouvrira définitivement à l’agriculture ces terres, bien collectif des bannières (seigneuries), et entraînera de fréquentes révoltes de Mongols privés des pâturages nécessaires à leur subsistance.

1. Migrations et colonisation han

Le flot continu de migrants va modifier profondément la situation démographique et le mode de vie dans les bannières proches des provinces chinoises. Les Chinois y deviennent rapidement majoritaires ; l’agriculture prend le pas sur l’élevage, contraignant de nombreux Mongols à se sédentariser dans les villages et à adopter à leur tour l’agriculture. Les chiffres sont éloquents : en 1912, la population de Mongolie-intérieure est de 2,5 millions d’habitants, dont seulement un tiers de Mongols.

Par ailleurs, les colons chinois vivant dans les bannières mongoles sont administrés séparément, dans le cadre de districts chinois (xian) créés sur le territoire même de la bannière mais échappant à sa juridiction. À une échelle administrative supérieure, les Qing ont commencé à modifier le statut particulier de ces dépendances pour en faire des provinces chinoises (sheng) : dès 1884 pour la région du Turkestan oriental, qui devient la province du Xinjiang, à la suite d’une révolte contre les Mandchous.

En 1902, le gouvernement mandchou a envisagé de faire de même pour le Tibet et la Mongolie-intérieure. Ce virage opéré sur le tard par la dynastie Qing en bout de course, au sein de laquelle l’influence de conseillers chinois est importante, va dans le sens d’une intégration économique et administrative des anciennes dépendances extérieures, de leur nationalisation par l’État central. Il se fait sous l’impact d’une crise économique profonde et également du contexte international où prévaut le modèle occidental de l’État-nation souverain.

Le drapeau du soulèvement chinois de 1911 à Wuchang contre la dynastie étrangère manchoue témoigne de l’hésitation des nationalistes chinois sur la nature et l’extension du futur État chinois.

Les uns envisageaient de rétablir un État indépendant dans le cadre des dix-huit provinces. Leur drapeau à 18 étoiles demeura le drapeau de l’armée chinoise jusqu’en 1928. Le rouge « sang de fer » figure la bravoure virile. Les dix-huit étoiles représentent les dix-huit provinces chinoises qui sous la dynastie mandchoue des Qing constituaient la Chine proprement dite : c’était à peu de choses près la Chine des Ming, dont l’organisation administrative en quinze provinces fut conservée par les Qing jusqu’en 1662-1667. L’expression « partie originelle de la Chine » (zhongguo benbu) est utilisée par certains révolutionnaires, et renvoie au sens de « Chine » proprement dite.

Figure n° 2 : Drapeau « sang de fer » aux 18 étoiles du soulèvement de Wuchang à l’automne 1911 contre la dynastie mandchoue

Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c5/Chinese-army_Wuhan_flag_(1911-1928)_18_dots.svg/2000px-Chinese-army_Wuhan_flag_(1911-1928)_18_dots.svg.png

D’autres souhaitaient substituer une république chinoise à la dynastie mandchoue : leur drapeau portait cinq rayures, représentant les cinq peuples de l’empire mandchou unis ensemble : Han, Mandchous, Mongols, Tibétains, musulmans Turki et Hui. L’abdication de l’empereur manchou, obtenue en février 1912 par le militaire Yuan Shikai, légua l’empire à la nouvelle république, qui entendit dès lors absorber par le recours à la force les protectorats extérieurs.

Or, les Mongols, par exemple, avaient déjà rompu les liens personnels rattachant les seigneurs mongols à l’empereur mandchou et ne reconnaissaient pas de droit sur eux à cette nouvelle république. Ils avaient préparé leur indépendance dès l’été 1911 et la proclamèrent fin 1911, avant même la proclamation d’une République chinoise à Nankin le 1er janvier 1912.

Les Tibétains, quant à eux, affirmèrent leur indépendance le 1er janvier 1913. Le désir d’instaurer un État indépendant était partagé par les populations turki et hui qui tentèrent à deux reprises d’instaurer une république du Turkestan oriental dans les années 1930 et les années 1940.

