GEOGRAPHIE HUMAINE

La France Atlantique (4) : La Martinique

SENAT

 

 

Serge LARCHER, Sénateur de la Martinique

Je suis heureux, dans cette première table ronde illustrant les identités économiques territoriales, d’apporter un éclairage, avec mes deux compatriotes Sylvie Maréchal et Charles Larcher, sur les caractéristiques et les perspectives de l’économie martiniquaise.

Comme d’autres petits territoires insulaires éloignés du continent européen et héritiers d’un passé colonial qui a façonné durablement le paysage économique et social, notre île doit faire face à des contraintes qui freinent le bon fonctionnement des mécanismes de régulation du marché. Mais je veux aujourd’hui cibler les points positifs et souligner les atouts de notre collectivité.

Il ne s’agit pas, bien entendu, de passer sous silence certaines réalités qui doivent être vigoureusement combattues :

– en effet, le chômage notamment, avec en Martinique un taux de 19,4 %, près de deux fois supérieur à celui de l’Hexagone, et la proportion excède 50 % chez les moins de 25 ans !

– s’ajoute la cherté de la vie, en particulier pour les franges de la population les plus démunies : l’alimentation pèse lourd dans le panier des ménages les plus pauvres ; en effet, le niveau des prix de l’alimentaire en Martinique est supérieur de 38 % à celui de la France hexagonale et constitue le principal facteur de l’écart de prix global.

Mais ces réalités ne sont pas des fatalités et nous devons tout mettre en oeuvre pour les éradiquer en valorisant nos atouts, qui sont nombreux.

J’observe tout d’abord que la Martinique est le deuxième territoire le plus riche des petites Antilles après la Barbade, avec un pouvoir d’achat parmi les plus élevés de la zone, plus de 22 000 euros par habitant et une réduction tendancielle régulière du différentiel avec l’Hexagone ; selon les chiffres de l’INSEE, le PIB martiniquais a connu une croissance de 1,4 % en 2014, bien supérieure à la moyenne nationale ou à la moyenne de la zone Caraïbe, toutes deux de 0,9 %. L’effort de rattrapage doit cependant rester soutenu car l’écart demeure significatif, le PIB national par habitant s’élevant à un peu plus de 32 000 euros par habitant. En termes de développement humain, la Martinique figure en 2013 au 39e rang mondial, en tête des îles de la Caraïbe.

Au registre des atouts, figure en premier lieu la position centrale de la Martinique au sein de la Caraïbe et le fait qu’elle dispose d’infrastructures portuaires performantes, notamment pour le trafic commercial de conteneurs et le développement de la croisière. Il s’agit là d’une carte maîtresse qu’il faut valoriser encore davantage pour maximiser l’impact des opportunités offertes par la mise en service, annoncée pour le 26 juin, du troisième jeu d’écluses du canal de Panama.

Du point de vue des dynamiques sectorielles, l’économie martiniquaise est bien sûr portée par les trois grandes filières exportatrices : les produits pétroliers raffinés par la SARA, la banane et la canne. Ces deux dernières filières dominent le secteur agricole et proposent des fleurons de l’économie martiniquaise :

– tout d’abord notre banane française, enrubannée aux couleurs tricolores, qui tente de gommer le souvenir laissé par le scandale du chlordécone et est désormais issue de bananeraies où la biodiversité est revenue, comme en atteste une étude récente du CIRAD ;

– je pense aussi bien sûr à notre filière canne, et tout particulièrement à nos rhums agricoles dont la notoriété fait le tour du monde. Ils sont d’ailleurs les premiers à avoir obtenu une AOC, et cela dès 1996. Mais je n’en dis pas davantage pour ne pas déflorer la présentation que nous réserve Charles Larcher.

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Si la préoccupation qualitative et environnementale imprime de plus en plus sa marque aux filières agricoles, elle émerge également dans le domaine énergétique : je ne citerai que les prospections en cours en matière de géothermie et la construction d’une centrale d’énergie thermique des mers à Bellefontaine.

Outre l’activité de raffinage de la SARA (je vous signale au passage une intéressante exposition photographique à la bibliothèque Schoelcher, jusqu’à la fin mai, sur cette entreprise historique créée en 1969 !), le secteur industriel reste dominé par l’agro-alimentaire qui en est le premier employeur.

