GEOGRAPHIE HUMAINE

Moldavie : Vers la fin d’une situation confuse ?

SENAT

Depuis les élections parlementaires de novembre 2014, la Moldavie connaît une situation confuse. Le gouvernement apparaît fragile et le personnel politique très contesté. Le contexte géopolitique est également tendu compte tenu des évènements en Ukraine et de la politique suivie par le Président russe Vladimir Poutine.

Depuis le printemps 2015, des milliers de Moldaves défilent régulièrement à Chisinau pour dénoncer la corruption et demander à la fois la dissolution du Parlement et la démission du gouvernement, à la suite d’un évènement proprement incroyable: la mystérieuse disparition d’un milliard d’euros des caisses de l’Etat.

Autre fait inédit : la crispation des clivages identitaires avec d’une part la résurgence du mouvement « rattachiste » prônant l’union avec la Roumanie, qui a organisé un grand rassemblement à Chisinau le 27 mars 2016, et de l’autre la montée du Parti des Socialistes de la République de Moldavie, arrivé en tête des élections de novembre, qui insiste sur les liens avec la Russie. 

C’est dans ce contexte particulier que Mme Josette Durrieu, sénatrice des Hautes-Pyrénées et Présidente du groupe d’amitié interparlementaire France-Moldavie, a souhaité la tenue d’un colloque sur « La situation politique en Moldavie ». Organisé en partenariat avec le Cercle Moldavie présidé par M. Jean-Jacques Combarel, ce colloque s’est tenu le 30 mars 2016, au Palais du Luxembourg, en présence de M. Octavian Calmâc, Vice-Premier Ministre, Ministre de l’Economie de la République de Moldavie.

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EXTRAITS du colloque

Octavian CALMÂC, Vice-Premier ministre, Ministre de l`Économie de la République de Moldavie

Après avoir traversé diverses difficultés politiques, économiques et sociales depuis 2014, le pays a organisé l’élection d’un nouveau Président et d’un nouveau gouvernement, qui a pris ses fonctions fin janvier, afin de stabiliser la situation politique. Ceci a permis de mettre en oeuvre l’accord d’association UE-Moldavie, en dépit des réserves de plusieurs forces politiques. Au cours des deux derniers mois, le gouvernement moldave a soldé 60 % des arriérés des réformes, mis un terme à la dégradation de la situation économique, stabilisé le dialogue avec les institutions financières, organisé le conseil d’association avec l’UE et entamé les réformes de réorganisation en concertation avec celle-ci. Deux mois, c’est une période très courte, mais nous avons néanmoins déjà pu ouvrir le dialogue avec les États clefs de l’Union. Le but de notre présente visite à Paris est de rencontrer diverses institutions. Ministre de l’Économie, je ne fais pas de politique, même si j’ai été nommé par un parti politique. Je vous invite donc à me poser des questions purement économiques.

Pour nous, il est très important d’être dans une relation de pleine confiance avec nos partenaires, y compris avec les institutions européennes et les organismes financiers internationaux. Malgré les efforts de certains de nos concitoyens qui essaient de bloquer les financements extérieurs, je tiens à vous rassurer : nous devrions recevoir le soutien financier de la part de la Roumanie et entamer dès le mois de mai ou juin les négociations avec le Fonds monétaire international (FMI). Il est évident que le secteur financier doit être, en premier lieu, restructuré. Un nouveau gouverneur et deux nouveaux vice-gouverneurs de la Banque centrale ont été nommés. Une stratégie de stabilisation du système bancaire va être adoptée et certaines mesures préconisées par le FMI ont déjà été mises en oeuvre : liquidation de trois banques, audit de trois autres institutions bancaires.

Tous les prérequis sont, de notre point de vue, en place. D’autres réformes structurelles doivent encore être menées, concernant notamment la régulation, le système éducatif et divers autres secteurs.

Les premiers résultats indiquent que la situation devrait être stabilisée dès cette année. L’inflation, qui a atteint 10 % en 2015, redescendrait à 5 ou 6 %. Le chômage est en baisse, aux alentours de 4 %. Tous les éléments de stabilisation économique sont en place. Le déficit budgétaire moldave est comparable à celui des autres pays européens. L’objectif est maintenant d’obtenir des ressources financières externes. Il faut développer les infrastructures en matière de transport et d’énergie. Il s’agit notamment de l’interconnexion avec la Roumanie pour le gaz naturel et l’électricité. Après 25 années de discussions, on débat maintenant de la réalisation concrète de ce projet.

