GEOGRAPHIE HUMAINE

La France Atlantique (5) : La Guyane

SENAT

 

Antoine KARAM, Sénateur de la Guyane

Je suis très heureux que nous soyons réunis pour cette deuxième conférence économique de bassin organisée par notre Délégation à l’outre-mer et consacrée à la zone Atlantique.

Ce rendez-vous nous permet de donner plus de visibilité à nos outre-mer, et de mettre en lumière les spécificités, les contraintes qui s’imposent à nos entreprises, dont je salue les représentants, et bien sûr, nos dynamiques sectorielles et potentiels exceptionnels.

Nous avons déjà pu le constater ce matin, c’est dans toute sa diversité et sa richesse que la France est présente dans l’espace Atlantique.

S’agissant de la Guyane, on évoque souvent une « économie de comptoir » ou une « économie de transferts ».

Mais avant les termes et les chiffres, il y a une histoire. Et pour évoquer l’économie guyanaise et ses perspectives, il nous faut d’abord regarder derrière nous.

Depuis la colonisation, la Guyane a toujours été confinée dans une économie assistée basée sur les transferts sociaux.

L’exclusif colonial perdure d’ailleurs encore aujourd’hui.

En effet, le « Pacte de l’Exclusif » de Colbert, visant à ce que « ni un clou, ni un fer à cheval » ne soit produit dans les colonies s’est poursuivi dans le cadre de ce qu’il faut bien appeler le « pacte départemental ».

Ainsi, la Guyane est restée dépendante de l’Hexagone sans possibilité d’échanges commerciaux avec ses voisins sud-américains, et ce malgré une position géographique stratégique.

La faiblesse du taux de couverture des importations par les exportations participe du déséquilibre des échanges.

Avec la départementalisation et la décentralisation, des efforts ont été réalisés, mais force est de constater que la Guyane demeure, malgré ses richesses et ses potentialités, une belle au bois dormant.

Dans ce contexte, l’activité économique en Guyane s’est essentiellement développée sur la bande côtière où l’on trouve les villes les plus importantes.

Elle s’articule sur un secteur traditionnel structuré autour des filières du bois – qu’Isabelle Bonjour, responsable de la Maison de la Forêt et des Bois, vous présentera plus finement – mais aussi de la pêche, du BTP, de l’or et d’un secteur de pointe représenté par le Centre spatial guyanais à Kourou.

On a longtemps cru que la Guyane pouvait vivre de cette mono-activité.

L’activité spatiale est incontestablement le socle de notre économie. Elle est la première exportatrice du territoire et représente 30 % du chiffre d’affaires des industries et des services en Guyane.

Mais nos réalités économiques et démographiques nous rattrapent, et nous devons aujourd’hui diversifier notre économie et répondre aux besoins en matière d’éducation, de formation et d’emploi.

90 000 habitants il y a 20 ans, 250 000 officiellement aujourd’hui. Et probablement 450 000 dans 20 ans.

Nous devons faire de ce défi démographique un levier pour le développement.

Je partage l’idée selon laquelle une stratégie articulée autour de la recherche, de l’exploitation et de la valorisation de nos ressources naturelles réunit toutes les conditions pour faire de la Guyane un territoire attractif, véritable porte d’entrée de l’Union européenne entre le Mercosur et le Caricom.

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Car, je peux vous l’assurer, il y a en Guyane des filières d’avenir.

Je commencerai par l’or.

Carole Ostorero, Présidente de la Fédération des opérateurs miniers, le démontrera certainement mieux que moi : l’exploitation aurifère en Guyane n’est pas un choix mais une réalité économique.

Le potentiel exploitable de la Guyane serait de près de 450 tonnes d’or. Pour autant, nous n’avons pas encore le développement d’une industrie aurifère puissante. Les choses sont toutefois en train de changer, notamment avec l’intérêt de l’industriel Canadien Columbus Gold et son projet de la Montagne d’or.

Bien entendu, nous devons veiller à ce que les opérateurs légaux relèvent un défi incontournable : mettre en oeuvre des méthodes d’exploitation respectueuses de l’environnement.

