GEOGRAPHIE HUMAINE

Iles, frontières et migrations méditerranéennes : Lampedusa et les autres

L’ESPACE POLITIQUE

par Nathalie Bernardie-Tahir et Camille Schmoll

Ce numéro de L’Espace politique fait écho à une actualité migratoire marquée par l’augmentation spectaculaire des flux de migrants qui ont été plus de 200 000 à franchir les frontières maritimes de l’Europe méditerranéenne en 2014, contre 60 000 en 2013, et 70 000 en 2011, aux temps forts des Printemps arabes. C’est bien dans la recrudescence et la brutalité des conflits qui secouent nombre d’Etats africains et moyen-orientaux qu’il faut voir les racines de ce mouvement qui a poussé des hommes, des femmes et des enfants d’origines diverses, quoique principalement syriennes et érythréennes, à suivre la route de l’exil. L’urgence à fuir la guerre combinée au renforcement des contrôles migratoires aux frontières ont ainsi contribué à produire une mortalité inégalée jusqu’à présent, avec près de 3500 disparus en mer recensés par l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés en 2014. Pour difficile et dramatique qu’elle soit par certains aspects, la situation des derniers mois n’est pas fondamentalement nouvelle mais s’inscrit au contraire dans le prolongement des problématiques migratoires européennes des dernières décennies. C’est sur celles-ci, et plus spécifiquement sur la question de la production et de la contestation des frontières en Méditerranée que ce numéro souhaite apporter un éclairage, à travers le prisme insulaire. De nombreux travaux ont mis en évidence la fluidité d’une frontière européenne réticulaire, réactive aux recompositions des flux, se relocalisant sans cesse à l’intérieur et à l’extérieur de l’UE et productrice de multiples catégories de migrants (Cultures et conflits, 2008, 2011 ; Clochard, 2010 ; Migreurop, 2012), mais le rôle spécifique des espaces insulaires dans ces processus a été relativement peu exploré (Schmoll & Bernardie-Tahir, 2014a, 2014b), ce qui contraste avec la formidable visibilité médiatique des îles vers lesquelles convergent aujourd’hui des flux migratoires de nature et de formes diverses.

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Comment nommer et décrire ceux qui arrivent aujourd’hui dans les îles méridionales de l’UE ? Rien n’est plus confus en effet que la typologie des migrants la plus couramment employée aujourd’hui (Collyer, 2007 ; Collyer, Duvell, de Haas, 2012). Les oppositions entre migrations régulières et irrégulières ou « non documentées » ne sont pas toujours très pertinentes tant la porosité est forte entre ces catégories. Un migrant peut entrer régulièrement sur un territoire, mais devenir irrégulier s’il reste au-delà de l’expiration de son visa ou de son titre de séjour. Il s’agit d’ailleurs encore de la principale forme d’immigration irrégulière recensée en Europe, bien que la moins médiatisée. A l’inverse, un migrant arrivé sans titre de séjour peut se trouver en situation régulière s’il demande l’asile ou s’il obtient un statut de protection. A Malte par exemple près de la moitié des migrants, pourtant surnommés « klandestini », sont des demandeurs d’asile ou bénéficient d’un statut de protection (réfugié, protection subsidiaire, protection humanitaire, etc.) et sont donc « documentés », en situation régulière. Pour autant, quel que soit leur statut juridique, ces migrants présentent une grande homogénéité dans le traitement et les représentations qui leur sont réservés à leur arrivée sur les îles, à la fois par les autorités, les médias et les opinions publiques. De ce point de vue, le terme d’ « indésirables » proposé par Michel Agier (2008) nous semble particulièrement à même de décrire la condition de ces nouveaux migrants, dont il sera ici question, perçus comme un défi, voire « un fardeau » pour les sociétés européennes.

Bien que les îles méridionales et frontières maritimes de l’Europe ne constituent pas systématiquement les points d’entrée privilégiés de ces derniers, elles occupent néanmoins une place importante dans les itinéraires migratoires. Ce rôle a pris de l’importance dès la fin des années 1980, avec le développement progressif d’un libre espace de circulation intra-européen et l’institution des visas à destination des pays du Sud de l’Europe. Depuis, les routes migratoires en Méditerranée ne cessent de se reconfigurer au gré de l’évolution des contrôles migratoires et des recompositions politiques plus larges : printemps arabes et guerres civiles, militarisation de certaines frontières comme à Evros ou Gibraltar ou, à l’inverse, opérations nationales de sauvetage en mer telle que Mare Nostrum mise en place par le gouvernement italien, entrées récentes de Malte et de Chypre dans l’UE, élargissement de l’espace Schengen, mise en œuvre des règlements Dublin II/III, etc.. Dans ce contexte, les îles ne sont certes pas les seuls points d’accès à l’Europe, mais elles forment des pierres de gué, voire des pivots récurrents dans la carte des flux maritimes méditerranéens et de leurs redéploiements, comme en atteste le tableau 1 qui montre ce que le « passage par les îles » peut avoir à la fois de pérenne et de circonstanciel. Depuis la fin de l’année 2013 toutefois, les territoires insulaires du Canal de Sicile et de la Mer Egée qui jalonnent les routes centrales et orientales de la Méditerranée ont assisté à une croissance très forte des flux migratoires en provenance de la Corne de l’Afrique et de la Syrie2.

Tableau 1 – Nombre de migrants interceptés

Tableau 1 – Nombre de migrants interceptés

Sources : Gibraltar – Triandafyllidou (2014) – http://www.apdha.org/​media/​frontera_sur_2014_web.pdf

Sicile, Lampedusa – Cuttitta (2015, dans ce numéro)
Malte – Triandafyllidou (2014) ; UNHCR 2015
Grèce – Triandafyllidou (2014) ; Greece, Ministry of Public Order and Citizen Protection, 2015.

