DECORTIQUAGES

L’Iran : le renouveau d’une puissance régionale ?

SENAT

par  Jacques LEGENDRE, Daniel REINER, Mme Michelle DEMESSINE et M. Joël GUERRIAU,

Alors que l’accord de Vienne du 14 juillet 2015 peut être considéré comme le point de départ d’une réintégration de l’Iran au sein de la communauté internationale et dans les échanges économiques du monde dont seul l’avenir, à plus ou moins brève échéance, permettra de mesurer les effets véritables, le groupe de travail de votre commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées a souhaité procéder à une évaluation de la puissance iranienne. Ses investigations en ce sens ont porté sur les différents plans auxquels cette puissance se trouve susceptible de se manifester : en termes de politique étrangère et de capacité militaire, de poids économique bien sûr, mais aussi sous l’aspect social et, lato sensu, culturel. Les développements du présent chapitre reflètent la somme d’informations ainsi recueillies. Ils tentent de donner une image, aussi fidèle que possible, d’un pays à l’organisation particulièrement complexe et qui, presque à tous les niveaux, multiplie les paradoxes.

Le groupe de travail a ainsi pu étayer ce qui est devenu sa certitude : l’Iran constitue une puissance majeure au Proche et Moyen-Orient, qu’il est indispensable de considérer comme telle. Néanmoins, la vocation de cette puissance n’est pas encore certaine.

Toute la question désormais consiste ainsi à savoir si le pays, sous l’hypothèse de la « normalisation » autorisée par l’accord de Vienne, acceptera de faire usage de sa capacité d’influence dans le sens d’une facilitation de la résolution des nombreuses crises où il se trouve actuellement impliqué – en Syrie, en Irak, au Liban, en Palestine, au Yémen… -, au bénéfice de la stabilité régionale et de la paix entre les peuples et les États. Lors de ses entretiens avec des responsables iraniens au cours de sa visite sur place, le groupe de travail de votre commission a rappelé que c’était là l’attente de la France. Le régime de Téhéran, au contraire, choisira-t-il de poursuivre, au gré de l’analyse qu’il fera de ses intérêts et des opportunités de les satisfaire, les opérations de déstabilisation dont, quoiqu’il en dise, il est légitimement soupçonné depuis des décennies ? La prospective, à cet égard, s’avère d’autant plus délicate que l’évolution de la société iranienne fait partie de la somme des interrogations associées au destin du pays.

Tout au plus peut-on avancer que, bien qu’il offre a priori peu de prises aux puissances occidentales pour être infléchi vers les objectifs de leur diplomatie, l’Iran, suivant son propre intérêt bien compris, devrait au moins se trouver davantage disposé à un engagement en faveur du règlement des crises régionales qu’il ne l’était avant l’accord de Vienne. Le caractère somme toute modeste de ce changement entre l’avant et l’après 14 juillet 2015 en ce qui concerne les déterminants de la politique du pays rehausse, par contraste, l’importance des différents paramètres de sa puissance, dans la mesure où c’est bien eux, finalement, qui paraissent devoir guider, pour l’essentiel, les futurs choix iraniens.

I. UNE FORCE DIPLOMATICO-MILITAIRE IMPORTANTE

La géographie a de tout temps offert une position stratégique à l’Iran. Noeud géopolitique majeur depuis l’Antiquité, le pays partage en effet avec la Chine la position d’un « empire du milieu », au carrefour de plusieurs grands ensembles régionaux : le monde arabe, au sud et à l’ouest ; la Turquie, pont vers l’Europe, au nord-ouest ; le Caucase et, de là, la Russie, au nord ; l’Asie centrale, porte vers la Chine, au nord-est ; enfin le monde indien, avec l’Afghanistan et le Pakistan pour trait d’union, à l’est et au sud-est.

La diplomatie de l’Iran actuel semble constamment osciller entre un pôle idéologique, issu des principes de la Révolution islamique de 1979, et un pôle pragmatique, qui cherche à tirer profit des opportunités que peut offrir la conjoncture internationale. Ce faisant, néanmoins, le régime se tient à une constante double ligne anti-états-unienne et anti-israélienne, qui structure sa doctrine, et, schématiquement, paraît poursuivre trois objectifs principaux : en premier lieu, la protection de ses intérêts ; en deuxième lieu, l’appui aux minorités chiites à l’étranger ; enfin, une démonstration de puissance, en vue de la reconnaissance comme telle de l’Iran par la communauté des États.

Facteur effectif ou potentiel, selon les moments et les endroits, de stabilité ou de désordre au Proche et Moyen-Orient, le pays dispose en pratique d’un rayonnement diplomatique qui ne se borne pas à la région et, dans la limite de celle-ci, d’une capacité militaire tangible. Ces éléments font de l’Iran, aujourd’hui, un acteur clé sur la scène internationale, dont la pratique diplomatique tend à valoriser l’action réelle, par-delà les discours officiels.

A. LE RAYONNEMENT RÉGIONAL IRANIEN

La République islamique est, comme on sait, un État très majoritairement chiite (à 89 % de sa population, contre 10 % de sunnites). Les visées messianiques du régime, pour la part idéologique de son action, et, à la fois, l’analyse qu’il tient de ses intérêts stratégiques, suivant une logique plus pragmatique, le conduisent à mettre en oeuvre une forte solidarité avec les autres chiites de la région, qui oriente un large pan de sa diplomatie. Les engagements pris par celle-ci, toutefois, dépassent le seul paradigme confessionnel.

1. Une solidarité avérée avec le monde chiite

Le prisme religieux, sous réserve d’importantes nuances qu’on va apporter, éclaire évidemment un grand nombre des entreprises diplomatiques de l’Iran contemporain. Cette situation, dont beaucoup d’aspects sont bien connus, n’appelle ici que quelques rappels.

r15-0222

Carte extraite d’A.-L. de Prémonville et T. Flichy de La Neuville, Géopolitique de l’Iran, op. cit.

Il convient certes d’observer que cette proximité d’ordre culturel n’a pas empêché les terribles combats de la guerre Iran-Irak, entre 1980 et 1988, l’identité ethnique – Perses d’un côté, Arabes de l’autre – prenant alors le pas sur l’appartenance religieuse. Mais le gouvernement irakien, depuis la chute, en 2003, de Saddam Hussein et du régime tenu par la minorité sunnite que ce dernier avait organisé, se trouve désormais puissamment soutenu par Téhéran ; divers responsables du pays ayant séjourné en Iran avant 2003, en exil, constituent un lien personnel actif, et de nombreux accords de coopération ont été mis en place entre les deux pays.

Les autorités iraniennes prennent en particulier une part substantielle, auprès des forces irakiennes, dans la résistance à Daesh. L’Iran met naturellement en avant ce rôle positif en faveur de la lutte contre le terrorisme djihadiste, qui apparaît en effet à porter à son crédit même s’il n’est nullement désintéressé. Daesh, en effet, constitue un péril vital pour l’État iranien, tant en ce qui concerne son intégrité territoriale propre que dans la perspective de la préservation de ses intérêts sur le sol irakien. Les milices chiites que Téhéran soutient en conséquence en Irak, au fil des mois, ont d’abord semblé gagner en compétence militaire – et, de ce fait, en légitimité politique – malgré de lourdes pertes. Mais l’insuffisance des moyens armés ainsi déployés a conduit le Premier ministre Haider al-Abadi, par souci d’efficacité, à faire appel à l’appui des frappes aériennes ciblées offert par la coalition menée par les États-Unis. Téhéran, au demeurant, arme aussi, contre Daesh, les Peshmergas kurdes – tout en laissant clairement entendre qu’il ne soutiendra jamais la cause de l’indépendance du Kurdistan.

Beaucoup d’observateurs, cependant, estiment que l’Iran cherche à assurer une présence chiite forte dans un État irakien restant faible. Il est de fait manifeste que Téhéran, entre 2006 et 2014, n’a guère pressé Nouri al-Maliki, alors Premier ministre, de mettre en place un mode de gouvernance plus inclusif qu’il n’était de la minorité sunnite du pays.

À Bahreïn, gouverné par une monarchie sunnite mais également peuplé d’une majorité chiite, l’Iran entretient notoirement des liens privilégiés avec cette dernière. Le régime de Téhéran est périodiquement soupçonné d’être à l’origine de diverses tentatives de déstabilisation politique. La présence de la flotte américaine stationnée dans les ports du royaume d’une part, le soutien de la famille régnante par l’Arabie saoudite de l’autre, constituent en effet des motifs plausibles de cet activisme souterrain, vraisemblable à défaut d’être établi.

Au Yémen, l’Iran, malgré ses dénégations répétées, est fortement suspecté par la communauté internationale d’approvisionner en armes la minorité chiite des Houthis, actuellement rebellée contre le gouvernement de la majorité sunnite dirigé par le Président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce dernier, de fait, a affirmé à la fin du mois d’août dernier que ses forces combattaient les Houthis afin de contenir l’« expansion iranienne » dans la région ; des propos équivalents ont été tenus par coalition d’États, principalement arabes, menée par l’Arabie saoudite au soutien du gouvernement yéménite depuis mars 2015.

Il n’est d’ailleurs pas impossible que l’Iran, même s’il tente de tirer profit de cette crise, aurait volontiers fait l’économie du fardeau d’un nouveau théâtre d’opérations, ouvert de façon relativement imprévue, alors que ses forces se trouvaient déjà lourdement sollicitées en Irak et en Syrie.

Au Liban, le parti chiite Hezbollah, créé en 1982, fait figure de véritable « produit d’exportation » de la Révolution islamique. Relai privilégié de l’influence de Téhéran dans la région, dirigé notamment contre Israël à titre de dissuasion d’éventuelles velléités de l’État hébreu de frapper le régime iranien, il est soutenu par celui-ci politiquement, financièrement et techniquement, qu’il s’agisse d’experts ou d’armes. Compte tenu de l’emprise forte que détient ainsi l’Iran sur le Pays du Cèdre actuellement soumis à des conditions profondément déstabilisatrices – vacance des institutions, afflux de réfugiés… -, il est possible d’estimer que le dossier libanais représentera dans les prochains mois un test révélateur de la bonne volonté de Téhéran à faire preuve, ou non, d’une attitude constructive en faveur de la stabilité du Proche-Orient.

En Afghanistan, c’est avec la minorité des Hazaras, chiites – mais aussi avec les Tadjiks, persanophones – que l’Iran entretient des relations privilégiées. Elles se traduisent par un soutien essentiellement financier et servent à Téhéran de vecteur d’influence à l’encontre de la communauté pachtoune, de confession sunnite.

