GEOGRAPHIE HUMAINE

La France Atlantique (1) : St Pierre et Miquelon

SENAT

 

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Karine CLAIREAUX, Sénateur de Saint-Pierre-et-Miquelon

L’archipel de Saint-Pierre et Miquelon d’une superficie totale de 242 km² est situé à moins de 25 km au sud de l’île de Terre-Neuve, sur la côte Est du Canada et à 4 750 km de Paris.

Les Îles Saint-Pierre et Miquelon sont connues depuis longtemps puisque, lors de son passage en juin 1536, Jacques Cartier y trouva des navires de France et de Bretagne. D’abord base de pêche saisonnière pour les pêcheurs de morue qui arrivaient au printemps puis repartaient à l’automne, l’archipel accueillit très vite des habitants permanents.

L’animosité et les guerres entre la France et l’Angleterre ont soumis cette population à des raids, expulsions et pillages aussi douloureux que fréquents.

En 1814, comme suite au Traité de Paris et à la fin des guerres napoléoniennes, la France reprenait possession des Îles Saint-Pierre et Miquelon. Le 22 juin 1816, l’Angleterre cédait officiellement l’archipel à la France.

Le retour des habitants à Saint-Pierre et à Miquelon marquait le début d’une nouvelle ère pour l’archipel. Il fallut, dans des conditions particulièrement difficiles, reconstruire ce que le temps, les incendies et les pillages avaient détruit. Nos ancêtres y mirent un tel entrain qu’en 1820 Miquelon avait son église et terminait la construction de sa première goélette et que Saint-Pierre disposait d’une cale, d’une église et d’un hôpital. Tout cela pour vous expliquer aussi le caractère tenace de mes compatriotes.

Par l’organisation du Bicentenaire de la rétrocession de l’archipel à la France, la population a tenu à célébrer son histoire et à manifester son attachement à la Mère patrie. Beaucoup de festivités ont d’ores et déjà été organisées et tout un programme est encore prévu pour l’année 2016, avec un pic d’activités autour du 22 juin et aussi en octobre avec un forum économique. C’est pour moi l’occasion de vous y inviter…

Dans le passé, Saint-Pierre et Miquelon a connu une réelle prospérité. L’archipel a oscillé entre des périodes de prospérité, comme la période de la grande pêche au début du XXsiècle, la prohibition dans les années 20 à 30 ou encore la pêche industrielle pendant les années 60 à 90 ; et des périodes de déclin marquées par de profondes crises, accompagnées de vagues d’émigration.

Après chacune de ces crises, l’archipel a su rebondir en s’appuyant sur l’économie maritime. Les périodes de prospérité ont été directement liées à l’exploitation d’une ressource locale, valorisée sur place, et destinée à être commercialisée sur le marché mondial. Cette prospérité a également découlé de la capacité à développer des services au niveau de l’accueil, l’entretien et l’avitaillement des navires, pour n’en citer que quelques-uns.

Sur la période récente, la fin de la pêche industrielle a bouleversé la structure économique de l’archipel jusqu’alors basée sur une filière unique, les activités marchandes liées à la mer cédant progressivement le pas principalement aux services administrés et à une économie de consommation tournée vers son marché intérieur.

Le recentrage de l’économie sur son marché intérieur a créé une rupture qui limite sa capacité de croissance aux besoins de la population et qui la rend fortement dépendante des ressources publiques externes. Le dynamisme local est également freiné par des contraintes internes liées à l’insularité et à l’isolement de l’archipel (aléas climatiques, délais de livraison, surcoûts, etc.).

La mer reste cependant un pilier de la vie comme de l’économie de l’archipel. Il ne faut pas se voiler la face, l’économie maritime peine à reprendre, mais il est impensable de parler de Saint-Pierre et Miquelon en laissant de côté cette formidable opportunité que sont la mer qui nous entoure et le contexte géographique qui est le nôtre.

