COUPS DE GUEULE

L’économie « bleue » : la mer est notre avenir

SENAT

par Didier MANDELLI

 

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photo Dominique Milliez

 

UN CONTEXTE INQUIÉTANT

En dehors de quelques espaces maritimes resserrés comme la Méditerranée ou la mer de Chine méridionale et de quelques grandes routes maritimes, les océans restent de vastes déserts vierges de toute occupation humaine. La mer est une réalité gigantesque que nous avons devant nous sans toujours la voir pleinement pour tout ce qu’elle est.

A. LA MER EST NOTRE AVENIR

Sans entrer dans une approche exhaustive des vertus et ressources de la mer, votre rapporteur souhaiterait insister sur cinq points.

Le premier point est que la mer est une infrastructure essentielle du XXIème siècle, qui sera sans doute le plus maritime de toute l’histoire de l’humanité. Sans la mer, il n’y a pas de mondialisation. D’une part, elle permet le transport de 80 % des marchandises échangées dans le monde, soit plus de 10 milliards de tonnes par an. De nos jours, le chargement d’un seul porte-conteneurs représente 1 000 Airbus A 380 cargo ou 6 000 gros camions. Et le coût est dérisoire : le transport d’un conteneur de 20 tonnes entre la Chine et l’Europe coûte moins cher que celui d’un seul passager par avion. Cela justifie des investissements gigantesques comme le creusement d’un second canal de Panama ou l’élargissement du canal de Suez.

D’autre part, la mer permet d’assurer, via les réseaux de câbles sous-marins, la quasi-totalité des communications internationales, à des coûts également très faibles. D’ores et déjà, des réseaux de fibres optiques sont en cours de mise en place sous la future route maritime de l’Arctique, dont le bénéfice attendu est de réduire de 50 millisecondes le temps de transit des informations bancaires entre l’Europe et l’Extrême Orient, actuellement d’environ 230 millisecondes via Suez et la route traditionnelle des Indes.

Le deuxième point est que la terre dépend directement de la mer. En 2020, 70 % de la population mondiale vivra à moins de 60 kilomètres des côtes. La mondialisation repose aujourd’hui sur un réseau de mégalopoles de Los Angeles à Jakarta, en passant par Rio de Janeiro, Dubaï, Londres, Mumbai, Istanbul, Singapour, Hong Kong ou Kobé pour n’en citer que quelques-unes, et toutes ces cités géantes sont d’abord des ports. Il n’y a pas de grand pays industriel qui ne soit pas aussi un grand pays maritime. C’est une loi intangible, de la Venise d’hier à la Chine d’aujourd’hui.

Le troisième point est que la mer est et demeure la source de la vie. Elle y est apparue voici plus de quatre milliards d’années. Le sang humain en conserve d’ailleurs la mémoire, puisque sa composition ionique est très proche de celle de l’eau de mer. Aujourd’hui, près de trois milliards d’hommes dépendent des ressources halieutiques pour leur alimentation. Et les océans sont indispensables à la régulation de la terre et de son atmosphère, en absorbant 90 % de la chaleur produite et un tiers des émissions de carbone. Autant le dire, sans la mer, point de vie sur la planète.

Le quatrième point est que la mer est un gisement inestimable de ressources énergétiques, minérales et biologiques. Les océans recèlent 90 % des hydrocarbures et 84 % des métaux rares : on présente souvent ces réserves reposant au fond des océans, et les permis, qui se multiplient en haute-mer, comme le symptôme d’une nouvelle ruée vers l’or. C’est sans compter les microalgues qui promettent non seulement de la nourriture, des engrais, des cosmétiques et des médicaments, mais aussi des carburants de troisième génération et des plastiques « bio ». Il faut savoir qu’un seul litre d’eau de mer contient un milliard de bactéries et cent mille micro-algues. Ce n’est donc pas le bleu d’un désert que l’on observe depuis l’espace, c’est le bleu de la vie. Ce trésor immense est encore largement inconnu : à ce jour, seulement 300 000 espèces vivantes du milieu marin, des micro-organismes aux organismes supérieurs, ont été recensées alors que leur nombre est estimé à plusieurs millions. Le marché mondial des bioressources marines est évalué à 2,8 milliards d’euros et croît de plus de 10 % par an.

Le cinquième point, qui découle naturellement des autres, est que la mer est l’espace économique et stratégique le plus disputé, avec le cyberespace. Elle est au coeur de la rivalité entre les États-Unis et la Chine. D’ailleurs le gigantesque projet « One Belt, One Road » annoncé par le gouvernement chinois, probablement le plus grand projet d’infrastructures au monde, vise notamment le développement d’un réseau de ports et la création d’une nouvelle « route de la soie » maritime. Ces ambitions maritimes de la Chine sont également symbolisées par la construction de plus de 800 hectares d’îlots artificiels au cours des derniers mois. Les autres pays émergents ne sont pas en reste et investissent massivement dans les espaces maritimes, qu’il s’agisse de plateformes portuaires ou de la constitution de flottes de haute-mer. À titre d’exemple, la Russie consacre plus de 400 milliards de dollars à la modernisation de sa flotte.