Parallèlement, nous devons aussi traiter la question de l’orpaillage illégal : véritable fléau social, sanitaire et environnemental.

Je suis convaincu que la lutte contre l’orpaillage illégal passe par le développement responsable et maitrisé d’opérateurs légaux soumis au code minier.

Il ne s’agit pas de croire naïvement que le légal remplacera purement et simplement l’illégal ; mais bel et bien de mettre en place un dispositif permettant le développement d’une exploitation aurifère légale qui respecte l’environnement et contribue à une meilleure sécurité de nos concitoyens.

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Parmi les filières d’avenir, il y aussi la biodiversité, sur laquelle nous avons longuement débattu ici au Sénat. Je le rappelle, 80 % de la biodiversité française se situe dans nos outre-mer, dont 50 % en Guyane.

Cette richesse est une chance.

Cela doit nous permettre d’ériger la Guyane en un pôle d’excellence au sein duquel les savoirs et savoir-faire traditionnels de nos populations autochtones et locales seront reconnus et valorisés.

Un autre atout, c’est le tourisme, insuffisamment développé. Mais faut-il encore avoir les équipements, les structures. Et là encore, ça fait partie de ce que nous devons préparer pour l’avenir de la Guyane.

Enfin, quid de l’exploitation pétrolière. La Guyane reste très convoitée mais il est encore trop tôt pour dire si les prospections en cours seront concluantes.

En conclusion, pour relever ces défis économique, démographique et environnemental, nous devons aménager le territoire.

Sans investissements, sans aménagements, sans infrastructures, un territoire ne peut pas créer les conditions de son développement économique.

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Dans le même temps, les disparités demeurent en Guyane en matière d’accès à l’électricité, l’eau potable ou encore à la téléphonie et l’internet mobile.

Il est donc essentiel d’aménager notre territoire de manière à créer les conditions du dynamisme économique tout en veillant à un rééquilibrage au profit des zones enclavées.

Je vous remercie de votre attention et cède maintenant la parole à mesdames Isabelle Bonjour et Carol Ostorero, qui vont nous apporter leur regard de professionnelles.

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Carol OSTORERO, Présidente de la Fédération des opérateurs miniers de Guyane (FedomG)

Il est en effet possible de concilier exploitation aurifère et protection de l’environnement.

Dirigeante d’entreprises, minières et aurifères notamment, j’ai également été vice-présidente de la Région Guyane et présidente de l’Agence régionale de développement économique de Guyane. Depuis de nombreuses années, je travaille ainsi activement à l’industrialisation de la Guyane et à la structuration de sa filière aurifère.

La FedomG, créée pour permettre à la filière de s’exprimer d’une seule voix, regroupe une centaine d’entreprises de toutes tailles, parmi lesquelles des multinationales, des PME et des artisans. Nous tenons beaucoup à cette mixité au sein de notre fédération car elle est porteuse de savoir-faire et d’échanges fructueux. Cette structuration innovante dans le secteur minier a d’ailleurs été saluée lors d’un grand congrès minier au Suriname.

La filière minière de Guyane s’est structurée notamment grâce aux artisans : telle est la force et la base de notre activité. Dans le prolongement de la création de la FedomG en 2001, un pôle technique a donc été constitué en 2010 pour appuyer les opérateurs artisans et PME du territoire, avec 3 ingénieurs, géologue, minier, et environnementaliste. Dans le cadre d’un appel à projets de la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (DATAR), la Grappe ORKIDEE a ensuite été créée en 2011 ; elle a pour objectif de favoriser la synergie entre les acteurs de la filière minière et les métiers associés. À l’avenir, l’ambition serait également de mettre en place un fonds dédié pour soutenir le développement des entreprises artisanales et des PME du secteur – le secteur minier étant blacklisté par les banques.

