GEOGRAPHIE HUMAINE

La France Atlantique (2) : La Guadeloupe

Sénat

capture-decran-2016-10-23-a-00-56-33

Félix DESPLAN, Sénateur de la Guadeloupe

Nous parlons ici de défis. Présenter en cinq minutes la situation économique de la Guadeloupe en est déjà un ! Je ne vous abreuverai pas de chiffres. J’évoquerai les points qui me semblent essentiels à une bonne compréhension d’un contexte où se mêlent fragilités récurrentes – qu’on ne peut nier – et réels atouts – encore trop peu exploités.

De 1990 jusqu’à 2008, la croissance économique de la Guadeloupe a été soutenue ; il s’agissait plutôt d’un rattrapage par rapport à l’Hexagone. La crise profonde de 2009, une crise économique et sociale, sociétale même, l’a stoppée et continue de produire ses effets.

Qu’est-ce qui caractérise le modèle économique guadeloupéen ?

De nombreuses petites ou très petites entreprises, dynamiques mais avec peu, voire pas, de salariés. À cela se superpose une forte concentration dans certains secteurs, comme celui de la grande distribution. Il y sévit une concurrence très imparfaite, avec des marges importantes… au détriment des consommateurs.

Les échanges se font essentiellement avec l’Hexagone. On parle beaucoup d’ouverture vers l’arc caribéen et l’Amérique latine mais la mise en oeuvre reste modeste. La Guadeloupe est dans l’Union européenne et, de ce fait, exposée à une distorsion de concurrence : les coûts de production, notamment de main d’oeuvre, sont bien moindres chez nos voisins. Nous devons lutter pour préserver nos parts de marché, même en tenant compte des aides européennes, soumises d’ailleurs à quota et susceptibles d’être remises en cause lors de négociations internationales. Nous devons respecter des normes contraignantes, respectueuses des personnes et du milieu naturel. Nos voisins n’y sont pas soumis : certains de nos concurrents produisent des bananes bio appréciées des consommateurs européens, en employant des enfants et en pratiquant des épandages aériens !

Les terres disponibles sont rares et les jeunes ont du mal à s’installer, bien qu’ils aient des projets intéressants, viables et qu’il existe encore des terres en friche. Il faut les soutenir, les encourager à travailler en réseau. Il en va de même pour les éleveurs. Ils élèvent des porcs et des volailles de qualité mais ils peinent à écouler leur production, face aux viandes importées, exposées à bas prix sur les rayons des hypermarchés. En ce moment sont bradés sur le bord de nos routes des oeufs de batteries dont les consommateurs hexagonaux ne veulent plus !

La part du tertiaire, avec une très forte présence du secteur public, est considérable puisqu’il fournit quatre cinquième des emplois comme de la valeur ajoutée. De fait, il est un moteur de l’économie locale.

Quels sont les autres éléments porteurs de notre économie ?

Le tourisme a connu ces derniers mois une belle activité, que les sargasses et les maladies transmises par les moustiques n’ont pas vraiment entravée. La Guadeloupe a des paysages et des reliefs variés, des forêts, des plages, un volcan, des rivières – nous avons créé le premier parc naturel ultramarin. Ce qui attire, ce qu’il faut à la fois mettre en valeur et protéger, c’est cette richesse du patrimoine naturel de nos îles. Les structures d’accueil s’adaptent à ces nouveaux enjeux. Même si les hôtels ont eu ces deux dernières hautes saisons une excellente fréquentation, ce qui est recherché, et l’usage d’internet y participe beaucoup, ce sont les petites structures qui s’inscrivent dans un cadre de développement durable. Ce sont aussi les services qui peuvent y être adjoints, qui suscitent un dynamisme nouveau et peuvent développer des activités dans des lieux plus isolés.

Je suis persuadé que miser sur le développement durable est fondamental pour nos îles qui restent des territoires fragiles.