Le gouvernement est déterminé à poursuivre les réformes, afin d’accroître la confiance tant de la population moldave que de l’extérieur, notamment en améliorant la gestion des finances publiques. Il mène également des actions en direction des investisseurs étrangers. Des discussions sont en cours sur divers projets d’investissements, qui représentent un total de plus de 100 millions d’euros pour cette année et l’année prochaine, et auraient un impact tant économique que social.

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crédit photo

Arcadie BARBAROSIE, Directeur de l’Institut de politique publique (IPP)

La Moldavie a réussi à établir un étrange record. Elle a entamé une révolution le 31 avril 2009, qui a conduit les communistes dans l’opposition et vu les partis démocratiques pro-européens prendre le pouvoir. Cette révolution a ouvert l’histoire du succès du partenariat oriental et de la signature de l’accord d’association UE-Moldavie. Mais aujourd’hui, on est face à une profonde crise politique, économique et sociale, l’État étant comme « capturé ». Ce constat est partagé par divers experts et analystes.

Je voudrais d’abord évoquer l’agitation qui a suivi les élections de novembre 2014, les gouvernements qui ont réussi ou échoué à diriger le pays en 2015 et l’étrange coalition qui est actuellement au pouvoir. Statisticien de formation, j’aime les chiffres et parlerai donc de la situation de l’opinion publique et de son évaluation de la classe politique.

Le 30 novembre 2014 se sont tenues des élections législatives. Le Parti socialiste a remporté 25 sièges, les libéraux-démocrates, 23, le Parti des communistes, 21, le Parti démocrate, 19, et le Parti libéral, 13. Mais pendant la campagne, deux faits notables se sont produits. D’une part, le parti « Patria », dirigé par M. Usaty, a été exclu des élections la veille du scrutin. Nombre de ses sympathisants ont sans doute quand même voté pour lui (2,5 % des voix), les autres se reportant sur le Parti socialiste. D’autre part, un « faux » parti communiste a été créé, baptisé « Parti des communistes réformateurs de Moldavie », doté d’un sigle identique (PCRM) et de symboles très similaires au vrai Parti des communistes ; ce parti factice a obtenu presque 5 % des voix. Les résultats des élections s’en sont donc trouvés légèrement modifiés, en faveur des partis pro-européens.

Après de difficiles négociations, un gouvernement de coalition a été formé sous la direction de M. Chiril Gaburici, réunissant les libéraux-démocrates et les démocrates, avec le soutien tacite des communistes. Ce gouvernement minoritaire a chuté en juin 2015. En juillet, un nouveau gouvernement a été investi, dirigé par M. Valeriu Strelet et disposant d’une véritable majorité au Parlement (démocrates, libéraux-démocrates et libéraux). Cependant, il n’a pu rester en place que trois mois. En 2015, cinq gouvernements se sont ainsi succédé : le gouvernement Leanca (un mois et demi), le gouvernement Gaburici (quatre mois), le gouvernement Gherman (intérim), le gouvernement Strelet (trois mois) et, enfin, le gouvernement Brega (intérim).

Une majorité étrange a été établie en novembre 2015 : elle a été formée de deux groupes parlementaires, les libéraux-démocrates (14 sièges) et les libéraux (13 sièges), mais aussi de 14 ex-communistes, d’un ex-membre du Parti socialiste et de 9 ex-membres du Parti libéral-démocrate qui se sont tous déclarés indépendants, soit au total 56 députés. Elle réunit donc des libéraux qui sont en faveur de l’adhésion à l’OTAN et de l’unification avec la Roumanie, et des communistes qui sont contre ces deux options et en faveur d’une orientation vers l’Est.

Les problèmes auxquels le gouvernement dirigé par M. Pavel Filip est confronté sont presque insolubles : un système judiciaire corrompu et dénué de toute confiance ; une corruption dont le niveau n’a pas baissé de 2006 à 2012 et a même augmenté ; la crise bancaire et la disparition d’un milliard de dollars des finances publiques ; la situation du budget, qui est déficitaire et dépend dans une large mesure de donations extérieures. Par ailleurs, le gouvernement doit également résoudre des problèmes d’image. La société moldave n’a guère confiance en lui, ni dans les institutions ; elle ne se sent pas représentée par lui. Des manifestations de protestation ont lieu. L’économie ne pourra pas être réformée sans que le système judiciaire ne le soit et sans que le niveau de corruption ne baisse – je sais que je suis en désaccord avec Monsieur le Ministre sur ce point.

