GEOGRAPHIE HUMAINE

Les oubliés du rêve américain

 

 

 

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PHOTO : Rafael Ben-Ari/Cham/NEWSCOM/SIPA

 

Le sociologue Nicolas Duvoux a entrepris une enquête ethnographique auprès du tissu associatif d’une grande métropole américaine, Boston, où des fondations philanthropiques s’efforcent de réparer l’appauvrissement des plus fragiles, qui s’est aggravé pendant les années Obama.

 

Les Etats-Unis et la question sociale au XXIe siècle

Ce livre s’intéresse à l’action de philanthropes qui entreprennent, à partir d’actions modelées sur les principes du community organizing, de déstigmatiser un quartier paupérisé et ségrégé de Boston en soutenant la « communauté » de ses habitants. […]

Comment la philanthropie intervient-elle dans ces lieux et quels relais y trouve-t-elle ? La Fondation pour le rêve américain (FRA), nom fictif donné à la fondation philanthropique ici étudiée, applique à un quartier pauvre et minoritaire d’une métropole états-unienne l’idéologie de la « soutenabilité » développée en Afrique notamment. Cette idéologie valorise le savoir local et l’appropriation des instruments transmis par les philanthropes et leurs relais associatifs locaux. Elle a des effets organisationnels puissants puisque la conception d’une approche soutenable et susceptible d’être poursuivie par les habitants est valorisée au détriment de la mise en œuvre quotidienne auprès des pauvres. Du côté des pauvres, elle valorise la formation et la participation. La participation volontaire des habitants est en effet perçue comme le signe, en même temps que le moyen, de la sortie de la pauvreté puisqu’elle est interprétée comme un refus de la résignation et de la dépendance supposée des populations envers l’assistance publique. […].

Il est 10 heures du matin, un jour du début d’automne. Dans un bureau situé au troisième étage d’un immeuble de brique rouge retiré à quelques rues de l’animation du quartier des affaires de Boston et sur la façade duquel aucun signe extérieur n’indique la présence de la FRA dans ces lieux, Mario boit son café matinal. Son bureau, spacieux, est légèrement à l’écart d’un open space […]. Mario est ici un partner, il a un rôle de supervision des opérations de « contact » avec la population. Sa rémunération (environ 100 000 dollars par an) et sa position le situent très haut dans la hiérarchie des salariés du monde philanthropique de Boston. Jeune vétéran métis de 38 ans, il a fait la guerre d’Afghanistan dans un poste de commandement de la logistique. […]

Mario est vêtu d’une chemise bleue, surmontée de bretelles noires qui s’accrochent à la ceinture d’un pantalon de toile sombre. La porte de son bureau indique le nom d’une place du quartier où la fondation intervient, comme pour marquer la présence symbolique de cette réalité dans l’espace physique des locaux du centre-ville. Une photo de sa compagne et de ses enfants, quelques livres soigneusement rangés constituent les uniques décorations de ce bureau. Après avoir évoqué les raisons qui motivent une enquête sur les activités de la FRA, Mario se renfonce dans son fauteuil et me prévient qu’il va se contenter de reconstituer les grandes lignes de l’action de la fondation. Pour le concret, me dit-il, il faudra parler à Bruce, un activiste qu’il présente comme jouissant d’une réputation nationale et qui a été recruté comme consultant par la fondation.

[…] Bruce est un homme blanc d’une cinquantaine d’années, se présentant volontiers comme issu d’un milieu populaire. Dans les interactions, Bruce peut jouer, grâce à un regard gris perçant, d’une force d’entraînement et, pour le dire simplement, d’une forme de charisme construite au cours d’années de pratiques du community organizing dans différents Etats. Il jouit d’une reconnaissance pour son expertise dans le développement des scénographies d’interaction désignées comme « transformatrices » des quartiers où elles sont mises en œuvre. Son statut de consultant, qui le place formellement à l’extérieur du personnel – pourtant nombreux, d’une quinzaine de salariés – de la FRA lui donne une place à part dans l’organisation. Cette place témoigne de la difficulté et de la centralité de ce rôle de mise en scène des projets philanthropiques. En effet, ceux-ci font très étroitement dépendre la réalisation de leurs objectifs d’une bien impalpable qualité des relations instaurées.