Mais au-delà de leur positionnement sur la carte des flux migratoires méditerranéens, ce qui retient plus particulièrement dans les espaces insulaires c’est la manière dramatique et chaotique dont les arrivées de migrants y sont dépeintes. Dans une large mesure, la construction symbolique et performative de la migration dite « irrégulière » prend corps dans les îles littéralement surexposées aujourd’hui aux coups de projecteurs des médias du monde entier. Entassés dans des embarcations de fortune, véritables rescapés après des jours de traversée dans des conditions périlleuses, les migrants qui ont été secourus en mer et qui débarquent dans les îles affichent une détresse qui laisse deviner les noyades des plus malchanceux et les naufrages des autres bateaux. Les îles deviennent ainsi des lieux de mise en visibilité de l’urgence humanitaire associée à la migration. Elles se trouvent dès lors au centre d’une construction sociale de la migration relevant du registre de l’urgence et de l’imprévisibilité, alimentant parallèlement une production de « géographies de la peur » dans la sphère publique européenne (Shirlow, Pain 2003).

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Le sur-investissement de ces petits territoires insulaires par la sphère politico-médiatique nous incite ainsi à formuler l’hypothèse selon laquelle l’île, si l’on recourt à la figure de la synecdoque, formerait cette petite partie susceptible de nous aider à comprendre le tout. C’est d’ailleurs souvent dans ce sens que d’aucuns ont assigné à l’île une fonction de laboratoire géographique (Meistersheim, 1999). Pourtant cette notion ne semble pas si pertinente, ni si juste pour décrire finement l’usage cognitif que l’on peut faire de l’île dans la mesure où elle renvoie à l’image d’un lieu clos, isolé de toutes influences extérieures et dont l’efficacité et la valeur opératoire sont liées à son retranchement et à sa fermeture, ce qui est précisément le contraire de ce que sont aujourd’hui les territoires insulaires. Pour autant, il est possible de prolonger et d’affiner cette réflexion sur la terminologie de la fonction insulaire en recourant à la notion de « lieu de condensation » analysée par Bernard Debarbieux (1995). La figure analogique du lieu comme synecdoque du territoire le conduit en effet à établir une typologie de lieux synecdochiques constituée de lieux attributs – comme la tour de Pise pour l’Italie –, de lieux génériques – un petit village de plaine pour la France – et de lieux de condensation – les capitales monumentales par exemple. Il nous semble que l’île correspond à cette dernière catégorie où, selon Bernard Debarbieux, « la synecdoque porte simultanément sur le spatial et sur le social » (1995, p.100). L’auteur souligne par ailleurs la richesse et l’intérêt heuristique de ce terme qui « est aussi de faire image, en s’inspirant de ce qu’est la condensation de la vapeur d’eau : densification (molécules d’eau s’agrégeant dans un volume restreint) et donnant une visibilité (la goutte d’eau) à ce qui n’en avait pas (la vapeur d’eau) » (Ibid., note 8 p.100). Synecdoques du territoire mondial, les îles seraient ainsi des lieux relevant à la fois du concret et du symbolique qui condenseraient les évolutions humaines et les processus de production territoriale. Plus particulièrement, elles révèlent de façon amplifiée les mécanismes mobilitaires, leurs enjeux et leur rôle dans la construction et l’animation du système-monde (King, 2009).

En l’espèce, placées sur des routes migratoires fluides et en constante recomposition au gré des évènements et de la géographie des contrôles, les îles du sud de l’Europe sont des lieux où l’on peut, par un effet loupe, lire et décrypter les ressorts de la fabrique de la frontière, mesurer l’efficacité ou l’échec du contrôle des flux migratoires, analyser les expressions de l’hostilité ou de la solidarité des populations locales et les formes de résistance mises en œuvre par les migrants eux-mêmes.

Les îles forment en effet des lieux de territorialisation et parfois même d’expérimentation des politiques migratoires européennes. Lieux de cristallisation des effets de frontière, les îles concentrent également les enjeux teichopolitiques (Ballif, Rosière, 2009), elles sont ainsi devenues des observatoires du contrôle des flux en Méditerranée. Le système migratoire européen se trouve par ailleurs animé de dynamiques profondément contradictoires : si l’application d’un régime juridique unique tend à produire une certaine homogénéisation, on observe parallèlement l’émergence de nouveaux clivages de l’espace intra-européen. Celui-ci se trouve en effet divisé entre des territoires aux fonctions de filtrage ou de barrière d’une part, souvent situés à la périphérie de l’espace Schengen comme un certain nombre d’îles méditerranéennes qui endossent dans ce cas la fonction de sentinelle, voire de prisons (Lemaire, 2014 ; Loyd, Mountz, 2014), et des territoires d’installation d’autre part. Ce numéro thématique s’attache dès lors à étudier les multiples acteurs et dispositifs juridiques européens et locaux sur lesquels s’appuie la production de la frontière. Bien plus, l’analyse fine des politiques migratoires multi-scalaires et multi-latérales développée par les auteurs de ce numéro questionne de manière critique le discours sur l’imprévisibilité des flux dans les zones de frontières et la rhétorique de l’urgence qui est mobilisée de manière récurrente par les responsables politiques locaux ou européens. La construction de la frontière est bien, avant tout, une construction politique et économique, un mode de gouvernement, comme le soulignent diversement les auteurs de ce numéro. Elle n’est pas non plus un phénomène récent comme le rappelle Paolo Cuttitta.

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