CARTOGRAPHIES

L’Arctique, nouveau territoire de la colonisation ?

RUE 89

par Thibault Bechini

La conquête de l’Arctique ne fait que commencer : c’est l’occasion d’actualiser quelques vieux mécanismes coloniaux. Ou comment cartes et boussoles cèdent leur place aux satellites et aux drones.

Mardi 4 août, la Russie a officiellement présenté à l’ONU ses revendications sur 1,2 million de km2 dans l’Arctique. Des revendications qui s’expliquent tant par la situation stratégique de la région arctique que par ses ressources naturelles encore inexploitées, et qui vont de pair avec l’actualisation de quelques vieux mécanismes coloniaux.

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Carte politique de la région arctique (Wikimedia Commons)

La géologie, ce vieux savoir colonial

Car ce sont près de 5 millions de tonnes d’hydrocarbures que recèle la portion de territoire revendiquée par la Russie, qui a déjà présenté en 2001 une requête dans le même sens.

Le potentiel pétrolier et gazier de l’Arctique est énorme : on estime que plus de 20% des réserves d’hydrocarbures planétaires restant à découvrir se trouvent dans l’Arctique.

Selon un rapport publié en 2008 par l’U.S. Geological Survey, les ressources exploitables non découvertes y sont évaluées à 90 milliards de barils pour le pétrole, 44 milliards de barils pour les liquides de gaz naturels (éthane, propane, etc.). Même si elles ne correspondent qu’à quatre ans de consommation mondiale d’hydrocarbures liquides, ces réserves n’en sont pas moins convoitées.

C’est pourquoi la Russie tente de se conformer aux règlements internationaux [PDF] qui prévoient qu’un Etat côtier puisse étendre sa zone économique exclusive (ZEE) au-delà des 200 miles nautiques (environ 370 km) traditionnels, en prenant comme point de référence la limite de son plateau continental (c’est-à-dire le prolongement des terres sous les eaux).

Vue satellite de la banquise arctique en 2005 (Nasa/Wikimedia Commons)

Pour ce faire, la Russie a piloté des études géologiques de manière à établir son bon droit. Un programme a été lancé en février 2014 pour financer les « recherches scientifiques fondamentales en vue du développement de la zone arctique de la Fédération de Russie ». Dans cette lignée, l’Académie des sciences de Russie a consacré une de ses séances plénières à faire le point sur les différents aspects du développement de cette « zone arctique ».

Cette manière de procéder n’est pas sans rappeler qu’à la fin du XIXe siècle, les principales puissances impérialistes recouraient aux sciences coloniales, relayées par des structures académiques comme les sociétés de géographie, pour assurer leur expansion territoriale.

Ni carte, ni boussole, mais des satellites et des drones

Les explorateurs des temps passés ouvraient la voie à la colonisation en partant à la découverte de terres inconnues munis de cartes et de boussoles. Aujourd’hui, ce sont satellites et drones qui permettent aux Etats d’affirmer leurs prétentions sur la région arctique.

Timbre poste célébrant le centenaire de la naissance de Pierre Savorgnan de Brazza, explorateur ayant ouvert la voie à la colonisation française en Afrique centrale.

La Russie soviétique se distinguait par la précision de ses cartes d’état-major ; elle recourt désormais aux possibilités offertes par les images satellites pour cartographier le monde. En février, elle a lancé un satellite d’observation optique capable de réaliser une grande variété de produits topographiques. Ce qui, en vue du « développement de la zone arctique », n’est pas sans intérêt.

Parallèlement, afin de garantir la sécurité en Arctique, la Russie a créé fin 2014 une unité de drones dans la péninsule des Tchouktches. Ce déploiement de moyens ne laisse pas d’émouvoir les autres pays présents dans la région, tel le Canada, qui s’est récemment inquiété de la possible présence de drones espions dans la zone qu’il contrôle.

Vers un partage de l’Arctique ?

En effet, la Russie n’est pas la seule à lorgner sur l’Arctique. Les Etats-Unis (avec l’Alaska), le Canada, le Danemark (avec le Groenland) et la Norvège sont aussi sur les rangs.

On comprend mieux que la Russie ait souhaité marquer symboliquement son territoire en plantant un drapeau en titane dans les profondeurs de l’Arctique, à la verticale du pôle Nord, en août 2007, à l’aide de deux sous-marins de poche.

Un partage territorial chapeauté par les institutions internationales est-il à envisager ? Faudra-t-il une conférence semblable à celle qui, en 1884-1885, à Berlin, orchestra le partage colonial de l’Afrique ? Si l’Arctique est aujourd’hui le dernier territoire non réclamé de la planète, il risque de ne plus le rester très longtemps.

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