GEOGRAPHIE HUMAINE

Népal : le bilan des séismes de 2015

SENAT

par Mme Marie LECOMTE-TILOUINE, Directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), attachée au laboratoire d’Anthropologie Sociale (CNRS/Collège de France/ EHESS)

1. LE NÉPAL ÉBRANLÉ : CONSÉQUENCES HUMAINES ET POLITIQUES DU SÉISME DU 25 AVRIL 2015

Le 25 avril 2015, un puissant séisme frappait le Népal en son coeur. La secousse, de magnitude 7,8 sur l’échelle de Richter, dévastait un pays non seulement parmi les plus pauvres du monde mais aussi plongé dans une crise politique sans issue depuis maintenant presque 20 ans.

Il a semblé important de rendre compte de manière synthétique et collective des conséquences de cette catastrophe majeure, ainsi que des réponses que le gouvernement népalais, la société civile, les organisations étrangères et internationales y ont apportées jusqu’à présent. Les contributions ici réunies n’ont pas l’ambition d’épuiser le sujet, tant le séisme a profondément affecté la vie sociale, culturelle, économique et politique au Népal. Il s’agit plutôt d’en éclairer certains aspects et d’inciter à les approfondir. Dans cette perspective, ce texte d’introduction présente un ensemble de jalons et de repères permettant de suivre et de mesurer l’événement, en particulier dans son contexte historique et politique. Toutefois, cette matière aride n’oblitérera pas les émotions, les interprétations de la causalité du séisme, ni les rumeurs, qui reflètent autant qu’elles les nourrissent les courants animant la société népalaise.

Fig. 1. Samedi 25 avril 2015, à 11 h 56, un séisme de magnitude 7,8 sur l’échelle de Richter frappait le coeur du Népal.

I. L’HISTOIRE DU NÉPAL S’EFFONDRE

La grande secousse sismique du 25 avril a surpris tout le monde, dans cette région où les tremblements de terre restent difficilement prédictibles, même s’ils sont prévisibles, et où le dernier séisme de cet ordre de grandeur avait eu lieu en 1934. La terre a heureusement tremblé au moins mauvais moment, pourrait-on dire : un samedi, jour de congé, alors que les écoles, les bureaux et même de nombreux commerces étaient fermés, et peu avant midi, à une heure où la population est alerte, si ce n’est occupée à l’extérieur des habitations, en particulier dans les zones rurales. Ceci explique le contraste entre un bilan matériel particulièrement lourd et des pertes humaines relativement limitées, en regard de ce dernier, comme nous le verrons plus en détail.

Les premières images du séisme, prises pour certaines en direct, sont celles des temples du palais royal de Katmandou, ou de celui de Patan, s’effondrant comme des châteaux de sable, soulevant d’énormes nuages de poussière. Cet anéantissement soudain des chefs d’oeuvre de la civilisation népalaise était d’autant plus saisissant que le séisme laissait intactes les constructions ordinaires qui les entouraient. En un instant, la demeure des dieux, les palais des rois ainsi que les symboles de la nation s’écroulaient, tandis que la ville moderne subsistait, presque comme si de rien n’était. La stupéfaction était d’autant plus grande que si la menace d’un puissant séisme n’était pas inconnue au Népal, dans les conversations, on n’évoquait alors que le danger que représenteraient les constructions anarchiques en béton ou les tours qui ont récemment envahi la vallée de Katmandou. Personne n’avait imaginé que ces dernières résisteraient dans leur ensemble, tandis que nombre de maisons anciennes ainsi que des centaines de temples et de monuments historiques allaient être réduits à néant.

Fig. 2. Parmi le patrimoine architectural qui a subi de graves destructions, l’ancien bourg de Sankhu. (c)Asian Development Bank.

Avant qu’il ne fût question des victimes et de l’étendue des destructions en milieu rural, un sentiment de la fin d’un monde, si ce n’est de fin du monde, envahit ainsi la capitale, tout comme l’ensemble de la population népalaise ayant accès aux médias. Les témoignages venant des régions rurales disent la même chose, tel ce jeune homme qui commente les éboulements d’un vaste paysage de montagne qu’il est en train de filmer, par ces mots : « samsar dubyo, samsar dubyo », « le monde sombre, le monde sombre ».