Certes, l’activité de pêche est devenue plus marginale, mais les quotas existent bel et bien et nous permettraient de faire vivre les deux pôles de pêche que sont Saint-Pierre et Miquelon.

Le développement de l’aquaculture est encore restreint mais notamment avec la Royale de Miquelon, un pétoncle géant peut devenir un véritable relais de diversification économique.

L’activité portuaire est limitée, mais notre positionnement géographique peut lui donner de belles opportunités avec des installations qui devront être rénovées – Port d’État – et répondre aux besoins de la pêche, du transbordement, de la croisière, du carénage et de l’entreposage de petits yachts nord-américains.

L’archipel dispose d’atouts indéniables et bien des projets ouvrent de nouvelles perspectives de développement. Ils permettraient de désenclaver l’archipel, de redynamiser l’activité de pêche et de transformation, d’utiliser l’énergie des mers ou encore, comme le projet de hub de transbordement de containers de grands transatlantiques, seraient sources d’emplois directs et indirects et redynamiseraient l’économie.

Et une chose enfin dont personne sur l’archipel ne s’est encore préoccupé : tout n’est pas question de latitude ou de météo, embrasser Saint-Pierre-et-Miquelon, c’est aussi embrasser la nordicité de notre pays. Notre archipel est Atlantique par son histoire, il peut être Arctique par son futur !

Alors que le PIB de l’Arctique pourrait tripler à la faveur des bouleversements climatiques d’ici à 2035, la France – grâce à Saint-Pierre et Miquelon – peut s’y positionner comme un outsider crédible de par sa capacité de projection géoéconomique et son excellence technologique en milieu polaire. Les ingénieurs français sont recherchés pour leur qualité. Les entreprises françaises sont demandées car elles ont les meilleurs standards écologiques.

Quel est notre potentiel, nous petit archipel de 6 000 âmes ? Nous sommes le PTOM le plus proche du marché américain et le seul en Arctique à être dans la zone euro avec une autonomie fiscale par rapport à notre métropole. Nous pourrions être un centre de recherche appliquée en bioprospection marine dans le Grand Nord. Nous pourrions être une base de contrôle et de maintenance de drones pour les opérateurs arctiques. Nous pourrions être un centre financier à la fiscalité très avantageuse pour les opérateurs écologiques et respectueux des peuples arctiques, spécialisé dans les assurances environnementales, recréer la première bourse de droits d’émission carbone. Nous pourrions créer un sous-registre du Registre international français (RIF) spécialement conçu pour attirer les opérateurs maritimes polaires. Notre Grand Port Maritime pourrait être la base avant de ports canadiens ou américains vers l’Arctique. Nous pourrions accueillir une véritable ambassade des pôles. Nous pourrions développer un tourisme haut de gamme pour les américains qui veulent se promener dans la seule forêt boréale française ou accueillir les Français qui veulent voir des lièvres arctiques, des baleines, des macareux ou des petits pingouins plutôt que de laisser ce marché aux islandais. Nous pourrions nous vendre auprès des innovateurs du monde entier comme « l’archipel de l’innovation » où chacun pourrait venir en résidence développer son idée, sa start-up, puis la vendre. Nous avons tant à faire autour du polaire, tant à offrir : SPM c’est à la fois le porte-avion de la France en Arctique et le pont entre la zone euro et le marché américain.

Si le Dakota du Nord, situé à la même latitude que le Pays basque, arrive à mieux vendre ses aurores boréales aux touristes américains que l’Islande, le Groenland ou la Laponie, c’est bien que tout est possible à ceux qui s’engagent et investissent. Alors, allons-y !

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Roger HÉLÈNE, Président du MEDEF et de la Fédération du BTP de Saint-Pierre-et-Miquelon,

Il est peut-être peu commun de parler du bâtiment et des travaux publics (BTP) dans un territoire où a régné la fabuleuse histoire de la Grande Pêche.

