GEOGRAPHIE HUMAINE

Pourquoi les Balkans se vident-ils de leurs populations ?

LE TEMPS CH

par  Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin

 

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Quelques maisons accrochées à des collines que la forêt dispute aux pâturages abandonnés, le village de Mochtitsa s’étale sur plusieurs vallons, non loin de la petite ville industrielle de Makedonska Kamenica, dans l’est de la Macédoine, à une encablure de la frontière bulgare. Dans le hameau de Marinko, la plupart des bâtisses sont vides. Ici, depuis plus de vingt ans, on émigre en France, et le fils de Marinko a ouvert un garage dans une banlieue de Paris. «C’est douloureux de voir tout le monde abandonner les montagnes, mais que faire? Ici, il n’y a plus de travail», lâche cet ancien mineur à la retraite.

 

 

Dans tous les Balkans, l’émigration est une vieille tradition, et le régime socialiste yougoslave n’a guère tenté de s’y opposer. Il valait mieux que les gens partent travailler en Allemagne, en France ou en Suisse plutôt que de maintenir un plein-emploi factice, comme dans les pays du bloc soviétique. De plus, ces gastarbeiteren (travailleurs invités) – le terme allemand est passé dans la langue serbo-croate pour désigner tous les émigrés – envoyaient des sommes appréciables à leurs familles restées au pays. Après les guerres de la fin du XXe siècle et leurs flux de réfugiés, ce sont les difficultés économiques d’une interminable «transition» qui poussent à nouveau les Balkaniques au départ.

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Dans les zones rurales de Macédoine, il ne restera bientôt plus que des personnes âgées pour ruminer les souvenirs de leur jeunesse, tant la saignée démographique a pris de l’ampleur. Pour autant, il est difficile de disposer de chiffres précis. Le recensement prévu en 2011 n’a pas pu être organisé en raison de l’opposition de la communauté albanaise, qui exigeait que les opérations soient menées l’été, quand la diaspora est de retour, afin de gonfler son importance numérique. Au vrai, qu’importent les équilibres communautaires, tout le monde quitte le pays: il aurait perdu en 25 ans près d’un quart des deux millions d’habitants qu’il comptait à son accession à l’indépendance, en 1991.

Exode inédit en temps de paix

Au Kosovo voisin, 100 à 150 000 personnes ont quitté leur pays entre novembre 2014 et février 2015, soit plus de 5% de la population totale, dans un mouvement d’exode inédit en temps de paix. Ces Kosovars ont tenté de demander l’asile en Allemagne, mais ils ont généralement été déboutés. Certains ont été rapatriés de force dans leur pays, où le chômage frappe toujours plus de la moitié de la population active, mais Berlin, qui manque cruellement de main-d’œuvre, a trouvé la parade à cette migration illégale, en venant directement recruter de futurs travailleurs au Kosovo.

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Une femme marche près d’une centrale à charbon à Pristina, au Kosovo, en février 2016.Hazir Reka / Reuters

«Grâce à nos programmes, les jeunes partent en Allemagne, où ils suivent une formation en alternance, qui leur permet d’engranger de l’expérience. Ces jeunes apportent une aide économique à leurs familles. Nous sommes donc vraiment dans une situation où tout le monde gagne», veut croire Bedrit Xhafa, le directeur de l’agence APPK, qui sélectionne les candidats au départ.

Cette agence recrute aussi des étudiants pour des travaux saisonniers et elle donne une formation en langue et en culture allemande aux jeunes marié(e) s qui s’apprêtent à rejoindre leur conjoint(e) dans le cadre du regroupement familial. On estime que ce dispositif concernerait 3000 couples chaque année et, dans un pays où les mariages sont toujours très souvent négociés par les familles, la main des heureux détenteurs d’un permis de séjour en Allemagne est particulièrement prisée.

Contrats de travail au marché noir

Dans une des salles de cours de l’agence, ils sont une vingtaine à apprendre l’allemand, filles et garçons, tous déjà archi-diplômés. Comme ses camarades, Bashkim, 22 ans, suit une formation pour devenir auxiliaire de vie auprès de personnes âgées. Berlin recrute des médecins et des infirmiers, des soudeurs, des électriciens ou des ingénieurs, des jeunes qui sortent de l’université. Pour les autres, ceux qui n’ont ni formation ni métier, la porte reste fermée.

Skender a vécu à Bâle, puis en France, toujours sans papier, avant de revenir au Kosovo. «J’essaie de trouver un visa de travail, pour l’Allemagne, la Suisse, l’Italie, peu importe. Il faut partir d’ici, mais pour cela, il faut trouver les bons réseaux. Un contrat de travail en Allemagne, cela coûte 4000 euros, mais quand on l’a, l’ambassade donne le visa.» Sur Internet, le marché noir s’organise, les contrats de travail se vendent comme des petits pains. Le Kosovo, comme tous les autres pays des Balkans, est en train de se vider, sans que les autorités ne tentent d’endiguer le flux: chaque jeune qui s’en va est un chômeur mécontent de moins…

 

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«Aucun avenir en Serbie»

En Serbie, les jeunes diplômés sont aussi les premiers à partir. Vesna, 18 ans, a hâte de terminer le lycée, un bon établissement de Belgrade, pour aller rejoindre son frère, qui a ouvert un magasin de mode à Dubaï. «Il n’y a aucun avenir en Serbie, nos parents ont essayé de se battre pour nous, pour nos études, mais c’est un combat épuisant. Je préfère partir.» Anita Mitic anime l’Initiative des jeunes pour les droits de l’homme, une ONG dynamique et réputée. «Dans ma génération, tout le monde s’en va, même les personnes les plus engagées finissent par jeter l’éponge: il y a quelques mois, les animateurs historiques de la Gay Pride de Belgrade ont émigré en Allemagne», lance la jeune femme. «Ce départ a été un choc, on se demande tous à quoi bon continuer à se battre pour démocratiser le pays.»

La situation n’est pas bien différente en Croatie, pourtant membre de l’UE depuis 2013. Là aussi, les régions de l’est du pays sont en train de se vider et les jeunes diplômés partent d’autant plus massivement vers l’Allemagne que le marché du travail de ce pays leur est désormais ouvert sans restriction. Ainsi, les personnels de santé de Bosnie-Herzégovine, de Macédoine ou de Serbie émigrent-ils vers la Croatie ou la Slovénie, tandis que ceux de ces deux pays prennent à leur tour la route: un jeune médecin hospitalier gagne moins de 500 euros par mois en Macédoine, pas plus de 1000 en Croatie… Alors que les autres pays européens, comme la Suisse, gardent leurs portes fermées, l’Allemagne préfère organiser et encadrer cet exode.

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