2. Un engagement excédant le paradigme confessionnel

Le rayonnement régional iranien ne saurait être réduit à la politique pro-chiite qu’il comporte, aussi important cet aspect soit-il. D’une part, la solidarité confessionnelle n’est pas automatique ; par exemple, la chrétienne Arménie s’avère, pour Téhéran, un plus proche partenaire que l’Azerbaïdjan, très majoritairement chiite mais lié aux États-Unis. D’autre part, les alliances de l’Iran ne sont pas toutes guidées par le critère religieux, non plus que ses relations conflictuelles avec certains de ses voisins : le chiisme n’explique que modérément le soutien au régime syrien ; le sunnisme ne suffit pas à justifier l’animosité avec l’Arabie saoudite. L’économie prend souvent une large part aux situations – on a d’ailleurs pu dire que l’Iran avaient davantage de clients que d’alliés -, comme le montrent, notamment, les ambivalentes relations irano-turques.

a) Au Proche et Moyen-Orient, des alliances et des hostilités déclarées

Sur la scène d’un Proche et Moyen-Orient qui semble aujourd’hui plus compliqué et tendu que jamais, l’Iran cultive à la fois solidarités et détestations ouvertes. Au-delà des éléments déjà mentionnés ci-dessus – pour ce qui concerne l’Irak, le Liban, Bahreïn ou le Yémen -, Téhéran témoigne notamment sa fidélité au régime de Damas et son hostilité à l’Arabie saoudite d’un côté et à Israël de l’autre.

En Syrie, le soutien assuré par l’Iran au bénéfice du régime baasiste (laïc) de la famille al-Assad, elle-même alaouite mais, ce faisant, pouvant être considérée comme dissidente par rapport à l’orthodoxie chiite, paraît au fond dépourvu de motif religieux. Fondé, depuis la Révolution islamique de 1979, sur une même hostilité à l’encontre d’Israël notamment, ce soutien n’en est pas moins, jusqu’à présent, indéfectible – nonobstant de régulières dénégations quant à la présence de troupes armées iraniennes sur le territoire syrien. La plupart des experts estiment que le régime de Damas se serait effondré sans le concours d’ordre à la fois politique, militaire et financier de l’Iran – justifié au regard de l’enjeu stratégique que constitue la Syrie pour ce dernier, d’une façon générale, et pour le Hezbollah libanais en particulier.

Depuis la conclusion de l’accord de Vienne, l’Iran, à l’instar de la Russie, fait preuve sur ce front d’un activisme diplomatique renouvelé, en proposant un plan de règlement de la crise qui, sans assurer tout à fait le maintien indéfini au pouvoir de Bachar al-Assad, tend à préserver les intérêts de celui-ci. Les récentes confirmations de la position contraire des puissances occidentales sur le sujet – celles des États-Unis et de la France notamment -, représentent, de ce point de vue, un échec pour Téhéran. Toutefois, le régime iranien reste ainsi au centre du jeu diplomatique, et assoit son statut d’acteur clé du dossier.

Cette stratégie paraît fructueuse : à la fin du mois de septembre dernier, à New-York, en marge de la 70e session de l’assemblée générale des Nations Unies, la Haute-Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, a présenté avec le ministre iranien des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, une déclaration commune sur la Syrie qui a exprimé « leur volonté de coopérer aux efforts et échanges de vues conduits par les Nations Unies sur la façon de contribuer à [la] fin[de la guerre dans ce pays] ». Dans le cadre même de cette session de l’assemblée générale des Nations Unies, les États-Unis, par la bouche du Président Barak Obama, se sont déclarés prêts à travailler dans la perspective du règlement du conflit syrien avec l’Iran, comme avec la Russie, à la condition que ce ne soit pas au profit de Bachar al-Assad. La Russie a annoncé de son côté une réunion, en octobre de cette année, entre les « principaux acteurs » concernés par ce conflit, incluant notamment l’Iran.

Le régime de Téhéran est sans doute réellement soucieux de trouver une issue politique à la crise syrienne, compte tenu de la dépense militaire et financière qu’elle exige de lui depuis plus de quatre ans et demi.

La forte hostilité mutuelle entretenue entre l’Iran chiite et l’Arabie saoudite wahhabite ne repose de toute évidence qu’en partie sur ces éléments confessionnels, même si la rivalité pour le leadership du monde musulman constitue, au minimum, une toile de fond permanente des antagonismes en cause. La proximité traditionnelle de Ryad avec les États-Unis, rapportée à l’antiaméricanisme de Téhéran, représente un facteur probablement plus agissant dans la détestation que se vouent réciproquement les deux nations. Leur concurrence s’exerce sur plusieurs théâtres extérieurs, où elles paraissent se faire une guerre par procuration de crises interposées : en Irak (où la chute du régime de Saddam Hussein, en cédant le pouvoir à la majorité chiite alliée à Téhéran, a constitué un revers important pour l’Arabie saoudite), en Syrie (où Ryad soutien les forces rebelles au régime de Damas que protège Téhéran), au Yémen (cf. supra), et encore en Afghanistan, au Pakistan…

r15-0223

Source : CNRS ( http://www.irancarto.cnrs.fr/)

N.B. : sur cette carte réalisée en 2013, il faudrait aujourd’hui signaler le Yémen comme « territoire de conflits » et porter les flèches appropriées vers cet État, en provenance de l’Arabie saoudite et de l’Iran, y signalant leurs interventions respectives.

L’affrontement indirect se joue également sur un plan économique. L’Arabie saoudite, en effet, utilise contre les intérêts iraniens le poids de sa production en pétrole sur les cours mondiaux, n’hésitant pas à maintenir à dessein son niveau de production en la matière, contre les voeux des autres membres de l’OPEP, afin de faire baisser les prix du baril. L’effet sur l’économie iranienne a été d’autant plus sensible que celle-ci pâtissait des mesures d’embargos décidées au titre de sanction du programme nucléaire du pays.

Malgré des déclarations du Président Hassan Rohani, dès son élection en 2013, montrant un souci d’ouverture tendant à l’apaisement des relations avec Ryad, cette situation globalement conflictuelle n’a guère évolué et le rapprochement entre les deux États que pourrait susciter, notamment, la cause commune de la lutte contre Daesh, se fait attendre. La relation de l’Iran avec les autres membres du Conseil de coopération du Golfe, dont les Émirats arabes unis, apparaît moins tendue, malgré la méfiance de ces derniers envers leur inquiétant voisin et la présence sur leur territoire de bases militaires américaines (au Koweit, à Bahreïn, au Qatar…), comme françaises (à Abou Dhabi), qui sont autant de menaces vues de Téhéran.

Pour mémoire ici, on notera encore que l’opposition iranienne à Israël, guidée par l’antisionisme, passe par un soutien affiché de la République islamique à la cause palestinienne. Le Hamas, essentiellement à Gaza, bénéficie ainsi de l’appui diplomatique et militaire de Téhéran, relayé par le Hezbollah libanais. Cependant le Fatah, en Cisjordanie, s’est montré ces dernières années plus réservé à l’égard de ce qu’il semble tenir pour une volonté d’ingérence de l’Iran dans ses affaires propres.

b) Avec la Turquie, entre coopération économique et compétition politique

Avec la Turquie, laquelle partage avec l’Iran une semblable fierté de civilisation, le régime de Téhéran semble aujourd’hui engagé dans une forme d’alliance relative, faisant fond sur une vieille rivalité, persistante, pour tenir le rôle de grande puissance régionale non-arabe et de nation chef de file du monde islamique. La République islamique s’est d’ailleurs longtemps défiée d’un pays, membre de l’OTAN et partenaire d’Israël, qui postulait à intégrer l’Union européenne et paraissait poursuivre la voie d’une occidentalisation. Mais l’arrivée au pouvoir à Ankara, en 2002, du Parti de la justice et du développement (AKP), la promotion des valeurs islamiques – sunnites, certes – par le gouvernement turc, et plus récemment les distances prises par celui-ci tant avec l’Europe qu’avec Israël, ont incité au rapprochement.

Ainsi, la Turquie a représenté ces dernières années, avec le Brésil (cf. infra), l’un des rares soutiens positifs reçus par l’Iran dans son projet de se doter d’un programme nucléaire civil. Il est vrai qu’un précédent iranien en la matière pouvait conforter les propres ambitions nucléaires d’Ankara, et que les bons offices du gouvernement turc avaient pour toile de fond les importants enjeux commerciaux unissant les deux pays.

En effet, au plan économique, l’Iran et la Turquie sont d’importants partenaires. En 2014, l’Iran était le dixième plus important client de la Turquie, avec 3,8 milliards de dollars d’importations, et son sixième fournisseur, avec 9,8 milliards de dollars d’exportations ; la Turquie était de son côté le deuxième client de l’Iran derrière la Chine, représentant 14 % des exportations iraniennes. Cette relation se montre en progression depuis 2002 et joue traditionnellement en faveur de l’Iran pour le commerce, du fait de la dépendance de la Turquie aux livraisons d’hydrocarbures, qui constituent le coeur de ces échanges (l’Iran est actuellement le deuxième fournisseur en pétrole de la Turquie, après l’Irak). Le volume des échanges bilatéraux est ainsi passé de 1,2 milliard de dollars en 2002 à près de 14 milliards de dollars en 2014 ; il a atteint jusqu’à 22 milliards de dollars en 2012, du fait de la hausse des exportations turques d’or vers l’Iran cette année-là, avant de pâtir des sanctions internationales imposées au régime de Téhéran (la part de l’Iran dans les exportations turques a chuté de 6,5 % à 2,5 % en deux ans). À l’occasion de récentes visites bilatérales, les deux pays ont fixé un objectif de 30 milliards de dollars, d’ici deux ans, pour le volume de leurs échanges, soit environ le double du niveau actuel.

Au-delà du commerce, le rapprochement irano-turc paraît cependant devoir trouver assez vite ses limites, comme le laissent augurer plusieurs éléments :

– membre de l’OTAN, la Turquie participe activement au dispositif de bouclier anti-missile mis en place par les Étas-Unis. Elle accueille à ce titre sur son territoire, à Kürecik, dans le sud-est anatolien, depuis 2011, une base radar perçue par le régime iranien comme un affront direct à ses intérêts ;

– le gouvernement d’Ankara, à rebours de celui de Téhéran, a pris le parti des opposants à Bachar al-Assad en Syrie et apporte son soutien aux sunnites en Irak et à Bahreïn. Le Président Recep Erdogan, en mars dernier, à la veille d’une visite officielle en Iran, a clairement appelé à un infléchissement de la politique régionale de ce dernier et de ce qu’il a alors expressément désigné comme sa volonté de « domination », en déclarant que « si les forces iraniennes sont déployées au Yémen, en Syrie et en Irak, elles doivent être retirées » ;

– même en matière économique, les relations entre les deux pays ne sont pas univoques. Par exemple, un contentieux relatif au prix du gaz iranien a été engagé par la Turquie, en 2012, devant la Cour internationale d’arbitrage.

c) Dans le Caucase et en Asie centrale

L’effort diplomatique de Téhéran, par comparaison avec celui qui vise l’est et le sud-ouest du pays, n’est que modérément tourné vers le nord. Il est vrai que la région – en Ouzbékistan et au Tadjikistan notamment – reste largement soumise à l’influence russe. L’Iran paraît aujourd’hui surtout soucieux de la préservation de la stabilité de la zone, tout trouble non maîtrisé dans les pays qui lui sont limitrophes risquant de lui porter tort ; sa coopération avec la Russie (cf. infra) contribue à l’objectif. Il prend toutefois directement part à la compétition qui se joue en mer Caspienne, et qui le met en rivalité, en particulier, avec le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan, mais aussi, au plan économique, avec la Russie.

