GEOGRAPHIE HUMAINE

France : La « diagonale du vide », 30 ans après

CYBERGEO

par Sébastien Oliveau et Yoann Doignon

 

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La géographie française a connu dans les années 1970-80 un débat important autour de l’existence et de la qualification d’une « diagonale du vide ». Le terme, dont on ne retrouve pas l’origine exacte (Fumey, 2009), qualifie une diagonale traversant la France du sud-ouest au nord-est et caractérisée par des densités de population plus faibles qu’ailleurs. Le débat portait notamment sur l’interprétation des dynamiques sociales et économiques des espaces de faibles densités. Ces derniers sont une préoccupation ancienne : déjà en 1884, le thème du congrès de la Société des Géographes Français était la dépopulation et la stérilisation de vastes espaces (Mathieu, Duboscq, 1985). J.F. Gravier (1947) établit un lien entre peuplement et économie en considérant la répartition déséquilibrée des hommes comme un frein à l’atteinte de l’optimum économique. A partir des années 1960, dans les textes scientifiques ou les discours officiels, la problématique du désert est associée progressivement à l’exode rural, la dépopulation et la désertification (Mathieu, Duboscq, 1985). Cette position entend la désertification d’un territoire comme la destruction de sa vie sociale et la dégradation définitive de sa végétation et de ses sols. Avec le développement des théories de « seuil de sociabilité » et de « seuil irréversible de dépeuplement », la désertification prend une connotation pessimiste et alarmiste. Dans les années 1970, la gravité de la problématique s’accentue avec la fermeture des services publics dans les régions « désertées » et la dégradation des conditions de vie de ces territoires. Les politiques d’aménagement du territoire se préoccupent alors davantage des régions aux faibles densités de population. Pourtant, des chercheurs prennent position contre le discours du vide et de la désertification (Faudry, Tauveron, 1975 ; Larrère, 1976 ; Bontron, Mathieu, 1976). Ils s’opposent aux notions de désertification et de seuil de viabilité sociale, ainsi qu’au vocabulaire péjoratif et alarmiste (notamment la symptomatique expression La France du vide de R. Béteille (1981)) en préconisant l’utilisation d’un vocabulaire plus neutre.

L’objet de cet article n’est pas de prendre position dans ce débat, mais d’apporter, 30 ans après, un élément d’éclairage démographique et spatial.

Depuis quelques années, un certain nombre d’auteurs s’intéressent à nouveau à la question. Ils s’appuient sur l’interprétation des derniers recensements pour envisager que ces espaces connaissent à nouveau une croissance démographique positive. Didier Boutet (2006) parle ainsi de « reconquête démographique du rural isolé », Jean Laganier et Dalila Vienne (2009) de « croissance retrouvée ». Les analyses proposées par Hervé Lebras (2012) sont plus mesurées, mais personne n’envisage sérieusement que la décroissance démographique continue. Pourtant, si certaines parties de cette zone ont connu un renouveau, notamment les villes (Dubuc, 2004), les derniers résultats censitaires montrent la persistance de la décroissance démographique pour une partie importante de cette « diagonale ». L’ampleur du phénomène est d’ailleurs suffisamment importante pour être observée à l’échelle de plusieurs départements. C’est pourquoi nous avons choisi d’explorer le phénomène à différentes échelles, en nous plaçant dans une démarche exploratoire des données (Tukey, 1977 ; Banos, 2001).

Nous pensons en effet que les dernières données censitaires n’ont peut-être pas reçu l’attention méritée. Si la population française continue de croître dans son ensemble, elle croît inégalement. Lorsque l’on regarde de plus près, on voit que certains espaces ne connaissent pas de croissance démographique, mais continuent au contraire de perdre de la population. Il nous a donc semblé utile d’aller plus loin en proposant une description systématique de l’espace français en distinguant les composantes de la dynamique démographique à l’œuvre, notamment les espaces en dépopulation (baisse de la population liée à un solde naturel négatif) et/ou en dépeuplement (baisse de la population liée à un solde migratoire négatif). Nous nous sommes appuyés sur les chiffres issus des recensements depuis 1968 que propose l’INSEE. Notre étude replace ainsi les espaces et leur population dans la durée, pour ne pas se focaliser sur les seules tendances les plus récentes.