Mais, en termes de répartition sectorielle, l’économie martiniquaise se caractérise avant tout par la prédominance du secteur tertiaire qui représente plus de 80 % de la valeur ajoutée et quelque 85 % de l’emploi salarié. Plus des trois quarts des entreprises de Martinique interviennent dans le commerce et les services. Et cet élan du tertiaire, dont les activités sont généralement peu gourmandes en espace et donc bien adaptées à un contexte insulaire où le foncier est une denrée rare, semble devoir prospérer encore.

Le domaine des services à la personne, et j’en viens au témoignage que nous livrera Sylvie Maréchal, est promis à un bel avenir, notamment du fait de l’évolution démographique martiniquaise. En 2014, la proportion des plus de 60 ans dans la population de la Martinique a rattrapé celle des moins de 20 ans, qui décroît : les plus de 60 ans représentent ainsi désormais 24 % de la population martiniquaise. Le rapport entre le nombre de personnes âgées de plus de 60 ans et le nombre de personnes en âge de travailler, les 20-59 ans, s’établit à près de 45 % et devrait atteindre plus de 101 % à l’horizon 2040 selon les projections de l’INSEE. À cette date, la Martinique devrait devenir, après la Corse, la région la plus âgée de France. Mais, ainsi que le fait valoir une étude de 2013 réalisée par l’AFD et la CCIM, le vieillissement doit être appréhendé non comme un handicap mais comme une « opportunité pour fournir un emploi à tous ».

Ces chiffres doivent en effet nous alerter et inviter à la fois la sphère privée et la sphère publique à rapidement investir.

L’investissement est d’ailleurs le dernier aspect sur lequel je voudrais insister en considérant l’importance de la commande publique dans un contexte d’économie insulaire aux marchés étroits. Celle-ci a une fonction de régulation et de dynamisation de première importance à travers des secteurs structurants tels que le BTP et les transports. Dans un contexte délicat où l’économie reste sur le fil du rasoir, tout mouvement de repli pourrait porter un coup fatal à une économie qui n’a pas encore totalement effacé les stigmates de la crise de 2009, malgré les dynamiques amorcées et un tissu entrepreneurial tonique comme l’observe une étude de la Banque de France menée en 2014 en collaboration avec l’IEDOM.

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Charles LARCHER, Président du Comité martiniquais d’organisation et de défense du marché du rhum (CODERUM)

La filière canne-sucre-rhum de la Martinique est une filière structurée, qui regroupe aujourd’hui 200 planteurs de canne à sucre, 12 industriels du rhum et une sucrerie.

En Martinique, le rhum est un secteur traditionnel structurant, qui fait partie de l’histoire du territoire. L’essor de la production rhumière agricole, indépendante des sucreries, est intervenu dans la seconde moitié du XIXe siècle. En 1913, la Martinique comptait ainsi 86 distilleries et 16 usines à sucre. Aujourd’hui, les distilleries dites « fumantes » sont au nombre de 9, auxquelles s’ajoutent 4 négociants-éleveurs et une sucrerie.

Le rhum de Martinique est une filière d’excellence. L’appellation d’origine contrôlée (AOC) obtenue en 1996 couronne cette excellence, faisant de notre rhum l’unique rhum AOC au monde. Sa matière première, la canne à sucre, valorise notre terroir ; le savoir-faire des femmes et des hommes de la profession est notre fierté.

Le rhum de Martinique est également une filière créatrice d’emplois. La filière canne à sucre-rhum génère environ 5 000 emplois, dont 3 000 emplois directs dans une Martinique au taux de chômage proche de 20 %. Ces emplois se répartissent dans les domaines agricole, industriel et touristique.

La filière apporte aussi sa contribution à l’aménagement du territoire, en contribuant au maintien des emplois dans les bassins agricoles, ainsi qu’au maillage du territoire par ses unités industrielles. Deux tiers des structures de la filière sont ainsi situées au Nord de la Martinique, territoire enclavé à développer.