L’action de Téhéran est plus tangible en direction de l’est. En Afghanistan, comme on l’a signalé plus haut, l’Iran entretient des relations naturelles avec les Tadjiks et les Hazaras, qui lui sont de fidèles soutiens dans la place et y font contrepoids à l’influence des Pachtounes sunnites – alliés, quant à eux, à l’Arabie saoudite et au Pakistan. Là encore, le régime paraît rechercher une stabilité susceptible de lui bénéficier, notamment sans doute dans le but d’affaiblir les réseaux de drogues qui, à partir de l’Afghanistan, approvisionnent la société iranienne, ainsi peut-être que dans la perspective de voir retourner sur leurs terres les millions d’Afghans qui se sont réfugiés en Iran, depuis l’invasion soviétique du pays en 1979, et constituent aujourd’hui un foyer d’importants problèmes sociaux.

Le Pakistan, enfin, représente pour l’Iran sur son flanc oriental, comme l’Arabie saoudite sur son flanc occidental, la rivalité objective d’une puissance majoritairement (à 70 %) sunnite, alliée des États-Unis et témoignant d’ambitions régionales. Ce n’est donc pas sans fondement que Téhéran est soupçonné d’apporter son concours aux mouvements radicaux chiites qui sont actifs dans la zone de Karachi et tendent à menacer l’unité du pays.

B. DES ALLIANCES AU-DELÀ DU CADRE RÉGIONAL

En dehors du Proche et Moyen-Orient, l’Iran, peu tourné vers l’Afrique, bénéficie en revanche aujourd’hui, par convergence d’intérêts, de partenariats stratégiques avec la Russie et, à un moindre degré, avec la Chine, ainsi que d’un rayonnement singulier au sein du monde latino-américain.

1. Un partenariat militaire et économique fort avec la Russie

La République islamique partage avec la Russie contemporaine un certain nombre de caractéristiques, en particulier la fierté nationale et une identité forte, volontiers hautaine à l’égard de l’Occident, auquel ces puissances reprochent peu ou prou de les tenir dans un statut international de « paria ». L’effondrement de l’URSS ayant épuré les relations russo-iraniennes des divergences idéologiques fondamentales que constituaient, du point de vue de Téhéran, le matérialisme et l’athéisme propres au marxisme-léninisme, les deux États ont noué, depuis un quart de siècle maintenant, un partenariat substantiel. Celui-ci consiste dans une coopération à la fois économique et militaire : sur le premier plan, la Russie occuperait aujourd’hui le rang de septième partenaire de l’Iran ; en ce qui concerne les armes, elle est son premier fournisseur.

Après avoir participé au programme nucléaire mis en oeuvre par les autorités de Téhéran par la fourniture d’équipements et d’experts, aux côtés de ceux qu’envoyaient la Chine et la Corée du Nord, la Russie a fini par rejoindre les États qui ont formé le groupe « P5+1 », négociant la limitation de ce programme à des fins strictement civiles. Elle est à présent chargée de coopérer avec l’Iran pour l’adaptation du site de Fordo prévue par l’accord de Vienne, comme on l’a mentionné plus haut, et, espérant sans doute tirer parti de la modération dont elle a fait preuve envers Téhéran dans la négociation de cet accord, entend manifestement vendre au pays les réacteurs civils que produit son groupe industriel Rosatom.

Se conformant aux résolutions du conseil de sécurité des Nations Unies en la matière, en particulier la résolution 1929, précédemment mentionnée ici, du 9 juin 2010, la Russie a suspendu un temps ses ventes d’armes à l’IranElle n’y a cependant pas renoncé, comme on l’a constaté sans ambiguïté tout récemment, au mois d’août dernier, avec la confirmation officielle de la livraison à Téhéran, avant la fin de l’année, de batteries de défense antiaérienne sol-air russes, de type S-300, vendues pour un montant de 800 millions de dollars sur la base d’un accord entre les deux pays signé en 2007.

La Russie ne dissimule d’ailleurs pas son souhait intéressé d’une levée rapide de l’embargo visant le commerce des armes vers l’Iran – alors même que l’accord de Vienne, comme on l’a rappelé, prolonge en principe, pour huit ans, l’interdiction du transfert de biens sensibles pouvant contribuer au programme balistique iranien et, pour cinq ans, les ventes ou transferts de certaines armes lourdes au bénéfice du pays. La production russe paraît en effet correspondre assez bien à ce qui manque aux arsenaux iraniens pour compléter les productions locales et leurs achats à la Chine ou la Corée du Nord (cf. infra) : blindés, avions de chasse, peut-être hélicoptères et frégates…

L’Iran et la Russie trouvent réciproquement dans leur alliance un vecteur d’opposition aux États-Unis. De la sorte, le soutien apporté par Moscou à Téhéran, notamment au sein des organisations internationales – et par exemple, aujourd’hui, la mise en avant de l’Iran, par la Russie, comme une pièce nécessaire au dispositif de lutte contre Daesh et de règlement de la crise syrienne – semble relever avant tout d’une stratégie dirigée contre l’influence américaine au Proche et au Moyen-Orient et au service des intérêts russes en Asie centrale. Il n’est pas exclu, du reste, que les accords passés par la Russie avec l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan en ce qui concerne la mer Caspienne – visant la répartition des eaux territoriales et l’exploitation des ressources énergétiques de celle-ci – puissent donner lieu à des tensions avec l’Iran, dont les intérêts paraissent n’avoir pas été pris au mieux en considération dans la manoeuvre.

2. Un partenariat militaire mais surtout commercial avec la Chine

Autre pays ayant en commun avec l’Iran, notamment, une identité nationale aussi puissante qu’assumée comme telle, la Chine s’est quasiment montrée un partenaire de la première heure pour la République islamique. Elle a en effet offert à celle-ci, très tôt dans son histoire, une coopération en matière d’armement, en particulier avec la vente et le transfert de technologies dans le domaine des missiles anti-navals. Dans les années 1990 et 2000, le régime de Pékin a en outre soutenu, comme la Russie et la Corée du Nord, le développement du programme nucléaire de Téhéran, avant de mettre fin à cette coopération sous la pression des États-Unis et de se joindre, comme la Russie, au groupe « P5+1 ». Alors qu’à présent les autorités chinoises ont fait le choix d’un rapprochement avec ces derniers et, le cas échéant, se joignent à la communauté internationale pour condamner les essais nucléaires nord-coréens, il serait sans doute difficile pour elles de tenir une autre ligne envers l’Iran.

Au demeurant, on peut gager que les orientations de la diplomatie chinoise sont guidées, là comme ailleurs, par le plus grand pragmatisme. Ainsi, on observera que Pékin a besoin de se concilier, par ses positions sur le nucléaire iranien, Israël, qui lui offre la faculté d’acheter massivement des armes de haute technologie. Inversement, le relatif soutien accordé par la Chine à la République islamique lui permet de disposer d’un levier potentiel dans sa rivalité avec les États-Unis pour le leadership mondial.

Les relations sino-iraniennes se sont surtout développées, à la faveur du contexte des décisions d’embargo économique prises contre l’Iran à partir de 2006-2007, en matière commerciale : la Chine représente aujourd’hui le principal partenaire commercial de l’Iran, avec un flux d’échange de l’ordre de 30 milliards de dollars par an. Pékin, de la sorte, achète 18 % de ses importations de pétrole à Téhéran et commande, tous biens confondus, près du quart des exportations iraniennes.

Notons que l’Asie, d’une façon générale, constitue un important partenaire commercial pour le pays : l’Inde achète environ 12 % des exportations iraniennes ; la Corée du Sud et le Japon, chacun, environ 7 %. Au plan de la vente d’armes, cependant, seuls la Chine et la Corée du Nord approvisionnent Téhéran, du reste dans une proportion nettement moindre que ne le fait la Russie.

3. Des coopérations peut-être avant tout symboliques en Amérique latine

Pour achever de dresser le panorama des alliances de l’Iran, il convient de noter que la République islamique est parvenue à nouer, malgré l’éloignement à tout le moins géographique, un certain nombre de relations privilégiées sur le continent sud-américain et dans les Caraïbes. Le régime de Téhéran partage en effet l’antiaméricanisme des États en cause. L’Iran, en 2007, a d’ailleurs obtenu le statut d’observateur de « l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique » (ALBA).

Ainsi, dès le début des années 1980, le régime issu de la révolution de 1979 s’est rapproché de Cuba et du Nicaragua, auxquels il a consenti divers prêts et aides au développement. Avec le Nicaragua du Président Daniel Ortega à partir de 2007, mais aussi avec laBolivie du Président Evo Morales depuis 2006, de nombreux accords de coopération ont été signés, en matière économique essentiellement. Cependant, tout au long de la décennie 2000, c’est le Venezuela qui a fait figure de partenaire sud-américain le plus proche de l’Iran : le Président Hugo Chavez et le régime des mollahs ont conclu un nombre important d’accords de coopération, dans les domaines industriel, agricole ou énergétique, et ont mutuellement soutenu leurs revendications sur la scène internationale et dans les enceintes multilatérales. Les autorités du Brésil, qui paraissent avoir pris leurs distances, désormais, avec Téhéran, n’en ont pas moins constamment défendu le droit de celui-ci à accéder au nucléaire civil.

Ces relations, même s’il faut se garder d’en exagérer la portée réelle au-delà du symbole politique qui semble, souvent, la première vocation des accords bilatéraux auxquels elles ont donné lieu, ne doivent cependant pas être tenues pour de simples curiosités de la vie internationale. Reflets d’une politique diplomatique « tous azimuts » destinée à minimiser son isolement international, elles ont en effet permis à l’Iran de trouver un appui supplémentaire à ses revendications, et participent indiscutablement du rayonnement recherché par le régime.

