DECORTIQUAGES

Paris-Saclay : Un formidable pari d’avenir face aux fractures territoriales françaises

GEOCONFLUENCES ENS LYON

 

À une vingtaine de kilomètres au sud de Paris, sur le plateau de Saclay qui est à cheval sur les départements de l’Essonne et des Yvelines, l’État a décidé en 2008 de créer de manière volontariste, en s’appuyant sur un potentiel déjà considérable, un grand pôle universitaire et scientifique de rang mondial : Paris-Saclay. S’inspirant officiellement de modèles anglo-saxons emblématiques, ce nouveau cluster a pour ambition affirmée de devenir une « Silicon Valley » ou un « Cambridge à la française».

Présenté comme un moteur d’innovation et un levier de développement économique, il vise à renforcer la compétitivité de la France dans l’économie de la connaissance dans un contexte mondial de plus en plus concurrentiel. Dans le cadre de cette étude, le projet intitulé Paris-Saclay correspond au périmètre d’intervention de l’Établissement Public d’Aménagement (ÉPA) Paris-Saclay qui s’étend sur deux départements, l’Essonne (91) et les Yvelines (78), trois communautés d’agglomération (Communauté Paris-Saclay, Versailles Grand-Parc et Saint-Quentin-en-Yvelines) et 27 communes qui couvrent au total une superficie de 229 km².

Pour les géographes, universitaires ou enseignants du secondaire, cette opération majeure est un objet d’étude particulièrement intéressant aux échelles locale, régionale, nationale, européenne et mondiale.

  • En effet, comme projet universitaire, scientifique et technologique, il s’inscrit directement dans les grandes mutations contemporaines des systèmes productifs que connaît le territoire national depuis plusieurs décennies. Il témoigne en particulier des extraordinaires atouts dont dispose le pays pour relever et répondre aux grands défis d’avenir. Car comme le soulignent les travaux de chercheurs comme Pierre Veltz, notre monde est et demeure « hyperindustriel » et s’organise pour ses fonctions les plus stratégiques en « grappes », en « campus », en « cluster » et en « écosystèmes territoriaux » autour de la promotion du savoir, de l’innovation et de la propriété industrielle.
  • Comme projet économique et social, il traduit et accélère le processus de métropolisation qui organise très largement la hiérarchie urbaine et les grands équilibres territoriaux à l’échelle nationale. Il pose la question des articulations à trouver et promouvoir entre pôles d’excellence métropolitains et solidarité territoriale.
  • Comme opération majeure d’aménagement du territoire, il participe de la refonte urbaine, sociale et fonctionnelle de l’ensemble de l’espace francilien en en renforçant sensiblement les logiques de spécialisations hiérarchiques intra-métropolitaines.
  • Comme objet géopolitique, il souligne que toute grande opération volontariste d’aménagement portée par l’État éclaire sous un jour particulier le fonctionnement des institutions de la Ve République et constitue un enjeu de pouvoir et de rivalités de pouvoirs sur les territoires, en particulier aux échelles régionale, départementale et locale.
  • Comme objet didactique et pédagogique, il peut être enfin mobilisé comme étude de cas avec les élèves dans le cadre de la mise en œuvre des programmes de lycée et de collège (étude d’un territoire de proximité, mutation des systèmes productifs, aménagement du territoire et mutations urbaines, métropolisation, mondialisation…). De plus l’utilisation des données de l’Insee permet concrètement de travailler en détail sur une commune ou un groupe de communes dans le cadre d’une approche fine des territoires du quotidien.

 

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1. Paris-Saclay : de la « cité scientifique » à un cluster de rang mondial

Loin de tomber du ciel, la spécialisation du territoire de Paris-Saclay dans les fonctions de formation, recherche et innovation s’affirme très progressivement dès l’entre-deux-guerres avant de prendre son plein essor durant les « Trente Glorieuses » sous l’impulsion des politiques publiques.

1.1. Le rôle d’impulsion du complexe militaro-industriel dans les décennies 1950/1970

Entre 1947 et 1956, on assiste en effet à la création des sites du CNRS à Gif-sur-Yvette, du Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) à Saclay, énergie nucléaire militaire puis civile, 5 400 salariés aujourd’hui), du Centre d’essai des propulseurs (CEPr) de la Direction Générale des Armements (DGA) à Saclay, de l’ONERA (recherche aérospatiale publique) à Palaiseau, de l’INRA (agriculture) à Jouy-en-Josas et Versailles, d’antennes universitaires à Orsay ou de l’INSTN (sciences et techniques du nucléaire). Les grands programmes gaullistes, en particulier militaires, jouent alors un rôle structurant comme en témoigne, par exemple, la création de l’Inria (informatique et automatismes) en 1967 à Rocquencourt afin d’accompagner plus spécifiquement le lancement du « Plan calcul ».

Au sortir de cette période, ce territoire devient donc un des maillons essentiels de l’essor du complexe militaro-industriel français qui a largement structuré dès l’après-guerre, et structure encore largement aujourd’hui, les stratégies et les territoires de l’innovation. Ainsi, environ la moitié de l’effort de recherche en Île-de-France est militaire dans les années 1980 ; entre un tiers et 40 % aujourd’hui, sans doute plus en intégrant à ce calcul les technologies duales civil/militaire et l’élargissement du concept de défense à celui de sécurité (cf. lutte contre le terrorisme et la cybercriminalité…). La qualité du potentiel scientifique, technologique et industriel accumulé explique que les exportations françaises d’armements ont atteint en 2016 un nouveau record (plus de 20 milliards d’euros) et font de la France le 4e exportateur mondial.