La filière fait aujourd’hui face à trois principaux enjeux :

– le premier se trouve être l’augmentation du volume de canne à sucre produit. En effet, le développement de nos ventes sur l’ensemble de nos marchés requiert aujourd’hui une optimisation et un développement de la sole cannière ;

– le deuxième se trouve être le maintien du contingent. Ce régime vise à compenser les surcoûts que connaissent les producteurs de rhum dans les DOM (en lien avec le respect de normes sociales et environnementales, de strictes conditions de fabrication et des coûts de transport propres aux régions ultrapériphériques) par rapport aux producteurs d’autres pays, avec des enjeux en termes de compétitivité. Il permet aussi de garantir un accès effectif au marché dans l’Hexagone pour le rhum traditionnel des DOM.

Ce dispositif fiscal est stratégique pour la poursuite du développement des ventes de rhum des DOM, et singulièrement de la Martinique, en France métropolitaine et à l’export. En effet, l’Hexagone demeure une plateforme logistique indispensable pour délivrer nos produits dans l’ensemble de l’Europe et du monde.

Une absence de croissance de notre contingent se traduirait par une augmentation des parts de marché des rhums des pays tiers, à nos dépens ;

– le troisième enjeu pour la filière du rhum martiniquais se trouve être la défense de son « exception française ». La protection de notre AOC, dont nous fêterons les 20 ans en novembre prochain, et des indications géographiques (IG) rhums européens et mondiaux est stratégique. Nous sommes donc très attentifs aux différentes négociations en cours, dont celle du TAFTA (Transatlantic Free Trade agreement).

Le rhum de Martinique est un secteur dynamique. En effet, nous observons une progression régulière de nos ventes sur l’ensemble de nos marchés : de l’ordre de 1,5 % entre 2014 et 2015 sur le marché martiniquais, de 4 à 5 % par an en France hexagonale et de 10 à 15 % par an dans le reste du monde.

Le rhum AOC de Martinique est également un innov-acteur de notre territoire. Des produits innovants ont ainsi été développés, avec la gamme single cask, des séries limitées, des carafes, etc. Au niveau de la commercialisation, les ventes en ligne se développent significativement. Au niveau de la communication, l’utilisation du digital et de gestion de la relation client (Customer relationship management-CRM) optimise l’efficacité de nos actions.

Avec le développement du spiritourisme, les sites du rhum de Martinique reçoivent près de 500 000 touristes par an. Le rhum permet ainsi le développement d’un tourisme à dimension patrimoniale. L’ensemble des sites a par ailleurs investi afin de faire de nos visiteurs des « ambassadeurs du Rhum AOC de Martinique ». La filière est devenue un acteur incontournable du tourisme en Martinique, proposant un axe de différenciation dans la compétition avec d’autres îles aux plages ensoleillées.

Le rhum de Martinique se prémiumise par ailleurs. En effet, nous observons une très forte augmentation des ventes de rhum vieux dans l’Hexagone (+50 % en 2015). Les ventes de rhum très vieux se développent également – les petites distilleries permettant cette prémiumisation du marché.

Le rhum de Martinique revendique une « French Caribbean touch ». Au même titre que ses illustres confrères du Cognac, du Champagne et des vins de Bordeaux, le rhum AOC de Martinique illustre parfaitement le savoir-faire français dans le domaine des alcools et plus largement de la gastronomie. Nous sommes aujourd’hui présents dans 100 pays dans le monde.

En conclusion, je soulignerai que le rhum de la Martinique, outil de structuration et de dynamisme de son territoire, est pleinement entré dans un XXIe siècle mondialisé, où de plus en plus de consommateurs recherchent l’origine des produits qu’ils consomment.

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Sylvie MARÉCHAL, Directrice de NORADOM Services et Présidente de UROSAP 972 (Union régionale des organismes de services à la personne de la Martinique)

Le secteur des services à la personne (SAP) est un secteur porteur en Martinique. En 2030, la Martinique se situera au 5rang des régions les plus âgées de France. Ce vieillissement doit conduire à des réflexions innovantes en matière de prise en charge, de la dépendance notamment. Le secteur des SAP, avec une attractivité forte, poursuit ainsi progressivement son envolée.