Néanmoins, si les promesses de normalisation de la vie internationale iranienne contenues dans l’accord de Vienne du 14 juillet dernier viennent à se réaliser, il n’est pas assuré que Téhéran soutienne durablement ses efforts diplomatiques dans cette zone du monde.

C. QUELLE CAPACITÉ MILITAIRE ?

Dans l’attente du rapport de l’AIEA devant être établi avant la fin de l’année 2015, en application de l’accord de Vienne, sur la « possible dimension militaire » des activités passées de l’Iran dans le domaine nucléaire, il est très difficile d’apprécier jusqu’à quel degré d’approche de l’arme atomique a pu parvenir le pays. Pour le reste, un état des lieux des forces armées dont dispose l’Iran n’est pas impossible, même si les informations s’avèrent naturellement parcellaires – nonobstant une abondante communication de l’appareil militaire iranien. L’aperçu qui suit tend à permettre de comprendre les raisons pour lesquelles le régime privilégie dans ses interventions armées, du moins celles qu’on lui attribue, sur l’emploi de moyens conventionnels, des méthodes clandestines, et selon quelles ressources.

1. Les forces disponibles

L’armée régulière de l’Iran (Artesh), héritée du régime du Shah après une purge politique importante lors de la révolution de 1979, se trouve doublonnée depuis lors par une organisation militaire parallèle, celle des Pasdarans, les « Gardiens de la révolution islamique ». Ces derniers font aujourd’hui encore partie intégrante, non seulement de l’appareil de défense du pays, mais, au-delà, du système de gouvernement instauré par les mollahs.

Du reste, il faut d’emblée souligner que, nonobstant les pouvoirs constitutionnels détenus par le président de la République, qui nomme les membres du Conseil de la sécurité nationale ainsi que (sous réserve de l’approbation du Parlement) les ministres chargés de la défense et de la sécurité, l’ensemble de l’appareil sécuritaire iranien se trouve en pratique placé sous l’autorité du Guide suprême. Celui-ci, en effet, au titre de sa position de commandant en chef des forces armées, contrôle le Conseil de la sécurité nationale, nomme les chefs d’état-major comme ceux des Pasdarans, et décide en dernier ressort dans les matières de sécurité, de défense et d’affaires étrangères.

r15-0224

Schéma extrait d’A.-L. de Prémonville et T. Flichy de La Neuville, Géopolitique de l’Iran, op. cit.

a) L’armée régulière : une force crédible mais moyenne

Laissée auréolée d’un statut héroïque dans son camp mais pratiquement exsangue par la guerre menée contre l’Irak entre 1980 et 1988, l’armée régulière iranienne a bénéficié dans les deux décennies suivantes d’un effort d’investissement important en faveur de sa modernisation, financé par la rente pétrolière du pays. Il ne s’agit cependant aujourd’hui que d’une force moyenne, dont la doctrine officielle est strictement défensive.

Cette armée compterait actuellement 350 000 hommes environ, répartis de façon inégale en quatre corps – par ordre d’importance numérique l’armée de terre, la marine, l’armée de l’air et des forces spéciales. Ses équipements, depuis la Révolution islamique, sont fournis par la Russie à titre principal – on a signalé, plus haut, la livraison prochainement attendue par Téhéran de batteries russes de défense antiaérienne -, ainsi que par la Chine et la Corée du Nord. Ce matériel, dans le parc existant, voisine avec celui que l’Iran d’avant 1979 a acquis auprès des Occidentaux, dont les États-Unis et la France.

Fort des transferts de technologie dont il a bénéficié auprès de ses partenaires, le régime actuel a cependant mis en place une industrie d’armement nationale, dont une filière balistique15(*), et s’avère en mesure de produire en quantité des équipements simples – munitions, armes légères comme des fusils d’assaut et mortiers, véhicules non blindés… Des équipements réputés produits par l’Iran lui-même sont ainsi présenté de façon régulière au public (par exemple, en 2013, un drone de reconnaissance). Le pays pratique des exportations vers ses alliés en Syrie et en Irak, le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien. Toutefois, il s’agit le plus souvent de succédanés de modèles russes, chinois ou nord-coréens, nativement obsolètes au regard des équipements disponibles sur le marché, et leur déploiement semble aléatoire.

Au demeurant, le budget annuel consacré par l’Iran à son armement est évalué comme ne dépassant pas les 2,5 % à 3 % du PIB -contre, en particulier, environ 8 % pour l’Arabie saoudite, par exemple : les dépenses militaires iraniennes sont huit fois moindres que celles des États membres du Conseil de coopération du Golfe cumulées. De fait, l’état des forces disponibles, quoique supposé permettre au pays de combattre simultanément plusieurs foyers d’instabilité, paraît relativement modeste.

Ainsi, la marine iranienne, malgré sa vocation à bloquer, au besoin, l’accès au Golfe arabo-persique, et les trois sous-marins qu’elle détient, n’est pour le reste équipée que de quelques frégates vieillissantes, d’une cinquantaine de patrouilleurs plus adaptés à des opérations de sécurité côtière que de combat, et de vedettes qui restent de faible portée tactique. Plusieurs des experts auditionnés par le groupe de travail ont souscrit à l’estimation d’une capacité de résistance de cette flotte limitée à quelques jours, voire quelques heures, en cas d’attaque, notamment, par la flotte américaine basée à Bahreïn. De même, bien que les forces aériennes du pays disposent de plus de 330 avions de combats, ceux-ci se trouvent en partie inutilisables du fait de leur vétusté et du manque de pièces détachées de rechange.

Ce contexte explique pour partie les critiques des autorités iraniennes, citées plus haut dans le présent rapport, visant le maintien par l’accord de Vienne du 14 juillet 2015 des dispositifs d’embargo sur les armes et touchant notamment le programme balistique national : le pays a manifestement besoin de ce dernier pour compenser les faiblesses capacitaires de son armée de l’air. L’Iran en effet a indiqué, au cours de l’été dernier, qu’il entendait prendre des mesures destinées à renforcer ses capacités de défense, y compris ses missiles balistiques, présentés comme n’ayant pas été conçus pour servir d’armes de destruction massive. Le pays semble même vouloir intégrer des éléments de coopération – dans le domaine des drones – à ses relations commerciales en matière d’armement.

b) Les Pasdarans : une milice très influente

Mis en place dès 1979 à des fins de contre-pouvoir des militaires réguliers et en vue d’encadrer, tant idéologiquement que physiquement, la société civile, l’organisation des « Gardiens de la révolution islamique » ou Pasdarans, dont on estime le nombre de membres à 230 000 environ, constitue le plus sûr soutien du régime, en même temps sans doute que l’un de ses aspects les plus sombres.

Il s’agit en premier lieu d’une véritable armée parallèle, d’ailleurs tenue pour une organisation terroriste par les États-Unis. Ses compétences tactiques ont été développées à l’occasion de sa participation à la guerre Iran-Irak ; elle poursuit, depuis lors, un entraînement soutenu. Les Pasdarans disposent de leur propre équipement militaire, souvent plus performant que celui de l’armée régulière, et de leurs propres troupes – environ 130 000 hommes en 2000 -, dont la force d’élite Qods, bras armé des interventions non conventionnelles de l’Iran en dehors de son territoire (cf. infra), actuellement commandée par le Général Soleimani. La milice des Basidji(« mobilisation ») leur est rattachée, regroupant des bénévoles, souvent très jeunes, utilisés pour des opérations de police intérieure (par exemple, la répression sévère à laquelle ont donné lieu les manifestations contestataires de l’été 2009, à la suite de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de la République).

Les Pasdarans se présentent en second lieu sous la forme d’une organisation économique, dont les membres détiennent des pans entiers de l’économie du pays, dont ils contrôleraient près de 40 % – immobilier, industrie, infrastructures, centres scientifiques, fondations religieuses, etc. -, y compris le marché noir et une contrebande que favorise leur contrôle de ports et aéroports. Ils jouissent, ce faisant, de positions sociales privilégiées. Les ressources qu’ils en tirent, tout en permettant notamment le financement des acquisitions d’armes et des opérations extérieures clandestines, contribuent d’évidence à entretenir leur fidélité au Guide suprême.

Enfin, les Pasdarans constituent une force politique essentielle dans la société iranienne, sur laquelle leur emprise se révèle très concrète au quotidien. Le Guide Khameneï a favorisé cette influence politique, qui a paru culminer sous le gouvernement du Président Ahmadinejad, lui-même ancien membre de l’organisation. Du reste, non sans paradoxe, la montée en puissance des « Gardiens de la révolution islamique » a paru impliquer une forme de recul du pouvoir du clergé, au profit des miliciens.

2. La prépondérance des moyens non conventionnels de guerre

Compte tenu de la relative modestie de ses moyens militaires conventionnels, l’Iran ne peut pas prétendre au statut de réelle puissance armée. Au surplus, les capacités militaires potentiellement hostiles qui l’environnent, considérables – celle des États membres du Conseil de coopération du Golfe, d’Israël et de la flotte américaine stationnée à Bahreïn -, neutralisent toute initiative de conflit armé direct de la part du pays. Celui-ci, en revanche, bien qu’il s’en défende officiellement, recourt à des méthodes hybrides ou non conventionnelles de guerre, dont les Pasdarans sont des exécutants de premier plan. L’organisation des « Gardiens de la révolution » est en effet dotée d’une structure spécifique pour les opérations de renseignement et d’actions clandestines, et elle dispose dans ce but, comme on l’a indiqué plus haut, de la force Qods.

C’est de la sorte que les appuis fournis sous la forme d’armes, de conseils et d’argent, entre autres, au Hamas palestinien, au Hezbollah libanais, au régime de Bachar al-Assad en Syrie, ou encore le soutien présumé aux Houthis du Yémen, consacrent malgré tout l’Iran comme une force militaire influente au Proche et Moyen-Orient.

II. UNE FORCE ÉCONOMIQUE MOMENTANÉMENT BRIDÉE

Puissance certaine en termes de rayonnement diplomatique, force militaire au moyen de méthodes non conventionnelles, l’Iran représente aussi, incontestablement, une puissance économique, bien que les sanctions internationales qui ont été prononcées depuis les années 2006-2007 en raison du programme nucléaire national l’aient considérablement bridée. La levée de ces sanctions, désormais rendue possible par l’accord de Vienne, est de nature à permettre à cette économie de renouer avec le développement que les atouts du pays lui autorisent largement.

A. LES NOMBREUX ATOUTS DU PAYS

Les ressources de l’économie iranienne sont importantes et diverses, d’ordre à la fois géographique et géologique, démographique et culturel.