L’activité minière de Guyane s’inscrit dans un cadre règlementaire extrêmement adapté. Sous la présidence de Monsieur Karam, avec l’appui des parlementaires, nous avons créé un code minier spécifique à la Guyane, avec des titres miniers adaptés aux artisans et à l’exploitation alluvionnaire mobile. Par la suite, avec le rejet du projet Camp Caïman, un schéma départemental d’orientation minière (SDOM) a été élaboré, pour éviter que cette situation ne se reproduise et pour redonner confiance aux investisseurs. Ce schéma détermine précisément les zones ouvertes ou non à l’activité minière. Actuellement, nous travaillons à l’écriture d’un livre blanc de la mine responsable, à l’initiative du ministre Monsieur Emmanuel Macron. Ce cadre adapté devrait favoriser l’implantation des entreprises et des industriels du secteur en Guyane.

Les ressources minières de la Guyane sont extraordinaires, avec de très nombreux métaux et notamment de grandes quantités d’or. Notre potentiel est ainsi douze fois supérieur à celui du Suriname.

La production aurifère de l’artisanat guyanais représente presque 2 tonnes d’or par an.

La Guyane intéresse également de nombreux industriels, qui investissent dans la recherche : nous sommes ainsi à l’aube de trois grands projets miniers.

À l’horizon 2020, le projet Montagne d’Or, fruit d’un accord entre Colombus et Nordgold, pourrait entrer en production, avec en cible un gisement de 120 tonnes d’or.

Des études préliminaires et une recherche de partenariats ont par ailleurs été lancées sur le gisement Espérance, dont le potentiel pourrait être supérieur à 150 tonnes d’or, avec une mise en production envisagée à l’horizon 2023.

Enfin, le gisement de Bon Espoir, découvert en 2016, pourrait également représenter un potentiel de 150 tonnes d’or.

Pour permettre le développement de ces projets, des infrastructures seront nécessaires, avec des routes, des capacités de stockage, des infrastructures portuaires et un réseau énergétique adapté. Pour mettre en fonctionnement ces usines, les besoins en énergie sont ainsi estimés à 60 Mégawatts (MW).

À l’horizon 2025, ces projets pourraient représenter plus de 12 000 emplois, directs et indirects, près de 120 millions d’euros de revenus pour les collectivités en phase de construction et près de 125 millions d’euros de revenus pour les collectivités et l’État en phase d’exploitation.

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Isabelle BONJOUR, Responsable de la Maison de la forêt et des bois de Guyane (MFBG)

La filière forêt et bois de Guyane est une filière traditionnelle, engagée dans une démarche industrielle innovante pour la construction d’un avenir durable.

Située en Amérique du Sud, entre le Suriname et le Brésil, la Guyane offre à la France et à l’Union européenne leur seule forêt tropicale humide : 8 millions d’hectares de forêt primaire, soit 96 % de la surface du département. Sur ces 8 millions d’hectares, 2,4 millions, certifiés PEFC (Program for the Endorsement of Forest Certification schemes – Programme de reconnaissance des certifications forestières) depuis 2012, sont dédiés à la production de bois et constituent le socle de la filière.

D’apparence homogène, les forêts guyanaises présentent une grande diversité de milieux et un cortège exceptionnel d’espèces. Alors que l’on dénombre environ 130 espèces arbustives en France métropolitaine, près de 1 600 ont été inventoriées en Guyane – 200 à 300 d’entre elles pouvant être présentes en mélange sur le même hectare.

Cette biodiversité constitue l’atout principal de la filière guyanaise. Néanmoins, l’hétérogénéité de cette ressource est source de contraintes pour sa valorisation et sa commercialisation. Sa préservation constitue également une lourde responsabilité, que les professionnels ont assumée en élaborant un guide de bonnes pratiques : la charte d’Exploitation à Faible Impact (EFI) des forêts guyanaises, annexée au schéma français PEFC pour engagement.

Bien que petite, la filière forêt et bois guyanaise est identifiée comme une filière d’avenir pour le territoire. Elle est constituée d’environ 215 entreprises, en majorité des TPE, qui génèrent 830 emplois et un chiffre d’affaires annuel de près de 76 millions d’euros.

Deux secteurs d’activités sont prédominants dans cette filière : le secteur « sciage et rabotage du bois » et le secteur « charpente, construction bois et menuiserie extérieure ».