Comme exposé lors de l’une de mes récentes interventions, cet archipel a dû se rebâtir à plusieurs reprises lorsqu’il a été dévasté par les Anglais entre 1700 – 1800 ; ce n’est qu’en 1816 que Saint-Pierre-et-Miquelon fut rétrocédé définitivement à la France.

De fait, les premiers bâtisseurs de l’archipel sont issus de ces pêcheurs venus pratiquer le métier de la grande pêche. Les premières habitations furent bien sûr construites en bois, juxtaposées les unes aux autres pour lutter contre le froid. Cependant, à la suite de plusieurs incendies, notamment celui de 1867 qui détruisit les deux tiers de la ville de Saint-Pierre, le mode constructif évolua et il fut décidé de bâtir avec des façades de pierres et de briques et des enduits de ciment.

Le secteur du BTP occupe aujourd’hui près de 11 % de la population active et représente 27 % des emplois du secteur privé de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon. Il s’agit du troisième secteur économique de notre territoire, malgré la disparition de 25 % de ses entreprises depuis les années 2000, du fait notamment d’un affaiblissement de la commande publique. En outre, ce secteur est celui qui emploie le plus durant la saison estivale.

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Comme dans tous les territoires ultramarins, le secteur du BTP de Saint-Pierre-et-Miquelon rencontre des difficultés, en lien avec un manque de visibilité, des carnets de commandes insuffisants, des problématiques d’embauche et un code du travail inadapté. De plus, nous sommes contraints d’essayer de nous développer uniquement sur notre territoire, sans possibilité de nous projeter vers l’extérieur, vers le Canada notamment.

Le climat rigoureux de la région, qui nous paralyse durant 4 mois en saison hivernale, constitue un réel handicap à notre développement. Saint-Pierre-et-Miquelon est un archipel de 242 km2, situé à 25 km des côtes de Terre-Neuve Labrador et soumis à un climat océanique froid et humide, avec des vents forts et de nombreux brouillards. Il n’est pas rare que, durant l’hiver, les températures y atteignent les – 30° avec le facteur éolien. En travaillant 12 mois par an, les entreprises de l’hexagone peinent à équilibrer leurs comptes. Nos entreprises, quant à elles, sont asphyxiées.

Le manque de trésorerie est également l’un des handicaps permanents du secteur du BTP de Saint-Pierre-et-Miquelon, avec des taux bancaires très élevés affaiblissant l’ensemble des entreprises de l’archipel.

Il n’existe aucun organisme en fonction, type Banque Publique d’Investissement (BPI) ou Agence française de développement (AFD) pour pallier aux difficultés de trésorerie des entreprises ou pour les accompagner.

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Le secteur du BTP de Saint-Pierre-et-Miquelon a été, durant de nombreuses années, un des piliers économiques du territoire. Il a permis de mettre à niveau un certain nombre d’infrastructures (infrastructures portuaires, nouvelle piste aéroportuaire, musée, nouvel hôpital, centrale EDF, etc.). Ce secteur a également permis à certains chefs d’entreprises de s’engager dans une diversification de leurs activités, dans l’élevage de la coquille Saint-Jacques et dans la relance du pôle pêche de Miquelon notamment. Cependant, depuis quelques années, ce secteur est marqué par une faiblesse de l’investissement et un recul de la commande publique, notamment de l’État vis-à-vis des collectivités locales – celles-ci rencontrant des difficultés dans la poursuite du développement et la mise à niveau de leurs infrastructures.

À titre d’exemple, nous disposons aujourd’hui de 125 km de chaussées sur le territoire. Sous un climat rigoureux, la durée de vie d’une chaussée ne dépasse pas 12 ans. L’enjeu serait donc de pouvoir rénover 12 km de réseau routier par an. Or nous ne pouvons aujourd’hui en rénover qu’1 ou 2 par an. À ce rythme, jamais nous n’en verrons la fin. Nous relançons régulièrement l’État pour obtenir les ressources nécessaires à la réalisation de ces travaux importants pour l’attractivité du territoire et le quotidien des populations.

