POINTS DE VUES CRITIQUES

Abdel Asiem el-Difraoui : « les jihadistes nous connaissent beaucoup mieux que nous les connaissons ».

L’ORIENT LE JOUR

par Anthony SAMRANI

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Abdel Asiem el-Difraoui, politologue et auteur de « El-Qaëda par l’image» (PUF 2013), analyse les enjeux de la propagande développée par le groupe État islamique (EI).

Comment l’État islamique construit-il sa propagande ?
Il faudrait plutôt poser la question inverse, c’est-à-dire : comment réagissons-nous à sa propagande ? Les jihadistes de l’EI ont très bien compris notre système médiatique et nous tombons dans leur piège. On relaie toutes les vidéos horribles qu’ils publient, en décrivant chaque détail, ce qu’il leur permet d’acquérir encore davantage de notoriété. Ils ont remporté d’énormes batailles au niveau de la propagande.

Comment les médias devraient réagir face à ces vidéos ?
Je suis désormais partisan d’une option radicale : on arrête de relayer leur propagande et on s’attaque au fond. C’est vrai qu’on ne montre pas les images des exécutions, mais c’est peut-être mieux de ne rien diffuser et de se tenir strictement au factuel.

Mais analyser leur propagande ne permet-il pas de mieux comprendre le mouvement ?
Si, bien évidemment, mais pas de façon spectaculaire. Il faut comprendre ce qu’ils racontent aux populations locales, comment ils arrivent à les séduire en leur faisant croire à une vie idéale dans le califat. Les médias ne parlent pas de tous ces aspects, ils relaient uniquement l’aspect le plus violent de leur propagande.

Comment contrecarrer cette propagande ?
Il faut s’attaquer au fond, c’est-à-dire comprendre les racines du problème plutôt que d’essayer de traiter les symptômes. Il faut mettre en avant un contre-discours qui permet de déconstruire leur idéologie. Il faut réfuter leurs affirmations les plus mensongères sur l’islam, sur le jihad. Il faut démontrer qu’ils n’ont pas de visions de société. On parle d’un État islamique, mais les jihadistes n’ont pas de projet de société. Ils ne créent pas de culture, pas de science, etc.
La civilisation arabo-musulmane a eu de grands philosophes, de grands sociologues. Elle était vectrice de progrès à Damas, à Grenade, au Caire. Elle a permis de sauver les écrits de la civilisation grecque. En comparaison, que propose l’État islamique comme modèle de société ?

Quelles sont les racines du problème ?
Elles sont multiples et profondes. Le mouvement jihadiste a une idéologie qu’il faut combattre en proposant une contre-vision. Cette idéologie s’appuie notamment sur les problèmes socioéconomiques dans le monde arabe, le manque de démocratie et de justice, sur l’implantation d’une culture du jihad en Europe, sur l’absence de partenariat entre les deux rives de la Méditerranée.

Est-ce que la propagande de l’EI a évolué depuis la prise de Mossoul et la proclamation du califat ?
Oui, clairement. La communication est de plus en plus sophistiquée. L’EI arrive à distribuer des profils très différents. C’est en réalité une technique très ancienne, développée par des théoriciens du jihad comme Abou Moussab al-Souri et qui consiste à définir plusieurs cibles susceptibles d’être séduites grâce à différents produits. Certains candidats vont s’engager dans le jihad pour défendre la Palestine, d’autres pour la camaraderie, d’autres encore parce qu’ils sont attirés par l’ultraviolence. C’est comme dans la publicité, on cherche à définir plusieurs cibles pour chaque produit.

Il y a donc un marché mondial du jihadisme, avec une offre et une demande ?
Ce marché existe depuis la révolution 2.0. On vit dans un monde globalisé où un jeune Koweïtien va regarder autant de films trash qu’un jeune Européen ou un jeune Américain. Le jihadisme est un phénomène mondialisé, mais on ne le confronte pas comme tel. Il n’y a pas de réponse internationale.
On arrive au cœur du problème : les jihadistes nous connaissent beaucoup mieux que nous les connaissons. Ils ont une compréhension de l’Europe et du monde arabe beaucoup plus élevée que notre compréhension à leur égard. Ils connaissent nos faiblesses et nos clivages, et les utilisent. Les Européens analysent encore le phénomène comme quelque chose d’exotique, pourtant une grande partie des jihadistes viennent d’Europe. Il faut admettre que ces derniers utilisent très bien la violence pour choquer, pour terroriser. C’est un calcul machiavélique.