Encore faut-il s’en donner les moyens et élaborer une véritable stratégie. Notre énergie provient essentiellement de pétrole importé. Nous développons la bagasse, les éoliennes, le photovoltaïque mais nous n’en sommes encore qu’au début. Les modifications d’incitation fiscale et les incertitudes qu’elles engendrent n’ont pas aidé : l’essor du photovoltaïque a ainsi été stoppé.

Nous avons une spécificité en Guadeloupe : la géothermie. Tout le monde en vante les mérites car elle produit peu de rejets et est totalement renouvelable. Mais investir est indispensable. Or le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), qui exploite le site, ne le souhaite ou ne le peut pas, EDF ou Engie non plus. C’est une société américano-israélienne, Ormat Technologies, qui vient de s’engager pour un achat progressif de 85 % des parts. Doit-on se réjouir du fait que la Guadeloupe attire les investisseurs étrangers ou doit-on regretter que la France, qui préside la Cop21 et vient de voter une loi sur la transition énergétique, ne sache garder la main sur une telle énergie ?

Je terminerai cette courte présentation en évoquant un secteur essentiel à la Guadeloupe, je veux parler du BTP. Les besoins en infrastructures, en logements sociaux et intermédiaires sont grands en Guadeloupe et je rappelle que nos îles sont sous climat tropical, chaud et humide, avec des aléas climatiques. Tout s’abîme plus vite. Or le BTP, source de nombreux emplois, connaît une situation préoccupante. Les collectivités ont peu de trésorerie et paient avec retard ; les entreprises, en partie de ce fait, tardent à payer leurs charges sociales ; les marchés publics leur sont donc fermés et, pour les plus importants, sont souvent remportés par des entreprises européennes qui font venir des travailleurs détachés à bas coût, alors que le chômage sévit fortement en Guadeloupe. S’y greffent des dispositifs de financement complexes et des lourdeurs administratives : chaque année, il faut protester contre la lenteur, voire le blocage, d’agréments par Bercy ! Les entrepreneurs attendent un réel pilotage de la commande publique, une simplification substantielle, une plus grande rapidité des procédures de financement. C’est essentiel pour une redynamisation de notre économie.

capture-decran-2016-10-23-a-00-55-08

Manuel GÉRARD, Animateur coordinateur du Réseau d’innovation et de transfert agricole (RITA) de Guadeloupe

Les RITA sont aujourd’hui présents dans cinq DOM, en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à La Réunion et à Mayotte. Bien que récents, ils sont déjà bien ancrés dans la réalité du monde agricole de ces territoires.

L’agriculture guadeloupéenne repose principalement sur deux cultures traditionnelles : la canne à sucre (pour la production de sucre et de rhum) et la banane (pour l’export essentiellement). Ces agricultures sont importantes en termes d’occupation du territoire, d’emplois et de maintien de la ruralité guadeloupéenne.

Sur environ 50 000 hectares de territoire agricole en Guadeloupe, 32 000 sont actuellement en surface agricole utile. La population agricole guadeloupéenne est en constante diminution, avec un peu moins de 7 000 exploitants aujourd’hui. Ils étaient 12 000 en 2000. Cette population est vieillissante, avec une moyenne d’âge de 51 ans. L’agriculture familiale demeure très représentée en Guadeloupe et la taille moyenne des exploitations y est de 4 hectares.

Sur le territoire guadeloupéen, une place de plus en plus importante est accordée aux productions dites de diversification, à la fois végétales (maraichage et arboriculture) et animales. Certaines de ces productions permettent de couvrir le marché local. Cependant, elles conservent des marges de développement et de structuration très importantes.

Les RITA ont été créés en 2011, dans le prolongement des états généraux de l’outre-mer, à travers les fonds du Conseil interministériel de l’outre-mer (CIOM), avec la volonté de mettre l’accent sur l’innovation et le transfert de technologies vers les agriculteurs – ces derniers étant demandeurs de solutions aux nombreuses problématiques rencontrées en milieu tropical.