Dans ce contexte, les inquiétudes des entreprises du BTP de Saint-Pierre-et-Miquelon sont légitimes. La faiblesse des crédits portés au dernier contrat de développement État-Collectivité conduit à une nouvelle fragilisation du secteur. La faiblesse des moyens accordés pour l’investissement fait que les entrepreneurs s’épuisent par manque d’activité. Il conviendrait donc de recentrer l’investissement public sur les besoins immédiats du territoire et des collectivités.

Certains de ces besoins sont aujourd’hui identifiés et nous en avons fait part à plusieurs reprises à l’État et aux pouvoirs publics, s’agissant notamment de la mise à niveau du réseau routier, de la réhabilitation du patrimoine bâti, de la rénovation énergétique des bâtiments publics et privés, ainsi que de la résorption de la précarité énergétique.

Nous ne pouvons aujourd’hui accepter d’être dépossédés de notre environnement économique, comme en 1992, tout en étant encouragés à quitter le territoire, pour aller vers le Canada notamment. Comme dans tous les territoires ultramarins, c’est au sein du territoire que devraient pouvoir se créer les économies. C’est ici que nos jeunes et nos étudiants devraient pouvoir vivre et revenir s’ils le souhaitent.

Nous avons aujourd’hui des projets. Malgré les difficultés économiques actuelles, nous nous sommes réunis avec quelques entreprises pour porter le projet Grand Port, visant à développer un hub maritime de transbordement sur l’archipel. À terme, cette structuration pourrait permettre d’éclater et de redistribuer les conteneurs transitant vers le Canada ou les États-Unis, mais également d’accueillir des paquebots de grande taille. Aujourd’hui, les navires de tourisme fréquentent très peu l’archipel car le site n’est pas suffisamment sécurisé. Avec un port de grande envergure, la fréquentation pourrait être multipliée par dix, avec un impact sur tous les secteurs économiques du territoire.

Nous travaillons sur le projet Grand Port depuis près de trois ans. Nous y croyons et nous y investissons des ressources importantes. Aujourd’hui, ce projet offre des perspectives sans précédent de développement économique pour le territoire. Il permettra de générer de l’emploi lors de la construction. En exploitation, entre 150 et 180 emplois pourraient également être créés, dans une logique de diversification, autour des activités liées au tourisme également. Il s’agira de favoriser l’augmentation de la population et le retour de nos jeunes. La France pourra ainsi reprendre toute sa place dans la région.

Au sein des outre-mer, nous ne construisons pas pour construire, mais pour amener nos territoires à se doter d’outils structurels, à même d’améliorer les conditions de vie des populations et d’asseoir notre développement. Après tout, ne dit-on pas que « quand le BTP va, tout va » ?

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Bruno DETCHEVERRY, Directeur général du Pôle halieutique de Miquelon

L’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon se situe dans une zone névralgique en matière de ressources halieutiques.

L’histoire nous raconte que des pêcheurs basques, bretons et normands sont venus les premiers dans cette région, au milieu du XVe siècle, avant même que les grands navigateurs aient pris possession des territoires de la nouvelle Amérique au nom des royaumes de l’ancienne Europe, pour y suivre les bancs de poissons qui foisonnaient dans ces eaux froides et dangereuses.

L’archipel s’est forgé son identité avec cette histoire, grâce au courage de ces premiers colons de la mer qui, petit à petit, sont devenus les premiers habitants des îles. Aujourd’hui, la mer, avec ses ressources et ses hommes, constitue toujours la raison d’être de Saint-Pierre-et-Miquelon et sa seule raison de subsister.

La pêche a connu différentes facettes au cours de ces siècles. Elle fut purement saisonnière dans les premiers temps, avec des flottes de pêche venant de France et un territoire occupé temporairement par des établissements assez pauvres au début mais des populations riches de cette aventure maritime et îlienne qui ont forgé le caractère de ces îles et de leurs habitants.