L’effondrement de la tour Dharahara a particulièrement affecté les esprits. Plusieurs amis de Katmandou m’écrivirent sitôt la secousse passée : « nous sommes saufs, la maison a tenu, mais la tour Dharahara s’est effondrée », soulignant toute l’importance qu’avait à leurs yeux l’édifice, qui tenait lieu de Tour Eiffel du pays. Symbole de la fierté du Népal et de sa construction comme État-nation sous le Premier Ministre Bhimsen Thapa, au début du XIXe siècle, cette tour haute de 62 mètres surplombait encore la forêt d’immeubles qui a récemment envahi la vallée de Katmandou. Ses ruines firent très vite l’objet d’une sorte de pèlerinage, où les habitants se pressaient pour se faire prendre en photo, et où fut organisée une séance publique de déclamation des émotions en poésie.

Fig. 3. La tour Dharahara, aussi connue sous le nom de « Bhimsen tower », émergeant
des constructions de la ville de Katmandou. (c)Maharjan photography
.

Comme la tour Dharahara, de nombreux monuments des anciens rois Malla furent anéantis, notamment cet autre important symbole de la nation qu’est le temple Kashtamandap ou « temple de bois » qui passe pour avoir donné son nom à la ville de Katmandou, la capitale du pays.


Fig. 4. La police déblayant les décombres du temple Kasthamandap. (c)Nepal Police
.

Les grands sanctuaires bouddhistes, comme celui de Swayambhu qui, selon la légende, émergea le premier du lac qui recouvrait autrefois la vallée de Katmandou, furent également endommagés (pour un bilan des destructions du patrimoine causées par le séisme, voir la contribution de Mme Maïe Kitamura et sur les conséquences du séisme sur le secteur touristique, voir la contribution de Mmes Isabelle Sacareau et Marie Faulon, ci-après).

On apprit enfin que l’épicentre du séisme se situait à l’ouest de Katmandou, dans le district de Gorkha, qui correspond à l’ancien petit royaume d’où Prithvi Narayan Shah et ses successeurs menèrent, à la fin du XVIIIe siècle, une campagne militaire qui aboutit à l’unification d’une cinquantaine de royaumes himalayens indépendants, et à la création du royaume du Népal. Le palais ancestral des rois du Népal, à Gorkha, était aussi endommagé. Le séisme lui-même fut officiellement baptisé du nom de « Gorkha », comme pour donner un sens historique à cet épisode de l’histoire du Népal. Cet épisode semble venir achever en quelque sorte le processus de destruction de l’ancien régime pour l’édification du Nouveau Népal, Nayan Nepal. On notera aussi que le séisme du 25 avril 2015 se révéla être une répétition de celui de 1833, suivant en cela aussi un modèle « historique » (voir la contribution de M. Laurent Bollinger ci-après).

On pouvait craindre qu’un pays qui avait aboli la monarchie et supprimé l’identité hindoue du royaume pour établir une république laïque, aussi récemment qu’en 2008, sombre dans un schéma explicatif accordant aux forces anciennes un pouvoir de destruction manifesté par le séisme. Ce ne fut pas le cas.

Certes, l’ex-roi Gyanendra fit plusieurs apparitions et fut salué par la foule, mais l’attention était alors toute entière portée aux victimes et aux dégâts, dont on découvrait l’étendue et l’étrange géographie. Le séisme avait resserré l’unité du peuple népalais, unanimement frappé par ce malheur national, qu’il ait été vécu en direct ou à travers les médias. Ce vieil homme suffocant de douleur quand un journaliste étranger lui demande de décrire son village ravagé les films de montagnes qui s’écroulent rendus plus terrifiants encore par les lamentations de femmes épouvantées que l’on entend sans les voir les clichés poignants des destructions et des victimes : toutes ces images ont inondé les réseaux sociaux. Elles témoignent de la force des émotions qu’a suscitées le cataclysme et de leur intense circulation au sein de la communauté népalaise. Deux vers qu’un jeune Népalais, Kumar Kancha Rana, a composés et postés sur sa page Facebook après la seconde secousse, le 12 mai 2015, rendent compte, par leur touchante simplicité, de l’immense peine et de l’effroi dans lesquels les népalais ont été plongés.

Bhukampa gayo pheri man târsayo 

ankhâbât barbari ansu barsayo

La terre a encore tremblé, effrayant mon âme,

de mes yeux coule un torrent de larmes.