Bordé par la mer Caspienne au nord et le Golfe arabo-persique au sud, le territoire de l’Iran actuel mesure 1,648 million de km² – soit trois fois la superficie de la France ; la diagonale qu’on peut tracer entre l’Azerbaïdjan iranien, au nord-ouest, et le Sistan-Baloutchistan, au sud-est, représente une distance d’approximativement 2 333 km. Sa situation géographique confère au pays une position stratégique en ce qui concerne les projets de pipelines fournissant tant les marchés asiatiques qu’européens, et lui offre notamment le contrôle dudétroit d’Ormuz, qui fait de lui un acteur clé au sein des flux commerciaux du pétrole (le cinquième de ces derniers y transitent).

L’Iran détient 10 % des réserves pétrolières de la planète, se plaçant ainsi au troisième rang mondial en la matière, derrière l’Arabie Saoudite et le Venezuela, et 18 % des réserves de gaz naturel, ce qui le classe à cet égard à la deuxième place mondiale, après la Russie. Il n’est pourtant aujourd’hui que le quatrième producteur au monde pour le pétrole et le sixième pour le gaz naturel. Du reste, au-delà de ces réserves avérées, les capacités énergétiques iraniennes en hydrocarbures pourraient être encore plus importantes : les gigantesques gisements de Tabnak, au sud du pays, pour le gaz, et d’Azadegan, au sud-ouest, pour le pétrole, n’ont été découverts que de façon relativement récente – respectivement en 1967 et 1999 -, et il paraît vraisemblable que, le long de la Caspienne, d’autres soient encore à explorer.

r15-0225

Source : CNRS ( http://www.irancarto.cnrs.fr/)

Le sous-sol du pays recèle aussi quantité de ressources minières. L’Iran produit ainsi de l’or, du cuivre, du charbon, du fer, du plomb, du zinc, du chrome, de la barite, du gypse, du molybdène, de l’uranium, du strontium, etc. Les mines de Sarcheshmeh, situées au centre du territoire, contiennent à elles-seules 5 % du cuivre mondial, alors même que cette industrie est réputée sous-exploitée. Propriétaire quasi-exclusif de ces ressources, l’État iranien cherche désormais à en développer l’extraction en attirant à cet effet des investissements étrangers.

Avec une population, largement éduquée et de plus en plus urbaine, de près de 80 millions d’habitants – qui, selon une projection de la World Population Review, pourrait dépasser les 100 millions d’habitants à l’horizon 2050 -, l’Iran constitue le plus gros marché intérieur du Moyen-Orient. Cette population et la dimension précitée du territoire iranien engendrent une forte demande en termes de transports, dans le secteur automobile (le marché iranien en la matière était d’un million de voiture en 2013 et pourrait doubler dans les prochaines années), mais aussi pour le ferroviaire et l’aérien, dont le parc et les infrastructures réclament de conséquents investissements.

Les grandioses paysages de l’Iran et son patrimoine historique et culturel constituent une autre de ses ressources. La civilisation millénaire qu’ont forgée les apports successifs, notamment, des dynasties achéménide, parthe, sassanide, savafide et qadjar, conserve, dans des villes comme Chiraz, Tabriz ou Ispahan, ou sur des sites comme celui de Persépolis, des trésors architecturaux (palais, mosquées, bazars, places monumentales, etc.) et joyaux artistiques de tous ordres (jardins, fresques et miniatures peintes, tapis, bijoux, livres précieux…). Pas moins de dix-neuf sites à travers le pays se trouvent d’ailleurs inscrits par l’UNESCO sur la liste du patrimoine mondial. Cette richesse fait de l’Iran une destination touristique potentiellement privilégiée. Elle paraît encore sous-exploitée mais est certainement appelée, si les autorités et les entrepreneurs iraniens s’en donnent les moyens en termes de capacités et de qualité d’accueil, aux plus fructueux développements.

B. QUEL DÉVELOPPEMENT APRÈS LA LEVÉE ATTENDUE DES SANCTIONS INTERNATIONALES ?

L’économie iranienne a connu ces dernières années un repli considérable – une contraction de 8,5 % du PIB entre 2012 et 2014 – imputable aux embargos internationaux mais aussi à une inflation massive et à la chute des cours du pétrole. Les perspectives actuelles de reprise sont en très grande partie conditionnées à la mise en oeuvre effective du scénario tracé par l’accord de Vienne du 14 juillet dernier pour la levée des sanctions ; le nouveau départ économique du pays devrait être à la mesure de l’impact qu’ont eu sur lui ces dernières.

1. Les conséquences pour l’économie iranienne des sanctions internationales

Les conséquences que les sanctions internationales ont emportées sur l’économie iranienne doivent bien sûr avant tout être mesurées en termes de coût pour celle-ci, mais elles peuvent également s’apprécier en termes de réorientation de modèle.

a) Un coût sensible

Globalement, avec toutes les réserves qui doivent accompagner ce type d’évaluations, le coût des sanctions internationales qui ont visé l’Iran est estimé aux alentours de 500 milliards de dollars. Le défaut d’investissement qu’elles ont entraîné dans le pays représenterait une somme plus grande encore.

Sous la pression des embargos, la capacité de l’Iran à vendre ses hydrocarbures a été fortement altérée. Des États qui auraient pu acheter son pétrole et son gaz naturel au pays ont en effet dû réduire leur commerce avec ce dernier, et les clients restants se sont retrouvés en position de force pour obtenir des prix à la baisse, alors même que les cours mondiaux en la matière étaient déjà orientés en ce sens. Après le durcissement des sanctions intervenu en 2012, les exportations pétrolières iraniennes ont atteint leur niveau le plus bas depuis 1988 ; elles ont ainsi été divisées par deux entre 2011 et 2013. Cette situation a engendré la perte de plus d’un quart des recettes budgétaires du pays, participant au déficit de son secteur public (10 % du PIB).

Parallèlement, l’accès restreint par les embargos aux biens de production et aux technologies sur le marché international a privé l’Iran des capacités de renouveler son appareil productif et d’augmenter la rentabilité de son industrie. La faiblesse des investissements a fragilisé, en particulier, l’exploitation du gaz : on a estimé que le pays perdait, par manque de moyens, notamment technologiques, autant de gaz naturel qu’en produit l’Azerbaïdjan. Les sanctions américaines frappant toute utilisation du dollar pour des échanges avec l’Iran ont dissuadé les investisseurs, tandis que l’exclusion des banques iraniennes du système de paiement international SWIFT a fortement compliqué le commerce du pays.

En outre, depuis 2012, entre 100 et 150 milliards de dollars d’avoirs iraniens à l’étranger se trouvent gelés du fait des sanctions internationales visant des sociétés ou des personnes physiques. Conjuguée à la baisse des revenus du pétrole, la difficulté à rapatrier des devises qui en a résulté a conduit à un effondrement du cours du rial, malgré la politique de restriction des importations menée en réaction par les autorités. Cette politique visait également à protéger l’emploi local et à affranchir progressivement l’Iran de la dépendance technique à l’égard de l’étranger, mais elle a surtout aggravé l’impact des embargos, sans paraître freiner vraiment la dépréciation de la monnaie nationale. À la suite de celle-ci, on a assisté à une accélération spectaculaire de l’inflation, passée d’un niveau inférieur à 11 % en 2009 à plus de 35 % en 2013 ; elle restait de près de 16 % encore en 2014.

Il est vrai que, ces vingt dernières années, l’inflation iranienne n’est jamais tombée sous le seuil de 10 %, le haut niveau des dépenses publiques ayant longtemps accru la masse monétaire en circulation. Les ménages, du reste, ont intégré cet état de fait à leur comportement économique, spéculant sur de nombreux actifs dont la valeur réelle progresse en période d’inflation (or, tapis, immobilier…).

b) Une réorientation de modèle

Dans le contexte des sanctions internationales frappant le pays, les aides publiques aux plus pauvres et la forte solidarité familiale, traditionnelle en Iran, ont joué un rôle d’amortisseur social sensible. En outre, bien souvent, la population a pu trouver sur le marché noir, largement contrôlé par les Pasdarans (cf. supra), des biens de consommation officiellement interdits, ou disponibles à des prix prohibitifs seulement, dans le cadre de la politique de limitation des importations. Pour le reste, le pays, nolens, volens, a adapté son modèle économique.

D’une part, afin de contourner les sanctions, et comme on l’a déjà signalé plus haut ici, le marché iranien s’est réorienté vers ses voisins émiratis et irakiens, vers la Turquie, ainsi que vers la Chine, la Corée du sud et l’Inde.

D’autre part, la faiblesse du rial a rendu particulièrement compétitives à l’export les productions iraniennes non pétrolifères. Ces exportations ont de fait progressé de 50 % entre 2010 et 2012. Elles ont fait émerger une nouvelle classe d’industriels, moins dépendants de la bureaucratie et du régime, et ont montré une voie possible de diversification.

C’est ainsi que, malgré les contraintes qu’elle a subi ces dernières années, l’économie iranienne se montre particulièrement résiliente : la croissance du pays, en 2014, est redevenue positive, à hauteur de 1,5 % du PIB. Cette croissance est attendue à plus de 2 % du PIB pour 2015, d’autant que la promesse de la levée des sanctions suscite désormais l’optimisme des investisseurs.

2. Les perspectives de redémarrage en cas de levée des sanctions

L’Iran, sous réserve que les sanctions soient effectivement levées comme le permet l’accord de Vienne, pourrait renouer avec une activité forte, eu égard à son potentiel économique considérable. Un rapport de la Banque mondiale publié au mois d’août dernier prévoit ainsi, pour le pays, une croissance de l’ordre de 5 % du PIB dès 2016, qui devrait se prolonger pendant plusieurs années. D’ores et déjà, l’anticipation des acteurs économiques a permis à la monnaie iranienne de commencer à se redresser, sur le marché noir, contre le dollar, et la bourse de Téhéran est repartie à la hausse.

Cependant, alors que le secteur privé ne constitue aujourd’hui que 15 % de l’économie iranienne, pour permettre une véritable reprise le gouvernement de Téhéran devra sans doute relever plusieurs défis incontournables.

a) Les réformes économiques attendues du gouvernement

Le gouvernement et la Banque centrale d’Iran ont entrepris depuis plusieurs années un plan d’amélioration de l’environnement des affaires. Une première tâche des autorités consiste à favoriser le redressement de la monnaie nationale, afin d’atténuer la hausse des prix. Il s’agit toutefois d’éviter une trop forte appréciation du rial, laquelle nuirait à la croissance des exportations du pays, en particulier celles des productions non pétrolifères.

Un autre chantier d’ampleur tient à la stabilisation budgétaire. Le gouvernement paraît s’orienter vers la réduction des subventions publiques à l’économie, dans les secteurs pétroliers et alimentaires notamment. Pour financer les dépenses de l’État et construire des budgets réalistes, l’utilisation du fonds de réserve constitué par l’Iran grâce à ses ventes d’hydrocarbures et le recours à des privatisations – même si la Constitution du pays consacre la domination du secteur public – paraissent inévitables. Le récent tarissement de la manne pétrolière a en outre conduit le gouvernement à réfléchir à la mise en place d’une fiscalité plus large.