[…] Ainsi, un après-midi, une réunion était organisée au siège de la fondation. Trois habitants, John, Elma et Jacqueline étaient venus évoquer, avec Mario et une salariée, de statut inférieur, Mercedes, les relations susceptibles de permettre à la fondation de faire connaître son action. John, Elma et Jacqueline s’assirent d’un côté de la table, Mario et Mercedes de l’autre. J’étais pour ma part installé sur un siège entre les deux groupes.

Situation interaction

La réunion donna lieu à des échanges d’informations où les trois habitants détaillèrent, à la demande de Mario et Mercedes, leurs réseaux de sociabilité et répondirent aux questions qui leur étaient posées : quels étaient leurs soutiens ? Qui étaient leurs interlocuteurs en cas de problème ? Quel type de problème rencontraient-ils ? John évoqua l’absence d’emplois pour les jeunes. Elma évoqua le fait que la bibliothèque du centre communautaire n’était pas assez connue ni fréquentée. Jacqueline, enfin, évoqua le besoin de garde pour les enfants qui se faisait cruellement sentir. Elle parla de sa propre situation et des difficultés qu’elle avait eues à se libérer pour venir cet après-midi. Mario et Mercedes prenaient des notes en acquiesçant quand Bill passa soudain la tête par la porte, il dit bonjour aux présents, demanda où il pouvait trouver du café et s’en retourna dans la pièce qu’on lui avait indiquée. Quelques minutes plus tard, une fois que les trois habitants eurent été raccompagnés, après avoir été longuement remerciés par Mario et Mercedes et après que des rendez-vous ont été fixés avec chacun d’entre eux pour de futures rencontres, Bruce vint chercher Mario et Mercedes et leur demanda de revenir s’installer à la place où ils s’étaient assis autour de la table. Il me demanda de m’installer avec lui de l’autre côté.

En procédant ainsi, Bruce cherchait à recréer la situation d’interaction qui venait de se dérouler. Cette intention suffit à faire apparaître aux yeux de Mario et Mercedes l’erreur qu’ils avaient commise et dont Bruce voulait leur faire prendre conscience par eux-mêmes. Comment pensaient-ils pouvoir créer de la confiance et de l’égalité s’ils se comportaient comme des travailleurs sociaux face à leurs clients ? Se levant, il incita Mario et Mercedes à se déplacer autour de la table, les plaça le dos derrière la porte d’entrée dans la pièce comme l’avaient été les trois habitants et leur fit sentir à quel point ils ne leur avaient concédé qu’une permission temporaire de s’asseoir alors qu’ils auraient dû les accueillir autrement et, idéalement, leur faire sentir qu’ils étaient chez eux dans ces locaux du centre-ville. S’énervant progressivement, passant d’une place à l’autre, écartant les bras pour embrasser la salle, saisissant successivement Mario et Mercedes par les épaules et même par la taille, il chercha à leur faire sentir la force des positions (et des dispositions), de la circulation des regards, de la parole, etc. Il finit par une virulente mise en demeure : ils étaient en train de ruiner l’esprit du projet qu’ils devaient conduire. Il conclut enfin son discours par un rappel à l’ordre qui leur intimait de se rappeler qui ils étaient et pourquoi ils étaient là où ils étaient. Il avait évidemment profité de son passage en apparence accidentel dans la pièce pour observer la situation et saisir au vol une attitude, selon lui empreinte de complaisance, de la part de Mario et de Mercedes.

Les oubliés du rêve américain. Philanthropie, Etat et pauvreté urbaine aux Etats-Unis, de Nicolas Duvoux, Presses universitaires de France, 352 p., 24 €.

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