Puis, de premiers établissements sédentaires ont commencé à prendre pied, de manière plus intensifiée au début du XIXe siècle, avec la rétrocession définitive de ces terres arides à la France en 1816 – bicentenaire que l’archipel fêtera d’ailleurs cette année.

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À l’apogée de la grande pêche des Terre-Neuvas, Saint-Pierre-et-Miquelon est ainsi devenu une plaque tournante indispensable à tous ces grands bateaux qui s’éloignaient de la mère patrie pour pêcher la morue et qui retrouvaient sur ce caillou une présence française rassurante, ainsi que le ravitaillement et l’assistance nécessaires aux navires et aux équipages.

Une pêche locale s’est créée parallèlement à la grande pêche métropolitaine et étrangère, pour apporter un complément alimentaire aux populations locales assez démunies et pour compenser les insuffisances d’une terre trop aride pour nourrir son homme. Cette pêche est devenue par la suite un des piliers de la volonté farouche de ces populations de rester attachées à ces îles lointaines et froides, d’y construire leur vie et leur avenir.

Cette activité a permis le développement des îles, bâtissant autour de ces laboureurs des mers une existence économique et sociale essentiellement tournée vers la mer et qui aura permis à l’archipel Saint-Pierre-et-Miquelon de devenir un territoire français d’outre-mer brillant et fier.

Il aura cependant fallu attendre la deuxième partie du XXe siècle pour voir se développer une véritable industrie de la pêche moderne et compétitive à Saint-Pierre-et-Miquelon : une première usine d’envergure, puis une deuxième, une flotte moderne de navires de pêche au chalut et l’archipel aura connu ses trente glorieuses. La morue saint-pierraise et miquelonnaise est ainsi devenue une morue joyeuse. À l’époque, jusqu’à 600 employés travaillaient dans le domaine de la pêche, sur une population de 6 000 habitants.

Mais cette belle histoire a commencé à subir ses premiers revers. Une pêche trop abondante devient inévitablement une pêche envieuse – les nations s’accaparant alors les richesses se trouvant à leurs portes. C’est ainsi que les premières zones économiques exclusives sont arrivées, avec leurs règles et leurs restrictions. Malheureusement, ces dernières sont devenues indispensables tellement les hommes n’ont pas su ou voulu s’adapter à la ressource, pensant que c’était la ressource qui devait s’adapter à eux.

L’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon a été une victime majeure de ces restrictions, dont les maux sont encore aujourd’hui très sensibles.

Au milieu des années 70, la France et le Canada se battent, « gentiment », pour savoir laquelle de ces deux grandes nations aura la plus belle part du gâteau. Les îles et ses habitants connaîtront alors leur guerre de la morue, leurs croisades, leurs espoirs et leurs déconvenues, avec au final une décision qui tombera comme un couperet en 1992 : une zone économique réduite à sa plus faible expression, « The French baguette » comme diront nos amis canadiens. Surnom dérisoire qui démontre merveilleusement le bien-pensant de nos chers voisins à l’égard de notre présence dans leur jardin.

Une industrie et une histoire que l’archipel aura mis des siècles à bâtir seront détruites. Fin de l’histoire. Certes, la mère patrie n’aura pas abandonné son territoire : la solidarité nationale est venue panser les plaies de tous ces nobles travailleurs de la mer, fiers de leur métier et de leur identité. Mais est-ce bien une solution lorsque l’on a connu toutes les adversités d’un territoire difficile, d’une mer parfois féroce et d’un travail laborieux ? Évidemment non.

Pendant presque 20 ans, l’archipel s’est ensuite cherché une nouvelle raison de vivre. Mais que trouver d’autre lorsque nos champs et nos espaces ne sont que mer et vent ? Notre caillou n’a d’autre choix que de se tourner vers la mer pour trouver son salut.

Reconstruire ce qui a été détruit, voilà la tâche à laquelle s’efforceront d’oeuvrer nos bâtisseurs et décideurs d’avenir.