Aucune structure nouvelle n’a été créée et le schéma des RITA est simple et efficace. Il consiste à rassembler les forces vives de la recherche (avec les centres de l’INRA et du CIRAD en Guadeloupe notamment), du développement et de la formation, au service des agriculteurs et de leurs besoins. Tous les RITA reposent ainsi sur un schéma simple et efficace : travailler de façon concertée et non redondante, en mobilisant et en associant les compétences de l’ensemble des structures agricoles existantes, chacune demeurant dans son coeur de métier.

capture-decran-2016-10-23-a-00-57-33

Les travaux de la recherche méritent d’être mobilisés et valorisés. La diffusion et le transfert de solutions concrètes aux problématiques des agriculteurs sont ainsi au coeur de l’action des RITA. Il s’agit pour cela d’identifier et de hiérarchiser les besoins des agriculteurs, de co-construire des projets d’expérimentation (dans un horizon de 2 à 3 ans) et de faire en sorte que les agriculteurs s’en approprient rapidement les résultats. Les RITA veillent également à ce que les projets menés soient cohérents avec les autres programmes de développement (comme le plan Ecophyto), au sein du territoire et dans les autres DOM. L’innovation s’inscrit ainsi dans le cadre du projet agro-écologique à travers ses trois dimensions à la fois économique, environnementale et sociale.

Le RITA Guadeloupe présente des atouts indéniables qui conduisent à sa reconnaissance, après seulement quelques années d’existence. La dynamique engendrée est forte. L’animation régionale que j’assure permet de créer et de maintenir du lien. Le soutien institutionnel, à travers l’inscription des RITA dans la dernière loi de modernisation de l’agriculture, produit un effet d’entraînement bénéfique pour notre agriculture. La structure souple et légère privilégiée constitue également un atout.

Durant la période de mise en place des RITA (RITA1), de 2011 à 2014-2015, la gouvernance a été assurée à travers un simple comité de pilotage régional, présidé par l’État, qui se réunissait deux fois par an pour assurer le suivi des projets et faire en sorte qu’ils soient menés à leur terme dans de bonnes conditions techniques et financières.

En Guadeloupe, le choix a été fait d’impliquer l’ensemble des structures agricoles. Les projets du RITA Guadeloupe sont financés à 100 %, avec un système de préfinancement. L’ensemble du dispositif a mobilisé 5 millions d’euros, pour moitié sur les fonds CIOM et pour moitié sur ceux du Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER). Une dizaine d’emplois ont ainsi été créés ou consolidés. 70 chercheurs et techniciens ont été impliqués, ainsi qu’une soixantaine d’agriculteurs pour les expérimentations.

La deuxième phase du RITA (RITA2) est aujourd’hui en cours de construction. Une analyse des besoins a été menée et des perspectives clairement identifiées. L’objectif sera d’accentuer le transfert vers les agriculteurs, via la formation notamment, en conservant un financement à 100 % des projets, sous le pilotage de la Région et de l’État.

19 projets ont été déposés dans le cadre de cette deuxième phase. La mise en oeuvre tardive des programmes de développement ruraux a toutefois engendré des difficultés. Nous souhaitons aujourd’hui que les projets redémarrent et que le réseau continue à prendre de l’ampleur.

Pour permettre une meilleure information sur les RITA et leurs actions dans les DOM, et pour vous rendre compte des travaux déjà effectués au sein des RITA, une plateforme Internet a été mise en place : http://coatis.rita-dom.fr.

Source : DAAF – SISE Guadeloupe

Andrés MÉZIÈRE, Président du pôle Synergîle et Président de l’entreprise GENERGIE Antilles Guyane

L’association Synergîle a été créée en 2008, sous l’impulsion de petites et moyennes entreprises (PME) et de très petites entreprises (TPE) guadeloupéennes, de centres de recherche locaux, de la région Guadeloupe et des services de l’État, avec une convention d’adossement au pôle de compétitivité Capénergies de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA). L’association a aujourd’hui vocation à mener, sur le territoire guadeloupéen et avec un rayonnement régional dans la Caraïbe, des missions de pôle de compétitivité. Il s’agit ainsi d’animer un réseau d’acteurs pour susciter et accompagner l’innovation.