Cela leur permet également de dégager une impression de puissance disproportionnée par rapport à leur puissance réelle…
C’est effectivement le but de la propagande de l’EI. Elle joue sur toutes nos faiblesses. Par exemple, ils peuvent garder des otages pendant neuf mois, un an, pour ensuite préparer des scènes macabres. Ils sont extrêmement calculateurs, mais on ne comprend pas tout cela parce qu’on se focalise sur la violence du mouvement. On se concentre sur une vidéo éphémère, sur le dernier attentat, mais il n’y a pas de réflexion sur le long terme. Or, il était évident pour n’importe quel observateur avisé que les sunnites étaient discriminés en Irak et en Syrie. Encore une fois, on refuse de voir le phénomène jihadiste dans sa globalité.

Mais ce phénomène est-il gérable dans sa globalité ?
Il n’est pas gérable actuellement. Ça va être une lutte de trente ans à tous les niveaux. Des actions militaires sont nécessaires à ce stade, mais on ne va pas éradiquer une idéologie uniquement avec des moyens militaires. Cela n’a jamais marché.

L’ORIENT LE JOUR

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Rappel

État islamique ? Daech ? Organisation de l’État islamique ? Un an après la proclamation du califat par Abou Bakr al-Baghdadi, le débat sémantique n’est toujours pas tranché. Un indice révélateur de la difficulté qu’ont les différents observateurs à qualifier ce phénomène jihadiste 2.0.

L’État islamique continue de prendre le monde entier de vitesse. Comme s’il avait systématiquement un temps d’avance. Il perd à Kobané pour mieux progresser dans la province d’al-Anbar en Irak. On le dit affaibli par les frappes quotidiennes de la coalition et la perte de certains de ses chefs, il s’empare de Ramadi et de Palmyre en une seule semaine. On le dit impopulaire et marginal, il continue d’attirer des milliers d’apprentis jihadistes à travers le monde et ouvre de nouvelles filiales au Sinaï, en Libye, en Afrique et même dans le Caucase. On le dit incapable de mener des attaques terroristes en dehors de son foyer originel, il fait trembler la planète par des attentats qui, commandités ou non, sont commis en son nom.

L’État islamique ressemble à la fois à un déversoir et à un miroir. Le déversoir d’une grande partie des frustrations des sociétés arabes et occidentales, d’une géopolitique à géométrie variable, et d’une profonde injustice politique qui sévit dans tout le monde arabe. Il est le miroir d’une violence débridée et surtout consacrée, de l’utilisation pernicieuse des références religieuses pour légitimer les dictatures politiques et surtout des petits calculs politiciens de chacun des acteurs qui prétend le combattre.

L’État islamique ressemble beaucoup plus à ce monde que ce monde ne veut bien le laisser croire. Il se nourrit de ses peurs, de ses frustrations, de ses incohérences, de ses discours essentialistes et de ses égoïsmes. Il ne descend pas du ciel, même s’il prétend combattre en son nom. Il est le produit des différentes sociétés à qui il a déclaré la guerre. Des sociétés dont il connaît et exploite les moindres failles pour créer un climat d’insécurité et de méfiance entre les différentes communautés.

L’EI n’a pas inventé la barbarie. Il l’a juste machiavéliquement recyclée pour en faire une arme redoutable et adaptée au XXIe siècle. L’EI n’est pas non plus invincible. Comme tout mouvement idéologique extrémiste, il finira par s’essouffler de l’intérieur et par se fissurer à l’extérieur. Mais à défaut d’une profonde remise en cause des deux côtés de la Méditerranée, cela pourrait bien prendre encore des années.

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