Depuis quelques années, le secteur de l’exploitation forestière, qui était le maillon faible de la filière, s’est notablement renforcé, en équipements comme en effectifs.

Le secteur de l’ameublement/agencement, quant à lui, demeure faiblement représenté et peine à se développer face à la concurrence des intrants en provenance d’Asie.

La filière forêt et bois guyanaise a une structuration classique de filière productrice de bois d’oeuvre. Elle est organisée en quatre grands secteurs, de l’amont vers l’aval : la gestion forestière (assurée par l’Office national des forêts (ONF) en forêts naturelles), l’exploitation forestière, le sciage et le rabotage du bois (également appelé 1ère transformation du bois) et la 2e transformation du bois, qui regroupe toutes les activités de transformation secondaire du matériau bois (construction, menuiserie, emballage, ameublement, …).

Du fait de cette spécialisation, l’équilibre de la filière demeure précaire, car chaque secteur est tributaire du marché local du bâtiment, soutenu par la commande publique. La filière atteint ainsi aujourd’hui sa limite de résilience, incapable de s’adapter aux fluctuations récurrentes et imprévisibles, en lien avec l’engagement des programmes opérationnels sur le territoire.

Toutefois, si la filière a pu donner une impression d’immobilisme au regard du bilan de ses activités sur la décennie écoulée, la réalité est toute autre. Des investissements conséquents ont été réalisés, tant en matériel qu’en formation, et l’intégration de nouvelles technologies (LIDAR), Système d’Information Géographique, informatique embarquée) a permis aux entreprises de gagner en performance et en compétitivité, malgré des contraintes d’exercice fortes. Parallèlement, la filière a investi dans la qualification mécanique de ses bois pour répondre aux exigences européennes (au règlement Produits de Construction – RPC – notamment), ce qui lui permet aujourd’hui de commercialiser des produits normalisés et écocertifiés.

C’est sur ce socle que la filière forêt et bois guyanaise a construit sa stratégie de développement, en utilisant le levier de l’émergence du marché du bois énergie.

Cette diversification des débouchés permettra aux entreprises de l’amont de la filière d’accroître leur récolte et d’abaisser leurs coûts de production.

L’augmentation projetée des volumes de production devrait ainsi permettre la création d’une offre variée, compétitive et de qualité, apte à répondre à la fois aux besoins du marché local du bâtiment au regard de la croissance démographique annoncée, aux exigences spécifiques des marchés à l’export techniques et esthétiques, ainsi qu’aux attentes sociétales en termes de garanties environnementales particulièrement exigeantes dès lors que le bois est issu de forêts primaires.

Elle génèrera également un approvisionnement en biomasse ligneuse, connexe d’exploitation forestière et de sciage, suffisant pour l’alimentation de tous les projets annoncés de centrales, avec, à terme, la production de 30 Mégawatts électriques (MWe) qui serviront la politique d’autonomie énergétique du territoire.

Des programmes expérimentaux de plantation sont par ailleurs en cours d’élaboration, à partir des résultats de la recherche, en vue de déterminer les pratiques sylvicoles les plus favorables au développement d’une ressource complémentaire à celle issue des forêts naturelles.

Au terme du déploiement de cette stratégie, soit aux alentours de 2025, la filière devrait atteindre un effectif de 1 500 personnes réparties sur 5 grands pôles en vue de favoriser les circuits courts et les synergies. La récolte devrait permettre de générer une production de 75 000 m3 de sciages, soit le double de la production actuelle, et de 30 MWe.

Ce plan stratégique est un projet de territoire. Il devra donc être conduit avec l’ensemble des partenaires de la filière pour développer les infrastructures et l’offre de formations indispensables à sa déclinaison.

Ces objectifs ne seront atteints qu’en ménageant le strict équilibre, garant d’un développement durable et intégré sur un territoire, entre ses trois piliers : le social, l’environnement et l’économie. Ses valeurs sont défendues par l’association interprofessionnelle Interprobois Guyane, à travers sa marque collective simple « Bois de Guyane française ».

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