À la veille de la levée espérée des sanctions internationales et du retour des investisseurs étrangers en Iran, l’objectif est plus généralement de créer un climat plus favorable aux entreprises. Les autorités du pays entendent ainsi mettre en place un terrain propice à l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs locaux, ouvrir le marché national, adhérer à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), lutter contre la corruption et clarifier le cadre fiscal et réglementaire des affaires. Par exemple, avant la fin de l’année 2015, un nouveau modèle de contrat d’exploitation des champs pétroliers devrait être présenté, plus attractif que les contrats de type « buyback » jusqu’à présent mis en oeuvre.

Dans le même temps, les banques iraniennes devront se réinsérer dans le cadre international et européen, en recréant le réseau de correspondants à l’étranger qu’elles ont perdu du fait des embargos. À cet effet, la banque centrale du pays devra instituer des mécanismes de supervision et faire respecter les ratios de solvabilité adéquats.

Ces réformes, dans la mesure où elles requièrent ou impliquent une diminution du contrôle de l’économie par les Pasdarans (« Gardiens de la révolution ») risquent naturellement de rencontrer une vive opposition chez ces derniers. Il semble néanmoins qu’un certain consensus se soit noué, au sein de la société iranienne, pour libéraliser graduellement l’économie.

b) Les secteurs à fort potentiel à court terme

À court terme, même si la croissance iranienne doit être ralentie par le faible niveau des cours du pétrole, de nombreux secteurs augurent d’un rapide redémarrage, dont ceux de l’agro-alimentaire, de l’automobile (selon une projection réalisée par Renault, le marché iranien pourrait atteindre deux millions de véhicules à l’horizon 2020), de la cimenterie (dont l’Iran est le quatrième producteur mondial après la Chine, l’Inde et les États-Unis ; le pays table sur une augmentation de 50 % en dix ans) et de l’acier (dont il est le premier producteur au Moyen-Orient, et souhaite multiplier par trois sa production). Les sanctions ayant privé l’Iran de quantité de biens d’équipement, un effet de rattrapage accéléré est prévisible. Par exemple, du fait de l’embargo dont le secteur aéronautique a fait l’objet, la moyenne d’âge des avions de la flotte civile iranienne s’élève aujourd’hui à une vingtaine d’années ; les compagnies aériennes du pays devraient donc la renouveler assez largement : au mois d’avril dernier, les autorités ont fait état d’un besoin de 400 à 500 avions de ligne sur dix ans.

En outre, l’afflux de capitaux que devrait engendrer le dégel des avoirs iraniens détenus à l’étranger – entre 100 et 150 milliards de dollars, comme on l’a signalé plus haut – donnera au pays les moyens de développer ses infrastructures publiques, dans les domaines du transport, du pétrole, de l’urbanisme ou encore du numérique.

Ainsi, sous la condition sine qua non de la levée des sanctions, la réinsertion de l’économie iranienne dans l’économie mondiale et son ré-essor devraient pouvoir s’engager promptement, même si le processus devrait exiger du temps pour déployer tous ses effets. Parmi ceux-ci, les incidences sur la société, dont on peut avancer l’hypothèse, ne sont pas les moindres.

III. UNE SOCIÉTÉ EN DEVENIR ?

L’Iran, malgré une image internationale souvent déformante de la réalité – il est vrai marquée, depuis une douzaine d’années, par les tractations relatives à son programme nucléaire – ne se réduit pas à son régime politique. Certes, le pays se trouve depuis la « Révolution islamique » de 1979 sous l’emprise d’un système de gouvernement qui, bien que présentant, au-delà de sa relative opacité, certains traits démocratiques, et s’avérant d’ailleurs traversé de courants politiques distincts, se veut théocratique et se montre autoritaire ; peu soucieux du respect des droits de l’homme, il dénie en particulier aux femmes et aux minorités l’égalité des droits. La société iranienne actuelle, néanmoins, composée d’une classe moyenne importante et éduquée, peut être considérée comme la promesse d’un autre avenir, que la normalisation rendue possible par l’accord de Vienne pourrait favoriser.

A. UN PAYS SOUS EMPRISE

1. Les paradoxes de la « démocratie » iranienne

a) Le régime : entre démocratie et théocratie

La République islamique d’Iran, en tant que telle, est conçue comme une théocratie : elle se réclame de la loi islamique (charia) et, au nom de Dieu, les représentants du clergé – les mollahs – gouvernent, le Guide suprême de la Révolution islamique à leur tête ; c’est le principe du « Velayat e Faqih ». Toutefois, ce principe, en conférant au Guide la compétence d’interpréter le Coran, est parfois jugé comme comportant un effet paradoxal de laïcisation, dans la mesure où c’est de la sorte le pouvoir politique qui assigne à la religion sa place dans l’espace public, et non l’inverse.

Ne pouvant, ainsi fondée, être un État libéral, l’Iran n’en constitue pas moins, à nombre d’égards, une forme de démocratie. La Constitution iranienne dispose en effet un ensemble d’institutions politiques élues au suffrage universel direct :

– le président de la République. Chef du pouvoir exécutif, élu pour quatre ans au suffrage universel direct, il ne peut accomplir que deux mandats successifs. Il choisit les vingt-deux ministres du gouvernement, dont il dirige et coordonne le travail. La fonction est occupée depuis juin 2013 par Hassan Rohani, qui a succédé à Mahmoud Ahmadinejad et a été élu avec un taux moyen de participation important (72,7 %), nonobstant des disparités d’une région à l’autre du pays, en particulier un taux de participation sensiblement plus faible à Téhéran (environ 58 %) ;

r15-0226

Source : CNRS ( http://www.irancarto.cnrs.fr/)

– le Parlement (Assemblée consultative islamique ou Majles). Monocaméral, il se compose actuellement de 290 membres, élus au suffrage universel direct tous les quatre ans, et traverse depuis 2012 sa neuvième législature depuis 1979, sous la présidence d’Ali Laridjani. Cinq sièges sont réservés aux minorités confessionnelles que le régime reconnaît officiellement : un député représentant les zoroastriens, un pour les juifs, un pour les chrétiens chaldéens et deux pour les chrétiens arméniens ; ils sont élus par leurs associations officielles respectives. Selon les élections, le taux de renouvellement du Parlement oscille entre 60 % et 75 % de ses membres (65 % lors de la dernière élection législative, en 2012), signe de vitalité mais aussi d’une certaine instabilité de la vie politique iranienne. Disposant du pouvoir de proposer et de voter des lois sous réserve de la validation du Conseil des gardiens (cf. infra), le Majles contrôle l’action du gouvernement et, notamment, approuve – le cas échéant, il refuse effectivement – la nomination de ministres, dont il peut également provoquer la destitution, de même que celle du président de la République ;

– l’Assemblée des experts. Les 86 membres de cette instance, présidée par Mohammad Yazdi depuis mars 2015, sont obligatoirement religieux ; après validation de leur candidature par le Conseil des gardiens, ils sont élus au suffrage universel direct pour un mandat de huit années. L’Assemblée, en droit, a vocation à élire le Guide suprême et contrôler son action ; elle peut le destituer en cas d’incapacité. Toutefois, en pratique, la figure historique de Khomeiny s’était naturellement imposée pour occuper la fonction, et celui-ci avait lui-même désigné son successeur, Ali Khamenei, Guide depuis juin 1989.

De fait, les autorités non élues du système institutionnel iranien exercent un pouvoir décisif, aux contours d’ailleurs souvent flous – à commencer par le Guide suprême, clé de voûte d’un dispositif comportant une large dimension oligarchique. Dignitaire religieux mais pas nécessairement autorité religieuse la plus importante du pays, chef de l’État occupant sa fonction pour une durée illimitée, le Guide joue un rôle central. Il lui appartient de confirmer le résultat des élections présidentielles ; il nomme directement la moitié des membres du Conseil des gardiens, le chef du pouvoir judiciaire, les prédicateurs de la prière du vendredi et les responsables de la radio et de la télévision ; comme on l’a signalé plus haut déjà, il commande les forces armées, nomme les chefs d’état-major et décide en dernier lieu dans les matières de sécurité, de défense et d’affaires étrangères. Mais l’importance du Guide procède autant de ses compétences officielles que du soutien dont il dispose auprès des tenants du régime, dont les Pasdarans (cf. supra), et de l’influence qu’il étend, à travers eux, à l’ensemble de la société ; cet état de fait a pu conduire certains observateurs à considérer l’Iran actuel comme une forme d’autocratie militaire.

Le Conseil des gardiens de la Constitution constitue une autre instance déterminante, dans la vie politique iranienne, bien que ses douze membres – six désignés par le Guide, six par le Majles – ne soient pas élus au suffrage universel. Actuellement dirigé par Ahmad Jannati, son rôle consiste, d’une part, à approuver les lois votées par le Parlement, avec la possibilité d’exercer un droit de veto s’il estime qu’un texte est incompatible avec la Constitution ou la charia, et, d’autre part, à contrôler les candidatures aux élections, dont les présidentielles, les législatives et celles de l’Assemblée des experts.

Citons enfin le Conseil du discernement de l’intérêt supérieur du régime, sorte de Conseil d’État dont les vingt-huit membres sont désignés par le Guide et qui dispose de compétences consultatives sur toutes les activités gouvernementales. Il est aujourd’hui présidé par Hachemi Rafsandjani, ancien président de la République (de 1989 à 1997) et à nouveau candidat à la présidence en 2013 (mais cette candidature a été invalidée par le Conseil des gardiens).

r15-0227

Schéma extrait d’A.-L. de Prémonville et T. Flichy de La Neuville, Géopolitique de l’Iran, op. cit.

b) Les forces politiques : conservateurs contre réformateurs ou dogmatiques contre pragmatiques ?

Une vision sans doute un peu trop manichéenne conduit parfois à opposer, parmi les forces politiques iraniennes, un courant conservateur, idéologiquement dur, et un courant réputé réformateur, d’attitude modérée. Le premier est proche du Guide Khamenei et des milieux sécuritaires ; il est notamment celui qu’a incarné, tout le temps de l’exercice de ses deux mandats successifs, de 2005 à 2013, le Président Mahmoud Ahmadinejad, et qui domine le Majles actuel, issu des élections législatives du printemps 2012 – sans qu’il soit possible, du reste, d’isoler clairement, dans le pays, des régions plus « conservatrices » que d’autres, seul le boycott de ces élections auquel avait appelé certains courants classés comme réformateurs et, surtout, le faible taux de participation des électeurs des métropoles expliquant une élection massive de députés conservateurs dans les circonscriptions correspondantes, en particulier à Téhéran.

r15-0228

Source : CNRS ( http://www.irancarto.cnrs.fr/)

Le mouvement réformateur-modéré est aujourd’hui identifié, pour l’essentiel, dans le gouvernement du Président Rohani. De fait, la volonté de celui-ci de négocier et d’aboutir à un accord international sur le programme nucléaire du pays a paru corroborer cette classification. Le groupe de travail de votre commission, à l’occasion de ses auditions en Iran, a bien décelé, en effet, des nuances, dans les discours tenus par ses interlocuteurs, qui permettaient de rattacher ces derniers à un courant de pensée plutôt qu’à l’autre.