2. Les approches nationaliste et communiste de la question des peuples non chinois de l’empire mandchou10

Les nationalistes du Guomindang (Kuomintang) considéraient les peuples non han comme des clans de l’unique grande famille chinoise, décrite dans les termes modernes de « nation chinoise » (zhonghua minzu). Ils leur refusaient toutefois la qualité de peuple ou nation (minzu) distincte et leur interdisaient toute revendication identitaire. Leur politique était d’assimiler les peuples non han des régions frontalières au profit de leur propre défense nationale. Ce sont les nationalistes qui mirent à exécution en 1928 le projet de démantèlement de la Mongolie-intérieure, créant à sa place trois provinces sur le modèle chinois (Suiyuan, Tchakhar et Jehol).

a) Les communistes : de la reconnaissance des nations non-han …

De son côté, le Parti communiste chinois (PCC) s’était replié au nord (Yan’an) au milieu des années 1930, et se trouvait désormais au contact des Mongols et des musulmans chinois (Hui) dont le concours lui était important.

Dans un premier temps, les communistes soutinrent l’indépendance de la « Mongolie-Extérieure » et défendirent des positions très favorables à l’autodétermination des peuples minoritaires, dénonçant le « chauvinisme grand han » et les encourageant à se rebeller contre les nationalistes et les oppresseurs han. En 1935, Mao adressa une proclamation aux Mongols de Mongolie-Intérieure, les invitant à rejoindre les communistes chinois, seule voie leur permettant de « préserver la gloire de Gengis Khan » et de recouvrer leur indépendance ; il condamnait toute spoliation des terres mongoles et promettait que son gouvernement les restituerait en totalité au peuple mongol, y compris celles passées sous administration chinoise (districts xian). En reconnaissant la légitimité des revendications des Mongols et en les encourageant sur la voie de l’indépendance, les communistes s’affichaient alors comme les défenseurs des peuples non chinois contre la politique d’assimilation mise en oeuvre par leurs rivaux nationalistes. Ces positions du PCC s’inspiraient largement des principes élaborés par les bolcheviks dans les premiers temps de la révolution : rallier à la cause révolutionnaire – tant que le pouvoir n’a pas été conquis – les « nationalités opprimées », distinguer entre le nationalisme légitime des petites nations et celui (chauvin et source d’exactions) des grandes nations, reconnaître le droit à l’autodétermination des petites nations, et jusqu’à leur droit de faire sécession. En réalité, et comme l’indiquait bien l’opposition des bolcheviks russes à la création de partis communistes nationaux, les compromis des révolutionnaires à l’égard des petits peuples devaient être compris comme une politique transitoire, avant la fondation d’un État prolétarien unifié.

Puis dans un second temps, l’alignement des communistes chinois sur ces principes cessa. À la fin des années 1930, la guerre contre l’occupant japonais s’intensifia, et ils firent front uni avec le Guomindang. Il s’agissait désormais de promouvoir l’union sacrée des peuples non han avec les Han, de mettre en avant leur égalité, mais sans plus les encourager à lutter pour leur autodétermination, contre l’intérêt chinois. Dès lors, le nationalisme de ces peuples fut réduit à un « esprit de paroisse » et délégitimé.

b) … à l’idée d’unicité de « divers peuples chinois »

Le sens que donnait Mao aux expressions de nation, État ou territoire « chinois » (zhonghua) s’élargit alors pour englober les peuples non chinois au-delà du sens ethnique classique exprimé par le terme « hua » (similaire à han) : « chinois », « han », « Chine proprement dite ». Mao parlait des « divers peuples chinois » (zhonghua gezu) et assimilait leurs histoires et leurs cultures nationales à celle de la Chine. Un tel élargissement allait au-delà de la définition de certains théoriciens du parti, qui n’incluaient dans le concept moderne de « nation chinoise » que les non-Han sinisés. En effet, les peuples non chinois ne répondaient pas aux critères de la nation établis par Staline (communauté de langue, de territoire, de mode de vie, de culture, de psychologie).

Avec cette nouvelle définition inclusive et han-centrée de la « nation chinoise » avancée par Mao, les communistes chinois s’écartent considérablement du modèle soviétique et de la définition de Staline. Cette « nation chinoise » qui, par l’emploi du caractère « hua », se confond dans sa formulation même avec l’ethnie chinoise (han) ne peut en aucun cas correspondre à une identité supranationale, comme c’est le cas pour « soviétique » par rapport à « russe » en URSS.

On voit donc que communistes et nationalistes envisagent, les uns comme les autres, l’union des divers groupes nationaux sous la houlette chinoise, mais qu’ils diffèrent sur les critères de définition, les moyens employés et la forme de cette union. Alors que les communistes voient dans la nation le résultat d’une longue association historique, les nationalistes la définissent par les liens de sang entre les clans d’une même famille. Dans les discours de cette période, les communistes se déclarent partisans d’une voie progressive, parfois qualifiée d’ « accommodement », celle d’une assimilation douce et non déclarée, en conservant au niveau formel le principe d’autonomie (voire d’auto-détermination au début) mais en en limitant pratiquement l’application. Les nationalistes proposent, eux, la voie de l’assimilation forcée.