L’archipel est riche de nombreux projets : port, tourisme et autres, tous inévitablement orientés vers la mer et qui offriront, nous pouvons l’espérer, un avenir riche et fier aux populations futures.

Dans le cas présent, nous resterons dans le domaine halieutique, secteur toujours riche et porteur d’avenir, pour présenter un des axes de restructuration envisagés.

À l’aube des années 2000, une poignée d’investisseurs locaux a relevé le défi de redynamiser l’activité halieutique, en proposant de nouvelles orientations au secteur : s’engager dans un projet d’élevage de pectinidés de grande envergure et développer la pêche artisanale pour en faire un véritable moteur économique.

Paradoxalement, ces investisseurs n’étaient pas des hommes de la mer, mais des acteurs du secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP). Ils ont senti qu’à ce tournant de son histoire, l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon devait de se remettre en question.

Il existait sur Miquelon un petit projet expérimental d’élevage de coquilles Saint-Jacques (Placopecten Magellanicus) en pleine mer. Embryonnaire et exclusivement artisanal, ce projet avait été initié par une petite association de recherche : l’ARDA. Les résultats techniques des premiers tests semblaient suffisamment prometteurs pour essayer de lancer l’opération à un stade préindustriel.

En 2001, la société EDC (Exploitation des Coquilles) fut lancée, en reprenant les protocoles de recherche de l’association ARDA. Dès le départ, à l’appui de résultats optimistes, de gros investissements furent réalisés pour lancer un élevage à grande échelle dans la rade de Miquelon, zone abritée mais cependant en mer ouverte. Plusieurs dizaines de filières furent immergées, auxquelles étaient rattachés des filins et sur lesquels les petites coquilles étaient directement accrochées : technique dite « en boucle d’oreille ». Les petites coquilles provenaient alors d’un captage naturel, lui aussi jugé fiable au vu des expériences passées.

L’élevage de la coquille répondant à un cycle long de 4 à 5 ans, correspondant à celui de l’arrivée à maturité des coquilles, il était nécessaire d’attendre ce délai pour valider les opérations entreprises et en connaître les résultats.

En 2003, les premières évaluations de grossissement révélèrent que la technique issue des recherches de l’ARDA était peu fiable et énormément coûteuse en moyens humains et matériels. La technique « en boucle d’oreille » fut donc peu à peu remplacée par un élevage plus classique en paniers suspendus qui semblait, toujours selon les évaluations et recherches effectuées par l’ARDA, plus prometteur.

Les promoteurs du projet EDC, confiants dans cette nouvelle technique et ayant peu de recul sur les problématiques de l’élevage de manière générale, augmentèrent le potentiel de récolte des filières et commencèrent à rechercher des solutions de traitement pour transformer et commercialiser les premières productions de coquilles Saint-Jacques de la rade de Miquelon, prévues pour 2005 : des opérations marketing, avec la création d’un label « Pêcheurs et Éleveurs de Miquelon » et une marque « Royale de Miquelon », ainsi que la recherche d’un atelier de transformation adapté. C’est alors qu’intervint le rachat d’un atelier de transformation déjà existant sur Miquelon (la SNPM), sujet exposé ci-après.

Au terme du premier cycle d’élevage, en 2005, les résultats économiques ne furent cependant pas au rendez-vous. Si la technique d’élevage était bonne (plusieurs audits techniques le confirmeront), les moyens mis en oeuvre pour gérer les filières immergées et le manque de suivi scientifique de l’opération mettaient l’expérience en péril. En effet, pour cette montée en puissance de 2001 à 2005, l’entreprise avait dû embaucher beaucoup de personnel pour traiter les filières en mer et réaliser de gros investissements tant en moyens terrestres (atelier) qu’en mer (filières, barges aquacoles), sans obtenir de retour sur investissement.

Le constat fut alors celui d’un échec, en dépit de progrès techniques indéniables. Cette étape confirma qu’il était difficile et périlleux pour une entreprise privée de mener de front un développement industriel avec des activités de recherche et de développement sur des protocoles d’élevage mal évalués au départ.

