GEOGRAPHIE HUMAINE

Brésil : Les conflits de territoires entre l’homme et la faune

CYBERGEO

Par Guillaume Marchand

 

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Depuis les années 1990, un grand nombre de disciplines scientifiques s’intéressent aux conflits entre humains et faune sauvage, ce qui pourrait être résumé à toute forme d’interaction ayant un impact négatif pour l’une ou l’autre des parties. Le présent article vise à mettre en évidence la dimension spatiale de ces conflits à partir d’une recherche menée dans la Réserve de développement durable de la rivière Uatumã, une aire protégée habitée de l’État d’Amazonas au Brésil. Des enquêtes approfondies auprès de 58 personnes ont permis de recenser, entre janvier 2011 et janvier 2013, 258 interactions négatives avec la faune sauvage. Celles-ci ont débouché sur des dégâts matériels relativement importants (35,3 % des cultures de subsistance ont été perdus ainsi que 25,5 % des animaux de ferme) et provoqué l’abattage de 283 animaux sauvages, dont certains appartiennent à des espèces menacées localement d’extinction (jaguars, loutres géantes).

Une grande partie de notre argumentaire vise à montrer comment ces conflits proviennent d’une part de la façon dont l’espace est organisé (des changements récents dans les modalités d’habitat favorisent les attaques d’animaux sauvages), d’autre part d’un certain nombre de critiques faites par les populations locales à l’encontre de la requalification de leur territoire en aire protégée, ainsi que d’un ensemble de représentations individuelles et collectives quant à la « juste place » des animaux sauvages.

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conclusion

Notre objectif était de venir renforcer les travaux en cours sur les conflits homme/faune sauvage en mettant en avant leur dimension spatiale, à partir d’enquêtes réalisées dans une aire protégée brésilienne. Nous avons démontré que les différends entre hommes et animaux, mais aussi ceux entre différents groupes d’acteurs au sujet des animaux, sont fortement liés à la façon dont l’espace est utilisé, occupé, vécu et pensé. Comme le soulignait Nathalie Blanc dans son ouvrage sur la place de l’animal en ville (2000), une analyse conjointe de la matérialité des lieux, des pratiques et des représentations spatiales est nécessaire afin d’appréhender les relations homme/animal dans leur complexité, précepte que nous avons essayé de faire nôtre pour cette analyse de la situation de la RDS Uatumã.

Ceci nous a permis de voir que les relations des habitants de cette aire protégée à la faune sauvage sont très diverses et protéiformes. Certaines espèces ne sont jamais reconnues comme problématiques en dépit des dégâts qu’elles peuvent occasionner sur les arbres fruitiers, c’est le cas notamment des oiseaux et des singes qui sont admis dans les sitios. D’autres espèces peuvent être vues d’une manière générale comme des nuisibles et en même temps faire l’objet d’une certaine tolérance en fonction du lieu et des circonstances de leurs attaques. Cela vaut, par exemple, pour les pécaris dont la présence peut être admise, voire anticipée dans les zones de culture. En revanche, la tolérance est beaucoup plus restreinte pour les espèces qui représentent à des degrés divers un danger pour la vie humaine ou les animaux placés sous leur protection comme les jaguars, les sauriens, les rapaces et les serpents. Ceci laisse planer un doute sur la possibilité de leur conservation à plus ou moins long terme si rien n’est fait pour faciliter la cohabitation avec elles (schémas de compensation financière directe ou indirecte, diffusion de méthodes de prévention des attaques).

Bien que notre étude porte sur une petite portion d’une unité de conservation amazonienne et qu’il serait mal avisé d’en extrapoler les résultats à l’ensemble des aires protégées de cette région, la situation observée dans la RDS Uatumã n’est en rien exceptionnelle. Lors de travaux de recherche menés dans d’autres unités de conservation de l’État d’Amazonas (RDS Tupé en 2011, Uacari en 2013 et Mamirauá en 2015), nous avons rencontré sensiblement les mêmes problèmes, avec des causes et des proportions assez souvent similaires. D’une manière générale, la situation de ces différentes aires protégées est relativement préoccupante avec des taux de perte économique très largement au-dessus de ce qui peut être rencontré dans des régions où les conflits homme/faune sauvage font l’objet de tentatives d’encadrement. En guise d’exemple, en France, les chiffres avancés quant à la prédation d’ovins par les grands carnivores n’excèdent généralement pas 1 % du cheptel et, même si de véritables hécatombes peuvent être enregistrées dans certaines exploitations, les lourdes pertes restent exceptionnelles. Pour la RDS Uatumã, les victimes des grands félins parmi les porcins et les bovins représentent 27 % du cheptel. Bien entendu, la différence en termes de densité en espèces carnivores entre ces deux situations est un facteur à prendre en compte, les populations humaines amazoniennes étant exposées à une plus grande variété de prédateurs et en effectifs plus abondants que celles des campagnes françaises, toutefois, cette donnée écologique ne saurait constituer à elle seule une explication suffisante, l’encadrement politique de cette question étant à notre sens plus discriminant. L’abattage d’espèces menacées d’extinction est également un motif de préoccupation vu que les unités de conservation constituent bien souvent les derniers refuges pour leur sauvegarde. Bien que ce phénomène soit assez réduit dans notre terrain d’étude (5 jaguars, 5 inies de Geoffroy, 3 loutres géantes ont été tués volontairement ou accidentellement), il peut être supérieur dans d’autres régions : par exemple 73 jaguars sont éliminés annuellement dans la RDS Mamirauá (Ramalho, 2012). À partir de nos observations, deux principales méta-causes peuvent être avancées pour expliquer l’intensité de ces conflits dans les aires protégées amazoniennes. La première est inhérente à la cécité des pouvoirs publics à leur égard ainsi que le manque flagrant de préparation des agents gouvernementaux de la conservation pour faire face à ce phénomène. La seconde est liée aux conditions de vie particulièrement difficiles pour les populations amenées à vivre dans ces sanctuaires écologiques, ce qui peut les rendre plus ou moins intolérantes à certaines espèces problématiques. Tant que ces deux questions ne seront pas dûment considérées par les pouvoirs publics, la cohabitation entre les populations humaines et la faune sauvage continuera d’avoir des conséquences négatives pour les deux parties.

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