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DR

Florent PARMENTIER, École d’affaires publiques de Sciences Po et co-fondateur d’Eurasia Prospective

Je m’étais interrogé sur le meilleur moyen de faire comprendre la situation en Moldavie à un public tiers, bien qu’ici, nous ayons des auditeurs avertis. En science politique, on dispose de l’outil des « trois I » : les idées, les intérêts, les institutions.

En ce qui concerne les idées, l’essentiel a déjà été dit. Il existe au sein de la coalition un désaccord profond l’orientation de la Moldavie : il y a un pôle « roumain », un pôle « russe » et un pôle « central », qui essaie de faire la synthèse. On doit aussi mentionner la société de défiance, qui s’exprime par exemple par les manifestations ou à l’occasion de la découverte du « milliard volé ».

Si l’on examine les intérêts partisans, on est frappé de constater que sur le long terme, c’est-à-dire depuis l’indépendance, en 1991, la régularité de la vie politique moldave est celle de l’instabilité. À l’exception des deux mandats du Parti des communistes, les gouvernements ont toujours été formés de coalitions, donc nécessairement instables. Les partis eux-mêmes sont instables : de nouveaux apparaissent en permanence, mais les anciennes « familles » perdurent (partisans d’une unification avec la Roumanie, partisans d’une option centrale, réformateurs). Un certain nombre de partis précédemment établis -le Parti des communistes, le Parti libéral-démocrate- sont en déclin ; d’autres vont émerger autour de personnalités telles que Mme Maia Sandu, ancienne ministre de l’Éducation, ou M. Iurie Leanca, ancien Premier ministre ; enfin, certains reprennent des pans entiers d’un électorat, comme M. Igor Dodon, qui a attiré vers son Parti socialiste d’anciens communistes. Pour résumer cela d’une phrase, on peut parler d’une stabilité des intérêts et d’un changement des formes.

Ce qui est intéressant au sujet des institutions, c’est la volonté de présidentialiser le régime qui s’est exprimée le 4 mars. Le passage au suffrage universel direct pour l’élection du Président entraînera cependant un renforcement du pouvoir exécutif si, et seulement si, les autorités et les compétences qui lui sont attribuées vont de pair avec cette élection. Si tel n’était pas le cas, le futur Président aurait la légitimité populaire, mais non les moyens de ses ambitions. Or il me semble que le chef de l’État ne proposera pas son candidat au poste de Premier ministre au Parlement mais que le chef du gouvernement émanera de la majorité parlementaire elle-même.

Pour résumer, je dirais donc que la société moldave est une société de défiance, que les institutions sont défaillantes et donc critiquées par la population et les donateurs internationaux (dont la Roumanie), et que le renouveau des partis ne saurait cacher une réelle stabilité des idées.

Partant de ces différents éléments, je voudrais esquisser plusieurs scénarios quant à l’élection présidentielle qui devrait avoir lieu à la fin de l’année. S’il fallait donner une matrice, elle pourrait être la suivante en ce qui concerne le chef de l’État : soit un Président « pro-russe », c’est-à-dire soucieux de ses intérêts propres mais tourné vers la Russie ; soit un Président « pro-européen », qui défendrait ses intérêts au moyen d’un vecteur plus européen car les acteurs politiques ne s’oublient jamais ; soit encore un Président plus « neutre », si les différents partis politiques se mettaient d’accord pour ne pas politiser l’élection et conférer au Président un profil plus faible.

Il faut ensuite envisager le résultat des élections législatives, puisqu’il n’est pas certain qu’ils confirmeront exactement l’issue de la présidentielle. Là encore, trois cas de figure sont possibles : soit des partis « pro-russes » majoritaires, soit des partis « pro-européens » ou « pro-réformateurs », soit encore un Parlement divisé et de ce fait en difficulté. S’ajoute à ces différentes possibilités l’option d’un report des élections, qui ne me paraît cependant pas la plus vraisemblable à l’heure actuelle compte tenu des attentes fortes de la population (d’après les sondages, 88 % soutiendraient l’élection du Président au suffrage direct).

L’INTEGRALITÉ DU COLLOQUE

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