Fig. 5. Villageois de Singla, région de Manaslu, fouillant les décombres de leur habitation.
(c)Asian Development Bank.

Dans la vallée de Katmandou, on vit, sitôt le séisme terminé, la foule se presser vers les ruines et commencer à déblayer les décombres, dans un élan d’entraide qui ne se tarit pas. Des files de citoyens font alors la chaîne pour ôter et empiler les briques, avant que les forces de l’ordre ne puissent se consacrer à cette tâche moins urgente que celles qui les appelaient.

Ces dernières, massivement et rapidement déployées, se chargèrent en effet dans un premier temps des actions difficiles de recherche des victimes, aidées par des équipes internationales, et des travaux de déblaiement de grande ampleur. Elles diffusèrent largement les images de leurs interventions et connurent une popularité sans précédent, en particulier la police armée qui avait laissé de sombres souvenirs de l’époque de la Guerre du peuple (1996-2006). L’opinion publique rendit aussi hommage aux fonctionnaires, notamment à l’administration des districts, pour leur efficacité, mais se montra d’emblée critique envers les hommes politiques dont elle déplorait la lenteur de réaction. Elle reprochait à l’Inde d’avoir envoyé des médias et non des équipes de secours, dans certaines régions sinistrées difficiles d’accès, tandis que les interventions de la Chine, y compris celle de l’Armée de libération du peuple sur le sol népalais, furent, en revanche, saluées.

Fig. 6. Les interventions des forces de l’ordre népalaises soulèvent l’enthousiasme
de la population (c)Nepal Armed police

Parallèlement à ces grands moyens, de très nombreuses initiatives individuelles ou associatives répondaient aux appels à l’aide qui affluèrent bientôt des zones rurales situées à l’Est de Katmandou, dans des régions majoritairement peuplées par l’ethnie Tamang, et les médias parlèrent de l’émergence d’une nouvelle génération à la tête de la société civile. On se rendit progressivement compte que le séisme avait suivi, vers l’Est, la ligne de faille sur laquelle son épicentre était situé, ne faisant que très peu de dégâts à son Ouest, tandis que le Népal oriental, et en particulier le district de Sindhupalchowk, pourtant situé à plusieurs dizaines de kilomètres de l’épicentre, payait un très lourd tribut.

Des équipes de jeunes s’y rendirent en nombre, affrétant des jeeps ou des camions, collectant de l’argent et du matériel, par les moyens du bord, pour y apporter des vivres et des bâches, tandis que les hélicoptères des organisations internationales ou des forces armées se mobilisaient pour atteindre les régions inaccessibles et évacuer les personnes en danger.

A ce double mouvement a répondu une double organisation : la coordination de l’État népalais qui chapeautait les forces armées, les fonctionnaires et les organisations étrangères et internationales d’une part, une plate-forme Internet informelle d’autre part, qui centralisait les demandes des villageois et leurs appels à l’aide sur les réseaux sociaux et permettait aux volontaires d’intervenir là où nécessaire. On assista ainsi à de l’aide d’urgence à deux niveaux, mais dont la coordination réciproque, si elle ne fut pas véritablement conflictuelle, posa quelques problèmes au Gouvernement, comme nous allons le voir.

II. DES RUMEURS DONNENT SENS AU DÉSASTRE ET INCITENT À LA PRUDENCE

L’anéantissement des temples hindous a donné lieu à des interprétations du séisme comme la conséquence d’un manquement aux devoirs envers les dieux et suscita des appels à la purification des pratiques. Mais la population vit aussi comme un signe positif le fait que le palais de la Kumari, la Déesse vivante qui protège le pays, était resté intact au sein de l’ensemble très endommagé de Darbar square. En revanche, la petite minorité chrétienne qui s’est récemment développée au Népal (pays, où, il faut le rappeler, le prosélytisme est un délit) a été durement frappée, du fait qu’elle assistait à des offices religieux à l’heure du séisme. Plusieurs médias ont évoqué, sans confirmation, un total de 500 chrétiens qui auraient péri. Un lien entre leurs pratiques « impures » et la colère des éléments a été évoqué, notamment depuis l’Inde, et des rumeurs de prosélytisme chrétien par les secouristes occidentaux circulèrent. Ces rumeurs n’ont pourtant pas eu de conséquences et ont été attribuées à des fondamentalistes hindous, népalais ou même indiens.