Dès 2006, l’État fut sollicité pour aider financièrement l’entreprise dans ce travail de recherche et développement (R&D) et mettre en place sur l’archipel un appui scientifique spécialement dédié à cet élevage. Malheureusement, 5 ans avaient déjà été perdus et l’entreprise dut quasiment repartir de zéro.

Un plan pluriannuel d’aide et de recherche fut mis en place et de nouveaux protocoles furent développés, afin de valider toutes les opérations avant d’envisager un redéploiement à plus grande échelle, repoussant au mieux les premiers résultats concrets à 2010.

Devant les problématiques d’élevage rencontrées par l’entreprise, différentes études furent menées avec l’IFREMER : une étude hydrologique pour mieux connaître les courants marins, les phénomènes de dispersion des larves et permettre également une meilleure implantation des filières ; une étude des fonds marins pour sonder de nouvelles zones d’élevage. Ces études fondamentales auraient dû être conduites bien avant le démarrage du projet en 2001 et ont cruellement manqué à l’entreprise.

Comme suite aux recommandations de l’IFREMER, il fut décidé de mettre en place deux itinéraires techniques différents après la deuxième année d’élevage des naissains : un élevage en filières, tel que pratiqué jusqu’alors, et un ensemencement en mer ouverte.

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Pour la technique en filières, l’entreprise réduisit la taille de l’élevage, rééchelonnant d’autant les volumes de production escomptés pour arriver à l’échéance du plan de recherche fin 2010. Aujourd’hui, cette technique n’est plus utilisée que pour assurer le grossissement des naissains durant leur première année.

Lancée en 2006, la campagne expérimentale d’ensemencement sur fonds naturels fut poursuivie en partenariat avec la collectivité territoriale de Saint-Pierre-et-Miquelon, qui finança les semis. Le principe technique retenu fut celui de stopper le grossissement en filières dès la deuxième année et de semer les coquilles d’une taille de 30 mm, dites « juvéniles », directement sur des fonds marins présélectionnés et surveillés. Les premiers retours d’évaluation par l’IFREMER permirent de constater une survie correcte des coquilles mises à l’eau et les premiers signes d’une densité probable de recapture valable.

Parallèlement au développement des méthodes d’élevage, l’entreprise valida également les opérations de captage des naissains au niveau local, consistant à prélever des coquilles à l’état larvaire en milieu naturel pour en assurer le pré-grossissement et le pré-élevage en filières jusqu’à la taille requise de 30 mm pour l’ensemencement.

Les améliorations de l’élevage en filières couplées à un ensemencement sur fonds – opération économiquement moins lourde que la poursuite du cycle unique en filières – semblaient à même de configurer une méthode d’exploitation permettant un retour sur investissement sécurisé et reposant sur une matière première entièrement locale (supprimant le recours à l’importation de naissains canadiens).

Un programme d’ensemencement a ainsi été engagé sur deux cycles de 5 ans, de 2006 à 2010, puis de 2012 à 2016, sur des volumes conséquents de juvéniles (6 à 9 millions d’individus par semis).

Ce procédé a démontré sa pertinence, les coquilles récoltées étant d’une excellente qualité et d’une très bonne taille commerciale. Cependant, pour être économiquement viable, il conviendrait de poursuivre sur de nouveaux cycles d’ensemencement, avec des volumes plus conséquents, de l’ordre de 20 millions de juvéniles par an, pour assurer une récolte optimum et pérenne.

Tel est le nouveau défi auquel font face les promoteurs du projet EDC pour poursuivre leur activité dans ce domaine. En pratique, 15 ans d’efforts sans véritable retour économique ont fini par démobiliser les énergies et engendrer beaucoup de pertes financières pour les investisseurs. Le soutien des pouvoirs publics à ce projet a également été très conséquent depuis 10 ans mais, là aussi, il demeure difficile de convaincre l’ensemble des partenaires de la pérennité du projet.