3. La mise en oeuvre de la politique «d’autonomie » : le cas mongol

Une fois au pouvoir, les communistes chinois n’adoptent pas le modèle soviétique d’une fédération pluraliste de nations « libres » auxquelles est reconnu, nominalement du moins, le droit de faire sécession. Ils choisissent une république unitaire pour mieux déjouer les « complots impérialistes » susceptibles de pousser les peuples minoritaires à la séparation. À la mise à l’écart du droit à l’autodétermination correspond parallèlement le rappel permanent à l’union et à la solidarité de tous les peuples de Chine (minzu tuanjie).

Après 1949, une nouvelle forme de colonisation chinoise apparaît, celle du développement ferroviaire, industriel, minier et urbain de la Région autonome ; on intensifie l’agriculture dans les zones déjà colonisées. La politique de colonisation agricole reprendra cependant dès le Grand Bond (1958-1962) puis la Révolution culturelle, qui correspond aussi à une « purge politique » des Mongols qui fera plus de 200 000 victimes, dont 23 000 morts. La Région autonome est alors privée de la majeure partie de son territoire, et la répression touche également la langue mongole, qui n’est plus tolérée.

a) Développement, sédentarisation, désertification et migrations forcées

La décennie 1980 a constitué un répit qui permet l’expression par la jeunesse mongole de ses revendications et la décollectivisation des troupeaux et des pâturages (1983). Mais le gouvernement central, relayé par l’administration locale, a alors imposé un développement et une modernisation sur le modèle chinois, prescrivant entre autres la clôture des pâturages (1985) et la sédentarisation des derniers éleveurs nomades.

Ces mesures ont conduit inévitablement à un surpâturage et à une désertification des terres qui a justifié la « migration écologique » de grande envergure mise en place dès 1999 dans l’ouest de la Mongolie-intérieure. Cette politique a affecté des centaines de milliers de ruraux, jugés « responsables » de la désertification et déplacés à la périphérie des villes, en milieu han. Les politiques de développement élaborées par le gouvernement central depuis les années 1950 sont le prétexte pour prendre possession des zones de Mongolie-intérieure encore occupées par les éleveurs mongols. Touchés dans leur culture et leur identité par ces déplacements de population, ces ruraux ont aussi été affectés économiquement par ces mesures : endettés par le coût de leur nouveau logement, ils sont aussi professionnellement marginalisés dans leur nouvel environnement du fait de leur médiocre maîtrise du chinois et de l’absence de compétences professionnelles adaptées aux services et l’industrie. Les Mongols urbains profitent davantage de la modernisation, mais cela dans un environnement totalement han.

b) Post-colonisation en région autonome de Mongolie-intérieure : une province comme une autre ?

Les Mongols ne représentaient plus qu’un sixième de la population dans les années 1950 : ce pourcentage était faible et n’a pas évolué de manière importante. En revanche, la pénétration plus générale de la population han et de ses activités économiques dans la Région ainsi que le poids de la population (multipliée par cinq à six) sur ce territoire ont constitué un vrai bouleversement.

La région est désormais dans sa phase de post-colonisation. Malgré le statut officiel de région autonome, on ne peut que constater la grande efficacité des politiques d’assimilation et de colonisation des peuples minoritaires expérimentées en Mongolie. De région sinisée, la Mongolie-intérieure est devenue de fait une province chinoise. Ses populations autochtones ne sont désormais plus en mesure de contrarier l’exploitation et l’usage de ses richesses au profit du gouvernement central et de la nation chinoise majoritaire.

L’ampleur de la politique de développement de l’ouest reflète la détermination du gouvernement chinois à siniser rapidement et définitivement les parties non-chinoises de l’espace qu’il a sous sa juridiction : une politique qui va à l’inverse des traditions impériales mongoles et mandchoues. Les méthodes employées par les communistes chinois et les résultats obtenus n’ont rien à envier à la politique d’assimilation forcée voulue par les nationalistes. Pour la première fois de leur histoire, les Chinois se sont trouvés au XXème siècle, par les circonstances de l’histoire, à la tête d’un territoire englobant à la fois leur territoire historique et de larges territoires appartenant aux peuples voisins. Force est de constater qu’un siècle plus tard, c’est à une nationalisation de leurs territoires et de leurs ressources que ces peuples font aujourd’hui face.

LE RAPPORT COMPLET

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s