Des soupçons d’actions malveillantes ont également concerné l’Inde et le Pakistan. La première fut accusée d’avoir envoyé des jus de fruits empoisonnés (du « Frooti » dont il a été dit qu’il contenait le virus du sida), le second d’avoir fait parvenir de la nourriture contenant du boeuf, dans le cadre de l’aide alimentaire aux victimes du séisme.

Toutefois, les rumeurs dont le message a eu le plus d’impact sur la population sont sans conteste celles qui relayaient des prédictions d’un nouveau séisme, d’une magnitude encore supérieure au premier, à telle heure déterminée. Elles ont contribué à alimenter un climat de terreur, mais ont aussi eu pour vertu d’inciter la population à la prudence et à passer la nuit à l’extérieur des habitations.

Fig. 7. Villageois de Singla, région du Manaslu, après le séisme. (c)Asian Development Bank.

De fait, dix-huit jours après le tremblement de terre de Gorkha, alors que la vie commençait à reprendre un cours plus habituel, le Népal fut frappé par une forte réplique.

III. LE SÉISME DU 12 MAI 2015 SUSCITE UNE VAGUE DE FERVEUR RELIGIEUSE

Cette seconde secousse, d’une magnitude de 7,3 et dont l’épicentre était situé dans la région de l’Everest, provoqua 20 fois moins de destructions matérielles et 40 fois moins de victimes que le séisme du 25 avril, mais elle marqua fortement les esprits et plongea le pays dans la terreur d’un séisme plus grand encore, dont les deux premiers ne seraient que les prémices ou « pré-secousses » (« foreshocks » en anglais). D’autant que l’on redoutait alors une période de cataclysmes à l’approche de la mousson. Peu de temps après, le 24 mai, le pays vécut 24 heures de suspense suite à un éboulement de terrain qui bloqua la rivière Kali Gandaki, ce qui, en quelques heures, forma un lac de 150 mètres de profondeur. Les autorités firent évacuer la population en aval, craignant que le barrage ne cède soudainement. La rivière, heureusement, finit par se frayer un chenal. Commencèrent alors de vastes déplacements de population, depuis les hameaux menacés par des glissements de terrain, en prévision des pluies de mousson : un total de 13 000 foyers (soient environ 50 à 60 000 personnes) fut concerné par une décision de relocalisation, au moins temporaire, annoncée par le Gouvernement le 4 juillet.

Si le premier séisme avait surtout été suivi d’actions d’entraide, celui du 12 mai provoqua une vague de ferveur religieuse qui se manifesta par l’organisation, dans la plupart des grands lieux saints du pays, de cérémonies visant à apaiser la déesse Terre et à faire repentance, tandis que les tensions religieuses observées à la suite de la première secousse ne se manifestèrent pas. Une sorte d’unité d’un type différent, religieuse, se manifestait alors, incitant toutes les personnalités, les hommes politiques et les organes de l’État, en particulier l’armée, à organiser des séances publiques de repentance (kshama puja).

Plutôt que de blâmer les pratiques des minorités chrétiennes ou musulmanes, on assista à de nombreuses condamnations du sacrifice sanglant, que les hindous ont banni de la plupart des régions de l’Inde, mais qui reste très pratiqué au Népal. Plusieurs vidéos et quantité d’articles avaient en fait circulé dès le 25 avril pour établir un lien direct entre les pratiques sacrificielles et le séisme, mais ce n’est qu’après la forte réplique du 12 mai que ce discours fut entendu. En ligne de mire se trouvait la fête de la déesse Gadhimai, qui passe pour être l’occasion du plus grand nombre de sacrifices d’animaux au monde (on parle de 250 000), et dont le sanctuaire est situé au Sud du Népal, à proximité de l’Inde.

Alors que la campagne pour la « sanskritisation »des pratiques hindoues se poursuivait, la presse rapportait nombre de présages terrifiants, tels que la sueur qui, le 12 juin, suintait de la statue de Nala Bhagwati à Dhulikhel, annonçant de nouveaux malheurs et incitant la population à la repentance On assistait aussi au développement d’une forme de dévotion dans les réseaux sociaux où circulaient des demandes d’avis positifs (« like ») pour nombre de divinités.