La réalité, cependant, paraît fort complexe. On observera par exemple que le Président Ahmadinejad, considéré comme ultra-conservateur, représente aussi, à ce jour, le seul président laïc dont la République islamique se soit dotée, et que la candidature d’Hassan Rohani a été nécessairement autorisée par le Guide suprême, puis son élection ratifiée par celui-ci. De même, les élections législatives de 2012, confirmant que la vie politique iranienne n’est pas figée, ont donné lieu à l’émergence d’un groupe de députés, constituant environ un tiers du Majles actuel, qui se réclament de leur fidélité au Guide mais, à la fois, se déclarent comme « indépendants ». Au demeurant, il ne paraît pas possible aujourd’hui de gouverner en Iran sans détenir, sinon l’approbation expresse, du moins l’autorisation tacite, non seulement du Guide, mais aussi des cercles de pouvoir qui lui sont rattachés de près ou de loin, et qui constituent autant de soutiens du régime, dont les Pasdarans et les autres forces armées et de sécurité. On a pu décrypter un rappel très net de cette réalité dans l’élection à la présidence de l’Assemblée des experts, en mars dernier, de Mohammad Yazdi, considéré comme particulièrement conservateur et l’une des personnalités les plus fidèles au Guide Khamenei.

Aussi, certains observateurs préfèrent qualifier les lignes en présence de pragmatique d’un côté et de dogmatique de l’autre, toute vraie réforme leur paraissant exclue en provenance d’un système politique d’où, par construction, l’opposition véritable est écartée. Les divergences apparentes, d’un parti à l’autre, concerneraient moins l’objectif – qui serait la perpétuation, sinon l’extension, des principes hérités de la Révolution islamique de 1979, et à cet effet la construction d’une défense du régime, par les moyens de la politique étrangère comme intérieure – que la méthode pour l’atteindre. Même s’il convient de se garder de cette forme de simplisme comme de l’autre, et de ne pas négliger l’importance des tensions qui sous-tendent les relations dans la vie politique iranienne, force est du moins d’admettre que la situation récemment observée dans le pays en matière de droits de l’Homme tend à valider cette approche.

2. La question des droits de l’Homme

a) Une situation générale difficile

L’arrivée au pouvoir du Président Rohani et d’un gouvernement réformateur, en juin 2013, a fait naître l’espoir d’une amélioration du respect des droits de l’Homme en Iran. De nombreuses violations en ce domaine avaient été enregistrées dans les années précédentes – au mépris des Pactes internationaux relatifs aux droits civils et politiques et aux droits économiques, sociaux et culturels pourtant ratifiés par l’Iran (en 1975) : restrictions aux libertés d’expression, singulièrement sur Internet, d’association et de réunion ; emprisonnement d’activistes politiques et de militants de la cause des droits de l’Homme ; discriminations envers les minorités, notamment ethniques et religieuses… Hassan Rohani, au contraire, dès la campagne de son élection, a été l’auteur de nombreuses déclarations promouvant les libertés publiques, l’accès libre à Internet, l’égalité entre les sexes, l’élimination des discriminations contre certaines minorités et, d’une manière plus générale, l’assouplissement de l’atmosphère sécuritaire instaurée sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad entre 2005 et 2013.

La situation de l’Iran par rapport aux instruments internationaux de protection des droits de l’homme

À ce jour, l’Iran a :

– ratifié la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide (en 1956) ;

– ratifié la Convention sur l’élimination de la discrimination raciale (en 1968) ;

– ratifié les deux Pactes internationaux relatifs aux droits civils et politiques et aux droits économiques, sociaux et culturels (en 1975) ;

– adhéré à la Convention sur les droits de l’enfant (en 1994).

Le Conseil des gardiens a rejeté en 2003 les projets de loi prévoyant l’adhésion de l’Iran à la Convention sur l’élimination des discriminations à l’égard des femmes et à la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

La situation iranienne des droits de l’Homme fait l’objet d’un suivi spécifique par les Nations Unies, qui a désigné à cet effet un rapporteur spécial sur la situation des droits de l’Homme en Iran (depuis 2001, M. Ahmed Shaheed, nommé par le Conseil des droits de l’Homme) ; ce dernier n’a pas été autorisé par l’Iran à se rendre sur place. Le pays s’est soumis à l’examen périodique universel du Conseil des droits de l’Homme en octobre 2014. 86 personnes et une entité iraniennes figurent toujours sur la liste des sanctions prononcées par les Nations Unies pour violation des droits de l’Homme dans le contexte de la répression du « Mouvement Vert », en 2009.

L’Iran a suspendu en 2004 le dialogue sur les questions relatives aux droits de l’Homme qu’il avait entrepris en 2002 avec l’Union européenne. Celle-ci, depuis 2001, a mis en oeuvre des mesures restrictives (interdiction de visas, gel d’avoirs) contre les personnes et entités tenues pour responsables de graves violations des droits de l’Homme en Iran.

Source : ministère des affaires étrangères et du développement international

Les manifestations de bonne volonté n’ont cependant guère été traduites en actes concrets et les attentes, pour l’essentiel, s’avèrent pour l’heure déçues. Ainsi, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’Homme en Iran, M. Ahmed Shaheed, dans son rapport de mars dernier, a souligné la dégradation continue de la situation. Le bilan apparaît en effet très fortement négatif dans plusieurs domaines :

– la liberté d’expression. Des journalistes sont régulièrement arrêtés, harcelés ou molestés. Le sort des militants des droits de l’Homme, dont beaucoup sont emprisonnés ou assignés à résidence, ne s’est pas amélioré. De lourdes peines – plus de dix ans d’emprisonnement – sont appliquées aux blogueurs et autres activistes se manifestant sur les réseaux sociaux. La pression exercée par le régime sur les milieux artistique, littéraire, musical et cinématographique est constante ;

– la justice. Les droits de la défense ne sont pas respectés, les avocats sont régulièrement inquiétés, et les tribunaux agissent souvent de manière arbitraire, en dehors de tout principe de procès équitable. Le régime recourt largement aux incriminations de « corrupteurs sur terre » et d’« atteinte portée à la sécurité nationale » pour faire juger les indésirables. En outre, l’Iran figure aujourd’hui au premier rang des exécutions capitales dans le monde : selon le rapport précité du rapporteur spécial des Nations Unies, au moins 753 personnes, dont vingt-cinq femmes et treize mineurs, ont été exécutées en 2014, soit une hausse de près de 10 % par rapport à 2013 (687 exécutions) et le plus grand nombre de peines de mort appliquées dans le pays depuis douze ans. Environ la moitié de ces exécutions sont liées à des délits de trafic de drogue. La pratique des pendaisons publiques, qui représente de 10 à 20 % des exécutions selon les années, participe d’une politique d’intimidation de la population ;

– le droit des minorités. Dans le domaine religieux, l’Iran reconnaît les minorités chrétiennes, juives et zoroastriennes présentes sur son territoire, qui disposent d’une représentation au Majles (cf. supra). Il ne reconnaît cependant pas les Baha’is, dont la confession est au contraire interdite et qui se trouvent de fait dans une situation particulièrement vulnérable. Au plan ethnique, les Kurdes et les Arabes ahwazis font l’objet d’une oppression. De même, une orientation sexuelle minoritaire expose les personnes concernées à une répression sévère, les relations homosexuelles étant considérées comme un crime contre lequel la peine de mort peut être prononcée.

Il est vrai que les marges de manoeuvre du gouvernement paraissent étroites sur ces sujets. Face aux résistances des composantes les plus conservatrices du régime, l’administration n’est pas en mesure de garantir la mise en oeuvre des réformes qu’elle entendrait promouvoir, alors que le pouvoir judiciaire et les forces de sécurité échappent aux prérogatives du président de la République et que des courants rigoristes animent la majorité parlementaire. De l’évolution du rapport de forces entre conservateurs et réformateurs – ou dogmatiques et pragmatiques – dépendra vraisemblablement celle du respect des droits de l’Homme sur le terrain. Jusqu’à présent, l’Iran continue de défendre une approche relativiste et culturelle de ces droits, en opposant couramment les valeurs islamiques aux principes dénoncés comme occidentaux. L’amélioration de la condition des femmes paraît tributaire des mêmes facteurs politiques et idéologiques.

b) Les très lents progrès de la condition des femmes

La situation faite aux femmes en Iran illustre les paradoxes propres au pays. La Révolution islamique a provoqué, avant tout, un brutal recul des droits des femmes, du fait notamment de la tenue vestimentaire qui leur a désormais été imposée en public, des restrictions qu’elles subissent en termes d’accès à l’emploi ou de présence dans l’espace social – les manifestations sportives, entre autres -, de l’abaissement de leur âge légal de mariage (à neuf ans en 1979, contre dix-huit ans auparavant – âge toutefois rehaussé à quinze ans en 2004)… Cependant, le régime a maintenu certains des acquis du mouvement d’émancipation qu’avaient conduit les shahs Pahlavi, en particulier le droit de vote, obtenu par les Iraniennes en 1962 ; le droit au divorce, auquel elles ont eu accès en 1967, dans une certaine mesure ; et la scolarisation et l’incitation à faire des études. De la sorte, alors qu’à peine un quart des femmes iraniennes étaient alphabétisées en 1979, elles le sont aujourd’hui à près de 90 % et, toutes disciplines confondues, 60 % des étudiants iraniens sont des étudiantes. Beaucoup d’entre elles parviennent à un très haut niveau de qualification. Autre signe de « modernité », le taux de fécondité, qui s’établissait encore à hauteur de 6,4 enfants par femme en 1986, était de 1,7 en 2014.

L’Iran, d’ailleurs, se montre très présent dans les forums internationaux de promotion des droits des femmes. Il est vrai que les principes que le régime soutient en la matière, pour une large part inspirés du droit islamique traditionnel, restent très insuffisants, notamment au regard des standards occidentaux – comme le groupe de travail a pu le mesurer, en particulier, à l’occasion de ses échanges, à Téhéran, avec Mme Fatemeh Rahbar, députée, présidente du comité des femmes parlementaires.