Les SAP représentent aujourd’hui 186 structures en Martinique. Parmi ces structures, 53 bénéficient d’un agrément pour intervenir auprès des publics fragiles comme les personnes âgées, les personnes en situation de handicap et les enfants de moins de 3 ans ; les 133 autres structures déclarées interviennent auprès de personnes, comme vous et moi, pour des activités de ménage, de repassage, etc. Un million d’heures sont ainsi effectuées chaque année. Les structures emploient environ 2 300 salariés qui interviennent auprès de 18 000 personnes. La qualité d’employeur conférée à certaines personnes servies, parfois fragiles ou âgées, a pour conséquence de générer de nombreux conflits, notamment devant les prud’hommes.

La Martinique compte 8 000 bénéficiaires de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) et de la prestation de compensation du handicap (PCH), pour un montant global annuel de 4 millions d’euros. Ces sommes sont utilisées à 90 % par les bénéficiaires, dans le cadre de transactions de gré à gré ; le reste est distribué par les structures autorisées.

De fait, le niveau de qualification requis implique que le nombre de structures déclarées excède encore celui des structures autorisées. Par ailleurs, on observe un foisonnement complexe de métiers – 23 activités ayant été reconnues par le code du travail comme susceptibles de faciliter la vie des ménages et de faire face à la dépendance. Les données de la Caisse générale de sécurité sociale (CGSS) faisaient ainsi état, fin 2008, de 9 084 équivalents temps plein (ETP) mobilisés. Le secteur des SAP est donc dynamique et pourvoyeur d’emplois. Du reste, il demeure difficile de rassembler des données exactes sur ce secteur.

La politique en faveur des SAP a été définie par la loi Borloo de juillet 2005. Cette loi a permis la structuration d’une offre de services, en facilitant la création d’emplois par des allègements de charges sociales et fiscales. La loi du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement a ensuite mis l’accent sur le maintien à domicile. Cette loi est amenée à modifier les pratiques du secteur et la qualité de vie des personnes vieillissantes.

Malgré son potentiel et son dynamisme, le secteur des SAP en Martinique demeure aujourd’hui peu structuré et sujet à de grandes difficultés financières. La plupart des organismes ne survivent que grâce aux aides de la collectivité territoriale, des caisses de retraite et des services de l’État. Ce secteur offre un vaste choix de métiers, accessibles avec ou sans diplôme, ce qui affecte la qualité des prestations et, par là même, sa structuration.

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Dans ce contexte, l’Union régionale des organismes de services à la personne de la Martinique (UROSAP 972) et ses partenaires que sont la Fédération du Service aux Particuliers (FESP) et la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME) se veulent le fer de lance d’une organisation en filière des SAP de la Martinique. Une telle organisation permettrait le développement d’emplois, y compris dans des secteurs connexes comme la formation, la domotique, les activités de loisirs spécialisés, les produits touristiques spécifiques, les assurances dépendance, etc.

Cette structuration pourrait se traduire par la mise en place d’une plateforme départementale de services et d’animation du territoire. Au-delà de la simple mise en relation de l’offre avec la demande, cet outil pourrait permettre de promouvoir le secteur en rendant son action plus lisible, de réunir des données fiables et à jour à travers un observatoire, de garantir la qualité d’accompagnement et de prioriser le maintien à domicile des personnes fragiles, de bâtir des partenariats entre les différents intervenants institutionnels, ainsi que de créer un lieu ressource pour les informations sociales.

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Cette plateforme serait également conçue comme un lieu d’innovation et contribuerait à la consolidation du maillage territorial.

Pour réussir cette organisation en filière, plusieurs leviers nécessiteraient d’être actionnés : le maintien du dispositif Chèque emploi service universel (CESU) en renforçant les moyens de contrôle existants, la revalorisation de l’APA, la révision des politiques de gré à gré pour lutter contre la maltraitance et le travail au noir, l’organisation d’un salon des SAP visant à valoriser le secteur, la création d’un label local avec des standards de qualité pour les prestations et services, la redynamisation des commerces de proximité avec près de 2 000 emplois à la clé et le renforcement de l’autonomie et de la visibilité de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) dans le cadrage des encaissements en rapport avec l’APA.

La réussite de la prise en charge du vieillissement de la population en Martinique ne pourra ainsi être assurée qu’avec une intervention forte des pouvoirs publics. Le vieillissement étant l’affaire de tous, une politique sociale proactive devra être mise en oeuvre en faveur des seniors, mais aussi des jeunes qui seront les seniors de demain.

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