Enfin, sous la pression des activistes luttant pour l’abolition du sacrifice sanglant, le comité du temple de Gadhimai annonça solennellement le 5 août que la prochaine fête de la déesse, prévue en 2019, ne comporterait aucun sacrifice animal. Une décision qui fut cependant critiquée, dès le lendemain, pour avoir été « forcée » par des organisations indiennes et avoir été signée à Delhi. Le climat de terreur qui suivit le séisme du 25 avril et sa réplique majeure du 12 mai fut maintenu durant plusieurs mois par la fréquence des répliques de magnitude supérieure à 4, qui se chiffraient à 395 au 20 septembre 2015.

IV. BILAN MATÉRIEL ET HUMAIN DU SÉISME DE GORKHA ET DE SA RÉPLIQUE DU 12 MAI 2015

Du fait de la dispersion de l’habitat et des difficultés de déplacement, l’ampleur des dommages dus au séisme ne fut connue que vers la mi-mai.

Le bilan provisoire publié par la police le 19 mai fait apparaître que le nombre de victimes (8 271), aussi dramatique qu’il soit, reste faible en regard de l’étendue considérable des destructions matérielles. On compte ainsi une victime pour 57 bâtiments détruits. Ce bilan dresse également un tableau de ceux qui ont perdu la vie : il s’agit, à 55 %, de femmes (un ratio que la migration masculine explique au moins en partie), et, à plus de 25 %, d’enfants âgés de moins de 10 ans, ce qui est sans doute lié à la moindre mobilité des plus petits d’entre eux. Enfin, sans que cela ait pu être confirmé, il a été estimé que 30 % des victimes sont de l’ethnie tamang, ce « peuple indigène » ou Janajati, locuteur d’une langue tibéto-birmane, qui habite les districts les plus touchés (sur leur condition comme sur celle des autres populations touchées par le séisme, voir la contribution de Mmes Anne de Sales et Katia Buffetrille).

Si l’on ne prend en compte que les victimes qui ont perdu la vie, critère plus absolu que les blessés, dont la déclaration ou la gravité peuvent être variables, on constate que 85 % des victimes sont recensées dans 6 districts, dont la moitié dans celui de Sindhupalchowk. Le bilan de la police népalaise au 19 mai fait en effet état de 3 369 victimes dans ce district, ce qui représente 41 % du total. Il faut ajouter que cela représente aussi une part non négligeable de la population du district, 1,17 %. Suit Katmandou, avec 1 167 victimes, qui représentent 14 % du nombre total des morts, mais un très faible pourcentage du million d’habitants que compte la municipalité. Les quatre autres districts les plus touchés sont, par ordre d’importance : Nuwakot 909 (11 % des victimes), Dhading 682 (8 %), Rasuwa 551 (6,5 %) et Gorkha 428 (5 %).

Le bilan au 27 mai 2015 diffusé par la police offre une description des destructions. Le nombre de bâtiments détruits s’élève à 469 539, dont la très grande majorité (445 066) se sont effondrés lors du séisme du 25 avril, tandis que les destructions causées par la réplique du 12 mai, au nombre de 24 473, sont presque vingt fois moindre (18,2 fois exactement). Il s’agit, pour l’essentiel, de maisons individuelles (452 100, soit 95 % du total), mais aussi d’écoles (4 217), de bâtiments administratifs (1 267), de centres de soins (326), de temples et monuments historiques (726). Le bilan officiel daté du 19 juin est encore plus lourd : il fait état de 505 577 maisons totalement détruites et de 278 907 maisons partiellement endommagées et précise que 117 700 personnes vivent sur des sites où elles se sont spontanément déplacées.

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Fig. 9. Carte des 15 districts les plus affectés, au 21 mai – (c)Nepal Police
Nous avons ajouté l’épicentre du séisme principal, en jaune, pour faire ressortir sa diffusion vers l’Est, le long de la faille à l’extrémité de laquelle il était situé, et ses effets dévastateurs dans le district de Sindhupalchowk