Ce projet prometteur est donc à la croisée des chemins : les résultats techniques d’élevage sont dorénavant probants, la production de juvéniles à partir de naissains captés localement est fiabilisée ; il aura cependant fallu 15 ans d’efforts, de persévérance, mais aussi de déceptions pour en arriver à ce stade.

La poursuite de ce projet dépendra de la détermination, essoufflée mais toujours vaillante, des investisseurs et de la volonté des pouvoirs publics de prolonger leur soutien.

Dans le cadre du projet EDC, l’acquisition d’un atelier de transformation a par ailleurs été jugée nécessaire dès 2003. L’entreprise SNPM a donc été acquise en 2004 pour devenir, entre autres, un support de transformation des élevages de coquilles Saint-Jacques développés par l’entreprise EDC sur Miquelon.

Cette unité de transformation, en difficulté, travaillait traditionnellement la morue salée et les oeufs de lompes en saumure (succédané de caviar), avec une petite activité saisonnière et un volant minimal d’emplois saisonniers.

La seule activité de transformation des coquilles ne pouvant permettre un développement industriel suffisant et la mono-activité présentant des risques, il a été décidé de mettre en place une politique de développement de cette entreprise.

Progressivement, une stratégie industrielle et commerciale a été développée, permettant la montée en puissance des activités, la prolongation des périodes de production et le développement du volant d’emplois.

L’entreprise a su ainsi diversifier sa production qui, outre la morue traditionnelle, a peu à peu intégré d’autres espèces de poisson disponibles dans la région, jusqu’alors mal exploitées.

Son marché cible s’est orienté vers la France métropolitaine, vers la moyenne distribution et les freezers centers, pour proposer des produits de qualité et d’origine entièrement française.

Pour ce faire, des outils ont été mis en place. Un navire de pêche plus performant a été acquis en 2009, marquant le retour d’un navire de cette envergure sur l’archipel depuis la catastrophe de 1992. Celui-ci est devenu le pilier des approvisionnements en poissons de Miquelon et assure à lui seul plus de la moitié des pêches réalisées sur l’archipel. Il conforte l’approvisionnement de l’unité de transformation de Miquelon, en complément des apports de la pêche artisanale traditionnelle. L’acquisition d’un deuxième navire est en projet pour cette année.

L’usine de traitement, qui était au départ un simple atelier artisanal, a fait l’objet d’une restructuration complète, intensifiée depuis la disparition de la dernière usine industrielle de Saint-Pierre en 2011.

Aujourd’hui, cet ensemble technique de traitement des produits de la mer est enfin opérationnel. L’inauguration en a été effectuée le 3 mai 2016. Le projet, supporté par les mêmes investisseurs que le projet EDC, a également été largement soutenu par les pouvoirs publics, à travers des aides à l’investissement. Il est dimensionné à la hauteur de la ressource dont dispose l’archipel, en cohérence avec les différents quotas alloués, et est suffisamment polyvalent pour s’adapter aux différentes espèces pêchées dans la région. Son essor est dorénavant entre les mains de ses investisseurs.

En conclusion, il est permis de constater que le pari d’une relance du pôle halieutique de Miquelon, pris en 2001 dans un contexte difficile, n’était pas évident.

Les projets menés ont été intégrés dans un développement des activités halieutiques du port de Miquelon comprenant une activité aquacole, une activité d’armement à la pêche et une activité de transformation, en vue de constituer un ensemble économique cohérent pouvant asseoir de manière pérenne l’aménagement du territoire et le développement des emplois sur le site de Miquelon.

Cet ensemble constitue aujourd’hui l’unique pôle de transformation des produits de la mer sur l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon et offre, dans sa globalité, un volume d’emplois d’une soixantaine de salariés dans une commune de 600 habitants.

Au-delà, il assure la promotion et le respect des traditions de l’industrie de la pêche et de la transformation pour l’ensemble de l’archipel

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