En Guadeloupe, le tissu entrepreneurial est essentiellement composé de PME et de TPE qui, de par leur taille, ne parviennent pas à structurer une véritable démarche d’innovation, pourtant essentielle à la compétitivité et au développement des entreprises.

L’association Synergîle compte aujourd’hui une soixantaine de membres, parmi lesquels des entreprises, des laboratoires de recherche et des collectivités. Nous travaillons ainsi principalement sur deux secteurs : celui des énergies renouvelables et celui des matériaux adaptés aux contraintes tropicales (cycloniques et sismiques notamment).

Sur le plan opérationnel, nous organisons régulièrement, à peu près tous les mois, des journées scientifiques et techniques, en vue de diffuser la connaissance des avancées technologiques et de la recherche auprès de l’ensemble des acteurs du territoire. Ces rencontres permettent également aux acteurs de détecter des opportunités et de développer des projets ou partenariats.

Chaque année, nous réalisons également deux appels à projets : l’un autour des énergies renouvelables et l’autre autour des matériaux adaptés aux contraintes tropicales. L’objectif est ainsi de distiller dans le cahier des charges de la commande publique des critères d’innovation en vue de favoriser l’offre des entreprises locales. Nous avons ainsi un rôle de catalyseur auprès des différents bailleurs de fonds que sont les collectivités, la Région, l’ADEME, les fonds d’investissement, etc. Nous élaborons avec eux un cahier des charges, avec un modèle de dossier pour faciliter la tâche des porteurs de projets.

Nous accompagnons aussi nos adhérents à travers des actions de formation autour de l’innovation. Des formations ont ainsi été organisées sur la préparation des dossiers de crédit d’impôt recherche (CIR), sur la conduite de brainstormings au sein des entreprises, etc.

À ce jour, nous avons accompagné une quarantaine de projets, dont 10 ont eu des retombées concrètes en termes d’investissement et de création d’emplois. Ces projets ont porté notamment sur des objets connectés (stockages d’énergie, smart grid, etc.), sur de nouveaux débouchés énergétiques pour la filière canne, sur la valorisation des sargasses, etc.

En savoir plus

capture-decran-2016-10-23-a-00-56-10

Jean-Pierre PHILIBERT, modérateur de la table ronde. – Nous sommes aujourd’hui en pointe dans les domaines des énergies renouvelables et des matériaux de construction en zone tropicale. Une petite entreprise guyanaise a ainsi développé une peinture dont le temps de résistance en zone tropicale ou équatoriale a été doublé. Une entreprise martiniquaise a développé un procédé d’isolation reposant sur le bois de bananier. Ne serait-il pas temps de fédérer ces savoir-faire pour structurer une véritable filière du bâti tropical ? Un produit clés en main, intégrant le pack énergétique et nos savoir-faire autour des matériaux, pourrait ainsi être proposé et exporté.

Andrés MÉZIÈRE. – Les opportunités sont réelles en la matière, dans toute la Caraïbe où nous partageons avec nos voisins des contraintes et des contextes similaires. Nos entreprises locales ont démontré de réelles capacités d’ingénierie et d’innovation. L’enjeu serait néanmoins de les accompagner, en les confortant sur leurs bases afin qu’elles puissent se projeter à l’international et conquérir de nouveaux marchés.

Pour ce faire, les mécanismes incitatifs nécessiteraient d’être mieux pilotés dans la durée. Entre 2007 et 2011, le photovoltaïque a connu un élan spectaculaire, jusqu’à créer une bulle avant d’être soumis à un moratoire. Cet arrêt brutal s’est traduit par une perte de confiance des opérateurs, ainsi que par des pertes d’emplois et d’opportunités sur les marchés extérieurs.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s