Ces données ont été géoréférencées afin d’en proposer une cartographie dans un premier temps, puis d’explorer leur configuration spatiale en s’appuyant sur des mesures d’autocorrélation spatiale dans un second temps.

Un premier volet de notre exploration porte sur la description démographique des départements, nous amenant à considérer une typologie des trajectoires suivies. Cette typologie est reprise pour deux autres niveaux administratifs, les cantons et les communes, mettant l’accent sur la complémentarité existant entre population et espace. Cette description est ensuite complétée d’une analyse de la structure spatiale du phénomène aux différents niveaux. Afin de comprendre les dynamiques sous-tendant les structures spatiales observées, nous nous concentrons sur les composantes de la dynamique démographique des cantons, qui apparaissent comme le niveau le plus approprié pour notre étude.

Au final, nous montrons qu’une part importante de l’espace français connaît encore une perte de population, même si la population concernée est faible. Cet article se focalise sur la décroissance démographique et ne souhaite pas aborder la question des dynamiques économiques, qui ne sont pas systématiquement liées.

Quels contours pour la « diagonale du vide » ?

Avant d’entrer dans la description géographique des espaces concernés, un rappel minutieux de leur évolution démographique s’impose. Nous disposons des données à trois niveaux administratifs : les départements, les cantons et les communes. Nous commencerons par une étude au niveau le plus agrégé (i.e. les départements) pour ensuite affiner l’analyse avec le niveau des cantons, qui restera notre niveau de référence, même si les communes seront rapidement évoquées. Il est connu dans la littérature géographique depuis 35 ans que le changement de niveau administratif entraîne des variations dans les résultats obtenus, liés à la forme et aux superficies des mailles (Mathian, Piron, 1999). Ce phénomène est habituellement décrit par le terme de MAUP (Modifiable Areal Unit Problem, Openshaw, 1981). Nous nous attendons donc à le retrouver au cours de notre analyse lors des changements de niveau.

9Depuis 50 ans, et parfois plus, des départements perdent de la population et ce phénomène perdure. Le premier constat que nous avons pu faire est la baisse constante que subissent certains départements. Six d’entre eux (en rouge foncé sur la carte 1) ont connu une baisse régulière de leur population depuis 1968 (Creuse, Haute-Marne, Cantal, Allier, Nièvre, Ardennes). Leur localisation est discontinue, mais ils constituent en quelque sorte le squelette de la diagonale. 6 autres départements (en rouge clair) ont eu des trajectoires moins régulières (baisse et hausse selon les recensements), mais se caractérisent sur l’ensemble de la période par une baisse finale de leur population. D’ailleurs, aucun d’entre eux n’a connu une croissance démographique supérieure à la moyenne française (Paris, Meuse, Lozère, Aveyron, Vosges, Indre). Le cas de Paris est particulier. Il s’agit plus d’un artefact dû à sa délimitation administrative qu’à la véritable dynamique observée de la métropole urbaine : décroissance démographique intra-muroset croissance démographique de la ville bien au-delà des murs.

1Ces 12 départements (en rouge) représentaient 10,6% de la population en 1968 et seulement 7,5% en 2009. Si l’on enlève Paris, ces 11 départements ne représentaient en fait plus que 5,4% de la population en 1968 et seulement 4% de la population aujourd’hui.