Le 3 juin 2015, le Gouvernement annonçait un nouveau bilan de 8 702 victimes et de 22 493 blessés. Ce bilan fait apparaître une répartition très variable des blessés, ainsi que des écarts importants dans le ratio morts/blessés en milieu urbain et rural. Ainsi, pour prendre les deux extrêmes, il est fait état de 17,5 fois plus de blessés que de morts dans la ville de Lalitpur (3 052 blessés pour 174 morts), tandis que le phénomène est inverse dans le district rural de Sindhupalchowk, où l’on compte moitié moins de blessés que de morts (3 440 morts pour 1 571 blessés). Même si les facteurs urbains peuvent expliquer en partie ces disparités, on ne peut s’empêcher de penser qu’elles sont aussi liées, en partie, à une moindre déclaration des blessures dans les campagnes. Ainsi, la présentation des districts en nombre de victimes, morts et blessés confondus, ainsi que la prise en compte de chiffres absolus, et non relatifs à la densité de population, dans la carte dressée par le UNHCR, offre un tableau contestable des lieux les plus affectés (voir fig. 10).

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Fig. 10. Carte synthétique montrant l’épicentre du séisme et de ses répliques,
leur répartition dans le temps, ainsi que le nombre de victimes par district. Source : UNHCR.

Ce macabre décompte a toute son importance dans le contexte de la reconstruction du pays, dont on ignore encore les modalités exactes, si ce n’est que le Gouvernement a fait savoir qu’il traiterait de manière égalitaire l’ensemble de la population, et a d’ores et déjà octroyé des compensations par victime et par maisonnée, sans considération pour le lieu ou le type d’habitat. Toutefois, des aides supplémentaires, sous forme de crédit, profiteront avant tout aux populations urbaines, car elles seules ont les moyens d’y avoir recours (pour le détail de l’aide, voir la contribution de Mme Sylvie Casiulis). Comme cette question des compensations l’indique, l’après-séisme a mis de manière soudaine le Gouvernement sur la sellette.

V. LE SÉISME SECOUE LE GOUVERNEMENT

Une fois l’opération de recherche et de secours des victimes terminée, deux grandes tendances virent jour au Népal. L’une, néo-libérale, était portée par la société civile. Elle soutenait que l’aide aux populations sinistrées et la reconstruction du Népal ne pouvaient être pilotées par les hommes politiques, qu’elle accusait de corruption et d’inefficacité. L’autre, portée par le Gouvernement et les partis politiques, faisait valoir que seul le Gouvernement avait les moyens de coordonner l’aide aux victimes de manière juste et de piloter un vaste programme de reconstruction. Elle dénonçait l’anarchie des actions dispersées émanant de la société civile, ainsi que la part importante que représentent les salaires et les déplacements des experts dans les organismes internationaux d’aide humanitaire.

Et, comme pour répondre aux accusations d’inaction, les partis politiques s’employèrent à mobiliser leurs adhérents de manière massive dans des opérations de secours. Les personnalités politiques, accompagnées de leurs photographes, firent la publicité de leurs actions, ce qui n’alla pas sans critique de la part de la société civile, qui s’érigeait comme une sorte de contre-pouvoir. Cette tension fut exacerbée par deux « coups de poing » successifs du Gouvernement, relatifs au contrôle de l’aide humanitaire, puis à la promulgation de la Constitution.

Tout d’abord, une série de mesures visant au strict contrôle de l’aide humanitaire fut annoncée par le Gouvernement au début du mois de mai. Elles stipulaient que toute opération menée sur le territoire népalais devait dorénavant être préalablement soumise pour validation aux instances gouvernementales, que seules les associations créées avant le séisme auraient la possibilité de mener des actions au Népal et que de nouveaux orphelinats ou résidences pour enfants ne pourront y être créés. Enfin, il était question que l’ensemble des fonds destinés à l’aide humanitaire venant de l’étranger soient versés au fonds du Premier Ministre31(*).

Cette soudaine annonce de durcissement dans le domaine humanitaire a provoqué une salve de réactions et des démentis, aboutissant à des assouplissements. Mais ces questions allaient bientôt être totalement éclipsées suite à la volonté gouvernementale d’avancer rapidement sur la question épineuse de la Constitution, dans ce pays qui en est dépourvu depuis 2007 (date de promulgation d’une Constitution intérimaire). Cette volonté se concrétisa, le 9 juin, par un accord historique entre les quatre principaux partis politiques. La population s’est pour partie félicitée de cette entente, après de si longues années d’attente (voir fig. 11), elle en critiqua aussi d’emblée le caractère confidentiel et précipité.

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LIRE LA SUITE ET VOIR LE RAPPORT EN ENTIER D’YVON COLLIN

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