ESPACE

Hommage à André Brahic : une leçon de vie

Culture BOX

Par Annie Yanbékian (avec AFP)

Pour les amoureux des sciences, la nouvelle a brisé l’insouciante quiétude d’un week-end de Pentecôte. André Brahic, astrophysicien, découvreur des anneaux de Neptune, vulgarisateur à l’humour décapant, a succombé dimanche matin à un cancer. Il avait 73 ans. Hommage à un Terrien chaleureux et accessible, suivi d’un témoignage personnel qui expliquera la tristesse que suscite sa mort.

Scientifique passionné et passionnant, étonnant vulgarisateur, homme très accessible, André Brahic avait à cœur de transmettre inlassablement son savoir par le biais de l’enseignement, des livres (il en avait publié cinq), des conférences et des médias.

Né le 30 novembre 1942 à Paris, originaire d’une famille modeste aux racines ardéchoises, André Brahic découvre l’astronomie lors d’une licence de mathématiques. Le professeur n’est autre qu’Evry Schatzman, le pédagogue emblématique en matière d’astrophysique à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Une consécration venue de Neptune

Dans les années 80, André Brahic devient un spécialiste de l’exploration du système solaire menée par l’intermédiaire de la sonde spatiale Voyager et de la mission américano-européenne Cassini partie en 1997, qui tourne toujours autour de Saturne.

Il s’intéresse aux anneaux de Saturne avant de lancer, en 1984, un programme qui lui permet de codécouvrir les anneaux d’une autre planète gazeuse, Neptune, avec l’astronome américain William Hubbard. Le dernier anneau se décompose en quatre arcs dont trois ont été découverts par André Brahic qui les a baptisés « Liberté », « Égalité » « Fraternité ». Le dernier arc, découvert par sa collaboratrice Cécile Ferrari, a été nommé « Courage » en son hommage, avec un C comme Cécile.

Astrophysicien au CEA et professeur à l’université Paris VII- Diderot, André Brahic avait également dirigé le laboratoire Gamma-gravitation. En 1990, l’astéroïde 3488 situé dans la ceinture du système solaire avait été baptisé Brahic en son honneur.

Vulgarisateur hors pair

André Brahic avait publié cinq livres, dont « Enfants du soleil » en 1999 et « Lumières d’Étoiles » en 2008 aux éditions Odile Jacob. L’éditrice faisait d’ailleurs fait preuve d’une patience infinie avec le scientifique qui lui avait envoyé certains manuscrits avec plusieurs années de retard. Son dernier livre consacré aux exoplanètes « Terres d’ailleurs. Sommes nous seuls dans l’univers ? » était paru en 2015 chez le même éditeur.

« La science, ce n’est pas des barbons ennuyeux qui vous écrivent des équations : c’est la vie », disait il y a deux ans sur France Culture le scientifique, avec un enthousiasme intact et communicatif.

Un « homo rigolus » contre les « homos tristus »

Amateur de musique et de gastronomie, connu pour son humour, André Brahic s’amusait à dire que son combat représentait « la lutte contre les homos tristus en faveur des homos rigolus, moins nombreux mais plus utiles ».

« Si je me présentais » à la présidence de la République, mon programme reposerait sur trois priorités : la culture, la recherche et l’éducation », disait souvent André Brahic qui déplorait que les scientifiques ne soient pas plus impliqués dans la société civile. « C’est ça notre futur, c’est ça la lutte contre l’obscurantisme. »

Chevalier de la légion d’honneur depuis 2015, André Brahic avait reçu de nombreux prix scientifiques, mais il avait échoué à entrer à l’Académie française en 2014 face à Marc Lambron.

EN VOITURE AVEC ANDRÉ BRAHIC

Une fois n’est pas coutume, la disparition d’André Brahic impose un hommage plus personnel, à la première personne, à un homme formidable.

Vers la fin du siècle dernier, jeune journaliste, j’ai rencontré André Brahic pour le compte de la revue « Ciel et Espace » dans le cadre d’une enquête sur l’état de l’enseignement de l’astronomie en France. Inutile de dire que ce sujet préoccupait au plus haut point ce bouillonnant passeur de savoir qui participait à des commissions sur l’élaboration des programmes scolaires. Je l’ai interviewé une première fois au campus de Jussieu où se situait à l’époque l’université Paris VII. Je me souviens d’un homme simple et souriant, installé dans un bureau d’une grande sobriété. Une seule petite question suffisait à le lancer : André Brahic partait au quart de tour dans un exposé foisonnant, livré sur un ton enthousiaste, avec un débit vif, ponctué d’anecdotes, de digressions, de formules humoristiques, des étincelles permanentes dans les yeux.

Au bout d’un temps indéterminé (une heure ? … Deux heures ?), très impressionnée et pas tout à fait certaine d’avoir toutes les réponses aux questions que j’avais pu placer au milieu de ce flot continu, j’ai pris congé de ce puits de science si avide de partager son savoir et son enthousiasme. Une fois rentrée chez moi, après un premier défrichage de mon enregistrement, le verdict est tombé, implacable. Il me manquait des réponses. Je l’ai rappelé, embarrassée. André Brahic a accepté sans aucun problème de me recevoir à nouveau quelques jours plus tard. Un second entretien, tout aussi long et dense, a suivi.

Après une nouvelle heure d’entretien – ou probablement bien plus -, au moment de nous séparer, André Brahic m’a annoncé qu’il allait lui aussi quitter son bureau. Je ne sais plus pourquoi, j’ai glissé que je repartais à Maisons-Alfort où j’habitais. Et là, surprise, il lance : « Ça alors, j’y vais aussi, je suis en voiture, si vous voulez je vous emmène ! » Ses parents avaient une maison là-bas. Ils devaient être décédés depuis peu car André Brahic a confié qu’il s’y rendait encore pour d’ultimes formalités, une confidence glissée très simplement, même si j’ai senti intuitivement qu’ils avaient beaucoup compté. Je traversais moi-même une époque difficile, hantée par un deuil. Il l’a senti. Durant tout le trajet entre Paris et cette ville de banlieue que nous avions en commun, il m’a parlé. Il a parlé de la beauté de la vie, des perspectives infinies qu’elle offrait en matière de découvertes, d’apprentissage, de rencontres, de voyages, d’opportunités multiples, de passions à vivre. Il voulait sincèrement me transmettre sa curiosité de tout, cette joie intérieure, cette capacité à apprécier la vie sous son meilleur jour. Une magnifique leçon qu’il a dû distiller inlassablement autour de lui, et qui fait qu’aujourd’hui, tous ceux qui ont eu la chance de croiser sa route doivent trouver la planète Terre un peu plus triste.

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