CARTOGRAPHIES

Le terrorisme modifie la carte mentale de la France

SLATE

par Jean-Laurent Cassely

 

Ville après ville, symbole après symbole, il faut s’habituer à voir notre géographie mentale polluée par une dimension violente qu’il sera difficile d’effacer ou de circonscrire.

 

niceplagePhoto : GIUSEPPE CACACE / AFP

 

Il est démoralisant de voir un à un les lieux qu’on associe à tout, sauf à la mort, changer d’un instant à l’autre de catégorie mentale pour tomber dans le registre morbide des cibles d’attentats. Cette fois, c’est donc au tour de Nice de voir sa promenade des Anglais sombrer dans l’horreur et sa fiche Wikipedia amendée d’un chapitre «Attentat» qui vient comme profaner les innocents développements sur son histoire pittoresque de villégiature pour Anglais frileux et argentés.

A Nice, en début de saison touristique, ce téléscopage des registres entre, d’une part, des évocations estivales et vacancières et, d’autre part, un répertoire sinistre et désormais familier de la violence, est particulièrement frappant et se manifeste par «des touristes en short et claquettes qui regardent effarés l’horreur en bord de mer», écrit Nice-Matin.

Avant le 14 juillet 2016, Nice était une ville côtière qui, pour beaucoup de Français comme d’étrangers, restait avant tout associée au climat méditerranéen et à la douceur de vivre. L’ajout à la nouvelle géographie de la violence terroriste de Nice et des Alpes-Maritimes ne serait, si le mobile islamiste de l’attaque est finalement avéré, ce qui pour l’heure n’est pas totalement évident, que la prise de conscience tardive d’un phénomène de radicalisation répandu qui en fait le deuxième département le plus touché par la radicalisation après la Seine-Saint-Denis, selon Gilles Kepel. Les signaux d’un danger s’étaient d’ailleurs multipliés ces dernières années. 

En 2015, c’est Paris et son agglomération qui, à plusieurs reprises, ont été touchées par ce brouillage symbolique, faisant d’une des destinations touristiques les plus désirables un endroit potentiellement dangereux aux yeux des visiteurs. Des quartiers festifs et alternatifs, souvent considérés comme épicentre du mode de vie «bobo» parisien, étaient eux soudainement associés à une nouvelle dimension tragique et sordide, donnant aux lieux une épaisseur historique nouvelle dont tout le monde se serait bien passé. Certains soirs de l’année écoulée, les quartiers, bars et places de cet hédonisme sophistiqué prenaient des airs de mausolée. La guerre déclenchée était aussi une guerre des symboles et faire que Paris reste une fête devenait un enjeu économique, social et politique.

Loin d’être concentrés à Paris et à ses environs, ces effets de brouillage se sont diffusés sur l’ensemble du territoire à mesure que les Français ont pris conscience que la violence n’était plus cantonnée à quelques quartiers à la réputation déjà entamée, mais pouvait survenir n’importe tout. Dans 2015, année terroriste, un essai récent qui analysait les effets des attentats sur le public français, le directeur du département Opinion de l’Ifop, Jérôme Fourquet, et le sociologue Alain Mergier écrivaient que l’activité djihadiste sur le sol français a modifié en profondeur notre géographie imaginaire, bousculant «le proche et le lointain, le familier et l’étranger». Avant les attaques de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, rétrospectivement compris comme les premiers d’une «série» meurtrière cohérente, il existait une «séparation entre différents imaginaires de la violence». La guerre contre Daech, en Irak et en Syrie, s’opposait à une violence certes présente mais encore sporadique et contenue à l’intérieur des frontières hexagonales. «Or, jugeaient les auteurs, cette frontière a cessé d’exister avec l’irruption sur le sol français des attentats suicides, pratique liée à des territoires en guerre». 

Qu’il s’agisse ou non d’un acte prémédité par un fidèle de l’idéologie mortifère de Daech ne changera pas substantiellement les effets d’un tel carnage sur la psychologie collective du pays. Analysant la manière dont la couverture médiatique a jalonné les nombreux événements liés au djihadisme en 2015, les auteurs remarquaient que la diffusion des perquisitions sur le territoire après le 13-Novembre donnait «le sentiment d’une menace présente partout dans le pays, aucune zone n’étant plus à l’abri» de la radicalisation et donc, potentiellement, d’une irruption de violence armée. On évoque Daech, la Syrie, une cellule ou la présence d’un suspect dans des lieux aussi peu chargés d’une connotation de violence idéologique qu’Alençon, Chartres, le département du Lot ou celui du Puy-de-Dôme… Et jusque dans des villages paisibles qu’on aurait pris, quelques années plus tôt, pour un décor idéal d’une saison du Bonheur est dans le pré. L’Etat islamique «a envahi notre espace mental» et il empiète aussi dangeureusement sur la carte des lieux qui expriment la palette des modes de vie français dans leur diversité.

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