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photo Dominique Milliez

B. LE VRAI VISAGE DE L’ÉCONOMIE BLEUE

Au total, l’économie maritime, une fois ses différents aspects regroupés, représentait un montant annuel d’environ 1 500 milliards d’euros à l’échelle mondiale en 2010, au deuxième rang derrière l’agroalimentaire. La quasi-totalité des marchés de l’économie maritime sont en croissance, un phénomène assez inédit dans le contexte économique actuel, et son poids économique devrait atteindre 2 550 milliards d’euros en 2020. La mer est aussi indissociable du tourisme qui génère un chiffre d’affaires de 1 245 milliards de dollars, et représente au total 9 % du PIB mondial.

L’Europe capte environ un tiers de valeur de l’économie maritime et la Commission européenne estime que ce secteur représentait 5,4 millions d’emplois et 500 milliards d’euros en 2010. En France, elle représente aujourd’hui, sans compter le tourisme littoral, plus de 300 000 emplois directs et 69 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Ces chiffres sont supérieurs à ceux des secteurs de l’automobile, de l’aéronautique ou des télécommunications, dont on parle pourtant bien plus fréquemment.

L’économie maritime est portée aujourd’hui par des secteurs dits « traditionnels » que sont la pêche, le transport maritime, les ports, la construction navale, la plaisance et les sciences marines.

La stratégie « Croissance bleue » de la Commission européenne identifie cinq nouvelles richesses à fort potentiel de développement :

– l’aquaculture et l’algoculture qui contribueront demain à nourrir 9 milliards de personnes : la France y est reconnue pour son excellence et elle exporte plus de 75 % des alevins produits ; pourtant, depuis 1995, on n’a enregistré qu’une seule création d’entreprise ;

– les biotechnologies bleues, une filière qui connaît une croissance de 5 % par an ;

– le tourisme littoral qui emploie plus de 3,2 millions de personnes au niveau européen et génère 183 milliards d’euros de chiffres d’affaires, soit plus d’un tiers de l’économie maritime ;

– les énergies marines renouvelables qui ont connu un début difficile, mais où la France s’illustre aujourd’hui avec de nombreuses start-ups innovantes ; pourtant nous sommes en train de prendre du retard : des projets canadiens démarrés trois ans après les nôtres risquent de voir le jour dès 2017, soit trois ans avant les nôtres ;

– les minerais des fonds marins dans lesquels le Japon, le Canada, la Chine et l’Allemagne investissent massivement tandis que la France considère à peine son immense réservoir inexploité de terres rares.

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photo : Dominique Milliez

C. LE DÉNI MARITIME FRANÇAIS

On ne compte plus les rapports s’entassant dans les armoires de la République et répétant à l’envi qu’avec ses 11 millions de kilomètres carrés, la France possède le deuxième domaine maritime mondial, derrière les États-Unis. Cette France-sur-mer, dix-huit fois et demie la surface du territoire national métropolitain et quatre fois la mer Méditerranée, serait même le seul pays au monde dont le drapeau ne voit jamais le soleil se coucher.

Et pourtant, ce n’est pas la puissance qui nous caractérise, mais bien l’impuissance maritime ! À l’heure où la mondialisation est à l’évidence une « maritimisation », 50 % des biens à destination de la France sont débarqués dans un port étranger. Des centaines d’emplois maritimes sont détruits chaque année, et le nombre de navires de commerce a drastiquement chuté depuis dix ans. Aucun volet n’est dédié au maritime dans les fameux « investissements d’avenir » tandis que la France consacre six fois plus d’argent à la recherche spatiale qu’à la recherche sur les océans bien que le chiffre d’affaires du maritime soit dix fois plus important que celui du spatial.

Depuis des siècles notre pays reste centré sur son territoire, sous-estimant ses atouts maritimes. Il est loin le temps de Richelieu, dotant la France de nouveaux vaisseaux pour égaler l’Angleterre ! Il est loin le temps de Colbert, plantant des forêts pour servir aux besoins de construction des bateaux du royaume ! On peine aujourd’hui à distinguer le politique visionnaire qui donnerait sa chance à la France en développant les grands projets qui s’imposent. Nous devrions être l’entrée naturelle sur l’Europe, ce n’est pas le cas. La France semble résignée à être uniquement un peuple de paysans, et non un peuple de marins. Nous sommes la seule Nation à ne pas juger utile d’avoir une politique maritime digne de ce nom, sans parler d’un grand ministère dédié qui fut pourtant annoncé par le candidat Hollande dans un rapport sur « le défi maritime français ». Les remaniements se succèdent, mais cette promesse n’est jamais tenue.

Voir le rapport complet

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photo : Dominique Milliez

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