Les revendications féminines sont cependant audibles dans la société iranienne. Elles visent tant l’état du droit que celui de la pratique : le port obligatoire du voile, mais également les discriminations relatives au mariage, au divorce et à la garde des enfants, celles qui concernent l’accès à l’emploi (on estime que le taux de chômage des femmes est le double de celui qui touche les hommes) et, plus généralement, la place qui leur est assignée dans l’espace public… L’attribution du prix Nobel de la paix, en 2003, à l’avocate Shirin Ebadi, féministe engagée en faveur des droits de l’Homme, a renforcé ce mouvement. Certains progrès, même timides, sont tangibles. Ainsi, au lendemain de son élection, le Président Rohani a procédé à la nomination remarquée de trois vice-présidentes au sein de son gouvernement, ainsi que d’une femme à la fonction de porte-parole du ministère des affaires étrangères.

B. LE RENOUVEAU EN GERME ?

Au-delà de la condition des femmes, où va la société iranienne ? Il est bien sûr toujours hasardeux de faire oeuvre de prospective en ce qui concerne le destin des peuples, et cet exercice serait particulièrement délicat dans le cas d’un pays aussi complexe que l’Iran. Du moins, deux séries de constats peuvent être posés.

1. Une société développée

Alors que les dirigeants du régime appartiennent encore à la génération qui a fait la révolution de 1979 et, de ce fait, sont aujourd’hui vieillissants, le groupe de travail a été frappé par le potentiel que présente une société iranienne jeune – 55 % des habitants ont moins de 30 ans – et dont au moins la partie urbanisée, à l’évidence, aspire à des standards de vie « modernes ». Or certains de ces standards sont déjà en place :

– l’espérance de vie moyenne des Iraniens – 72 ans pour les hommes, 75 ans pour les femmes – est comparable à celle que l’on constate dans les pays développés ;

– on a cité plus haut le faible taux de fécondité des Iraniennes, qui s’est établi à 1,7 enfant par femme en 2014. Certes, il paraît refléter, autant sinon davantage que le souhait d’une plus grande aisance de vie en famille, une perte de confiance dans l’avenir ;

– la classe moyenne iranienne est une réalité, en tout cas dans les grandes villes, malgré un taux de chômage estimé à environ 30 % par le FMI (12 % selon les autorités du pays) et bien qu’environ 18 % de la population vivent sous le seuil de pauvreté ;

– l’éducation est accessible à tous en Iran, et reconnue comme d’un bon niveau global – avec la particularité, néanmoins, qu’environ un quart des enseignements du primaire et du secondaire a trait à l’éducation religieuse des élèves ;

– l’enseignement supérieur du pays repose sur un système de sélection comparable au nôtre. On compte environ quatre millions d’étudiants, dont 150 000 doctorants ;

– l’Iran dispose d’un vivier d’universitaires et de scientifiques de haut niveau (ce qui a contribué à rendre crédible la menace d’un programme nucléaire du pays orienté à des fins militaires), même si l’État ne parvient pas à leur fournir tous les outils nécessaires à leurs recherches, ni à éviter la « fuite des cerveaux » – vers les États-Unis, le Canada et l’Europe principalement ;

– la pratique iranienne de l’Internet se développe. Un tiers de la population (28 millions d’habitants) a désormais accès à cet outil qui, malgré les obstacles dressés par le régime, est aussi la possibilité d’une ouverture sur le reste du monde.

2. Des signes d’une aspiration au changement

Dans le contexte qu’on vient d’évoquer à gros traits, plusieurs faits politiques récents sont venus donner des signes d’espoir à ceux qui espèrent un changement. Sans aller jusqu’au remplacement du régime issu de la Révolution islamique par un système de type laïc – qui passerait par une nouvelle révolution et donc, après les années d’inconfort provoqué par les sanctions internationales contre le pays, par de nouveaux sacrifices pour le peuple iranien -, un assouplissement de l’emprise du régime des mollahs sur la société paraît à l’évidence souhaité au sein de celle-ci ; et il se trouve peut-être en effet enclenché.

En particulier, le « Mouvement Vert », issu de la protestation populaire – celle de la jeunesse éduquée notamment – à laquelle a donné lieu la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de la République, en juin 2009, même sévèrement réprimé alors, et officiellement tenu pour inexistant depuis, a semblé incarner une profonde volonté du peuple iranien de se libérer des apories d’un système politique qui l’empêche de tirer tout le bien-être que l’état de développement du pays, adossé à des siècles d’une des civilisations les plus brillantes et raffinées de l’histoire, devrait lui procurer. Sur un autre mode, la joie qui s’est manifestée dans les rues des villes iraniennes, le 14 juillet dernier, à la suite de l’annonce de la conclusion de l’accord de Vienne, témoigne probablement pour partie d’une fierté nationale satisfaite des termes de cet accord autorisant la poursuite d’un programme nucléaire pacifique, mais aussi et sans doute surtout, s’il était besoin, du voeu non moins profond des Iraniens à voir lever les sanctions internationales qui ont été prononcées à l’encontre de l’économie de leur pays et, par suite, à retrouver une aisance matérielle dont les a privé, ces dernières années, l’impact de plus en plus sensible de ces sanctions.

À présent, le crédit important conféré au Président Rohani par l’accord de Vienne, si le scénario de la mise en oeuvre de celui-ci se déroule comme prévu et permet donc la levée effective des sanctions20(*), paraît de nature à favoriser les évolutions sociales positives que le gouvernement iranien déciderait de lancer – même si l’on ne peut exclure qu’en réaction, et au moins à court terme, les tenants conservateurs du régime pourraient choisir d’emprunter la voie d’un durcissement de leur emprise sur la société, à rebours de la normalisation recherchée par Téhéran dans le domaine de ses relations avec la communauté internationale.

La situation des libertés publiques devrait ainsi représenter à la fois le baromètre et l’enjeu de l’évolution du régime. Le résultat des prochaines élections législatives iraniennes, prévues en mars 2016, sera assurément un indicateur significatif de l’orientation de cette évolution. On peut raisonnablement penser que les progrès, en tout état de cause, resteront lents à prendre forme – même si l’Histoire, et notamment l’histoire contemporaine de l’Iran, a prouvé qu’elle peut réserver des surprises. En tout cas, la stabilité ou le mouvement de la société constituera nécessairement, à côté du rayonnement diplomatique et militaire et du dynamisme économique du pays, en mesurant la plus ou moins grande liberté d’action de ses gouvernants, l’un des paramètres du dimensionnement de sa puissance.

VOIR LE RAPPORT COMPLET

______________

REPÈRES

______________

Capture d’écran 2015-10-10 à 08.46.46

Superficie : 1 648 000 km² (30 provinces).

Population : 78,3 millions d’habitants (en juin 2015) dont 55 % de moins de 30 ans.

Densité : 48,4 hab./km2.

Taux d’urbanisation : 70 % (en 2013).

Taux d’accroissement démographique : 1,22 % en 2014, contre 1,29 % en 2013 (taux en forte baisse : 1,62 % en 2006).

Espérance de vie : 69,32 ans pour les hommes : 72,53 ans pour les femmes, soit 70,89 ans en moyenne (en 2014).

Taux d’alphabétisation : 93 % pour les Iraniens de 19 à 40 ans (en 2013). 10,5 millions de diplômés, dont 60% de femmes.

Villes principales : Téhéran (capitale), Machhad, Ispahan, Karaj, Tabriz, Chiraz, Ahvaz.

Groupes linguistiques : Persans 51 %, Azéris 24 %, Gilakis et Mazandaranis 8 %, Kurdes 7 %, Arabes 3 %, Lours 2 %, Baloutches 2 %, Turkmènes 2 %, Arméniens 1 %.

Groupes religieux : chiites 89 %, sunnites 10 %, 350 000 bahaïs (religion interdite), 117 700 chrétiens, 25 271 zoroastriens, 8 756 juifs (recensement de 2012).

Indice de développement humain : 0,707 (88e rang mondial).

Économie

(Les références sont celles de l’année iranienne, qui s’étend du 21 mars de l’année n au 20 mars de l’année n+1.)

Monnaie : le rial (1 euro = env. 37 000 rials en juin 2015).

PIB : 406,3 milliards de dollars en 2014/2015, contre 366,1 milliards de dollars en 2013/2014.

Évolution du PIB : + 3 % (en 2014/2015).

PIB/habitant : 5 211 dollars en 2014/2015 (est.), contre 4 748 dollars en 2013/2014.

Taux d’inflation : 15,8 % en 2014/2015 (est.), contre 35,2 % en 2013/2014.

Taux de chômage : 11,6 % (en 2014/2015) selon les sources iraniennes, mais estimé à près de 30 % par le FMI.

Solde public/PIB : – 6 % (en 2013/2014).

Production pétrolière : 2,52 millions de barils par jour (en 2013/2014).

Exportations pétrolières : 1,3 millions de barils par jour (en 2012/2013).

Balance courante : 3,28 milliards de dollars (en 2013/2014).

Dette externe/PIB : 2,1 % (en 2013/2014).

Principaux partenaires commerciaux : Chine, Inde, Émirats arabes unis, Turquie, Irak, Corée du Sud, Japon, Union européenne.

Part des principaux secteurs d’activités dans le PIB : agriculture 11,3 % ; industrie 37,6 % ; services 51 %.

Institutions politiques

Régime : République islamique, proclamée le 1er avril 1979. Régime revendiquant une double légitimité théocratique et populaire. Constitution de 1979 amendée en 1989.

Fête nationale : 11 février (Révolution islamique de 1979).

Autorités :

– Guide suprême de la Révolution islamique : Ali Khamenei (depuis juin 1989).

– Président de la République islamique (élu au suffrage universel direct pour quatre ans) : Hassan Rohani (élu le 14 juin, investi le 4 août 2013).

Parlement : Majlès, Assemblée consultative islamique. Parlement monocaméral ; 290 membres, élus au suffrage universel direct pour quatre ans. Neuvième législature depuis 1979. Président : Ali Laridjani.

Relations multilatérales. L’Iran est membre :

– de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et des principaux organismes rattachés à celle-ci ;

– de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) ;

– de l’Organisation de la Conférence islamique, de la Banque islamique de développement ;

– du Mouvement des non-alignés ;

– de l’Organisation de coopération économique (qui siège à Téhéran), de l’Indian Ocean Rim Association for Regional Cooperation ;

– de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ;

– de la Cour pénale internationale, d’Interpol, de la Cour permanente d’arbitrage ;

– d’Inmarsat, d’Intelsat ;

– de l’Organisation internationale pour la standardisation ;

– de l’Organisation hydrographique internationale et de la Commission océanographique intergouvernementale.

Source : ministère des affaires étrangères et du développement international

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s