Une typologie des trajectoires observées

Il apparaît qu’un certain nombre de territoires ont suivi des trajectoires de croissance démographique similaires depuis un demi-siècle. Nous avons donc cherché à définir les types de chemin parcouru. A cet effet, nous avons regardé de façon systématique les croissances intercensitaires pour chacun d’entre eux. La typologie qui en résulte décrit le parcours des territoires entre chaque recensement et donne au final un aperçu de l’évolution entre 1968 et 2009 (figure 1). Ainsi, la typologie est robuste puisque le choix de départ de 1968, 1975 ou une autre année ne change pas fondamentalement les résultats. En effet, une unité qui est en « baisse absolue et régulière » se caractérise par une baisse de population entre chaque recensement. Il n’y a donc pas d’impact de l’année de départ. Par ailleurs, la scission entre croissance positive et négative nous a semblé trop réductrice. C’est pourquoi nous avons choisi d’utiliser la référence à la croissance moyenne intercensitaire pour distinguer au sein des territoires en croissance ceux qui continuent d’augmenter leur concentration de population, et ceux qui malgré une augmentation de population perdent de la vitesse par rapport à l’ensemble des territoires. Il en résulte une typologie qui distingue 3 grands types de trajectoires : perte absolue de population, augmentation de population mais perte de vitesse, augmentation de population et renforcement de la concentration. Chacun de ces types est ensuite divisé entre les unités ayant des parcours uniformes (même comportement entre chaque période intercensitaire) et celles ayant des parcours hétérogènes (possibilité de changement entre les périodes intercensitaires). Une septième catégorie, marginale, est constituée d’unités dont la croissance démographique entre 1968 et 2009 est nulle.

Figure 1 : Arbre de segmentation de la typologie des trajectoires

Figure 1 : Arbre de segmentation de la typologie des trajectoires

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La carte 1 met bien en évidence la concentration des départements les plus dynamiques autour de 3 grands pôles : la région parisienne, le littoral atlantique et, enfin, un grand Sud-Est qui part de la région Toulousaine pour remonter aux Alpes en évitant le massif central. Ces départements montrent en creux une diagonale qui se vide depuis 40 ans ou pour le moins peine à rester peuplée. On remarquera un groupement particulier, celui des départements les plus au Nord de la France qui, sans perdre de population, perdent de leur poids relatif sur toute la période.

22 départements ont connu une croissance démographique sur l’ensemble de la période 1968-2009 (en vert foncé), mais suivant des phases où la croissance démographique est inférieure à la moyenne nationale, voire des phases de baisse absolue (croissance négative). Le résultat est une perte régulière de leur poids relatif au cours du temps. Ils représentaient 26,7% de la population en 1968 et n’en représentent plus que 22,8% en 2009.

21 départements (en vert clair) ont connu aussi une croissance démographique inférieure à la moyenne nationale malgré des périodes de hausse (leur poids est passé de 19,1% de la population en 1968 à 17,8% en 2009). En perte de vitesse comme les précédents, celle-ci est parfois contrôlée par des hausses plus importantes que la moyenne, particulièrement au cours de la dernière décennie.

Il y a donc 41 départements dont la population a cru plus vite que la moyenne sur la période 1968-2009. Parmi eux, 26 (en bleu clair) ont connu des périodes de croissance démographique, mais également une ou des période(s) de décroissance démographique (absolue ou relative) au cours de la période. Leur poids démographique est passé de 29,3% de la population nationale en 1968 à 32,99% en 2009. Finalement, seuls 15 départements (en bleu foncé) ont connu une hausse régulière supérieure à la moyenne française sur l’ensemble de la période. Ces départements représentent tout de même quasiment 1/5e de la population aujourd’hui, leur poids relatif étant passé de 14,24% de la population française à 18,94%.

Espace et population

L’étude de la population ne peut pas se faire indépendamment de l’espace qu’elle occupe. Cet espace peut être envisagé selon des résolutions différentes. Lorsque l’on change de niveau géographique, la perception et la mesure du phénomène ne sont pas forcément les mêmes.

Les données de l’INSEE permettent cette exploration multiscalaire. La dynamique démographique des espaces peut ainsi être observée plus finement (cf. annexe 1). On observe alors que la décroissance démographique concerne en fait bien plus de surface que lorsqu’on la mesure au niveau du département.

Alors que 12,5% des départements ont connu une diminution absolue de leur population depuis 1968, ce sont 30% des cantons qui sont dans ce cas. Ils ne représentent plus que 26% de la population totale de 2009 (contre 37% en 1968) et surtout 36% de la superficie métropolitaine. Un tiers du pays a vu sa population décroître ces quarante dernières années.

Comme attendu, le MAUP s’exprime ici : le changement de niveau provoque un changement de perception du phénomène. La perception de ce dernier est rendue plus nuancée si l’on regarde les trajectoires individuelles.

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