Loin d’être un cas unique, le rôle majeur du facteur militaire dans l’essor des territoires de l’innovation se retrouve aussi dans bien d’autres pays, en premier lieu les États-Unis, le Royaume-Uni, l’URSS puis la Russie, ou la Chine actuelle. Le plus étonnant est qu’il soit souvent passé sous silence, voire ignoré, alors que, paradoxalement, la science, l’innovation et la technologie furent et demeurent un vecteur central de la puissance et de son affirmation mondiale ou continentale.

1.2. La création progressive d’un territoire de l’innovation : la «cité scientifique»

Dans le cadre de la grande réorganisation de l’agglomération parisienne mise en œuvre par le pouvoir gaulliste (réforme départementale, création des villes-nouvelles et lancement du RER, politique de décentralisation industrielle…), les équipes de Paul Delouvier développent le concept de « cité scientifique » dans les années 1960, qui débouche d’ailleurs dans les années 1980/1990 sur la mode des « technopoles » alors très étudiées par de nombreux géographes.

C’est dans ce contexte que certaines grandes écoles, à l’étroit dans Paris-centre, implantent de vastes campus sur le modèle nord-américain qui sert déjà de référence sémantique et conceptuelle : HEC s’implante à Jouy-en-Josas dont le campus est inauguré par le général de Gaulle en 1964, l’École Supérieure d’Optique (SupOptique) quitte le XVe arrondissement pour Orsay en 1967 (puis Palaiseau en 2006) tout comme Supelec quitte Malakoff pour Gif-sur-Yvette dans le quartier du Moulon en 1975 alors que l’École Polytechnique – École sous la tutelle du Ministère de la défense – arrive à Palaiseau en 1976. Cet espace demeure d’ailleurs très attractif comme l’indique encore en 2012 l’arrivée de l’ENSTA (École Nationale Supérieure des Techniques Avancées), sous la tutelle de la Direction Générale de l’Armement (DGA), qui quitte le 15e arrondissement pour s’implanter à Palaiseau juste à côté de l’École polytechnique.

Progressivement, ce territoire a aussi bénéficié de l’implantation de très grands équipements scientifiques de recherche fondamentale et appliquée (Synchrotron SOLEIL, laser à ultra haute puissance CILEX…) qui vont y structurer une partie de la vie scientifique.

Pour autant, paradoxalement, la concentration de ce potentiel exceptionnel sur un espace restreint s’est très largement faite au coup par coup sans réelle logique d’ensemble, ni stratégie cohérente. Se contentant de juxtaposer des entités bien individualisées à forte identité, la logique de voisinage permise par la proximité géographique s’est avérée assez décevante car elle n’a pas débouché, ou si peu, sur un ensemble intégré des plus efficients. Comment alors dépasser cette logique de « proximité fragmentée » ?

1.3. La relance des années 2010 : vers la création volontariste d’un « cluster » scientifique mondial

En remobilisant la logique volontariste des « Trente Glorieuses », l’État, sous la Présidence de N. Sarkozy, se fixe pour ambition entre juin 2007 et novembre 2008 de créer sur le plateau de Saclay et dans ses environs un « pôle scientifique et technologique – ou cluster – de rang mondial » sous l’intitulé de Paris-Saclay.

Cette référence sémantique au « cluster » renvoie à tous les travaux réalisés en géographie et en économie spatiale sur les articulations existantes entre développement local et systèmes productifs territorialisés (cf. districts industriels, SPL – systèmes productifs locaux, technopole/technopôle, pôles de compétitivité…).

Comme dans les années 1960, ce projet est aujourd’hui étroitement articulé à la fois à de profondes réformes de structures (cf. transformation en profondeur du système universitaire français) et à une très large refonte du cadre politique, administratif et institutionnel francilien (cf. Loi sur le Grand Paris de 2009, création de Paris Métropole…).

Les financements publics mobilisés, payés par l’emprunt donc la dette, sont tout à fait considérables puisqu’ils portent sur 5,3 milliards d’euros, dont 700 millions d’euros pour le volet scientifique, 2,6 milliards d’euros pour l’immobilier universitaire et 2 milliards d’euros pour les transports.

La création de ce cluster de rang mondial repose sur deux grands piliers.

— Premièrement, on décide de renforcer très fortement le pôle scientifique et universitaire déjà existant (École Polytechnique, Supélec, HEC, laboratoires du CNRS, CEA, Université d’Orsay…) en accélérant la venue de nouvelles entités. L’objectif affirmé est que le territoire de Paris-Saclay polarise non plus 10 % à 15 % (soit environ 30 000 chercheurs et assistants) mais à moyen terme 20 % de la recherche publique française.

Cette croissance est cependant en partie en trompe-l’œil puisqu’elle repose fondamentalement sur de nombreux transferts géographiques au sein même de l’espace francilien, en particulier au détriment de Paris. À la rentrée 2017, l’École Centrale-Paris a quitté Châtenay-Malabry, où elle était installée depuis 1969, tout en fusionnant avec Supelec. D’ici 2019 au fur et à mesure de l’achèvement des grands chantiers immobiliers, quatre nouvelles unités doivent s’installer : l’ENS Paris-Saclay, ex-ENS Cachan, qui quitte Cachan où elle était implantée depuis 1956 ; Agro-Paris-Tech, créée en 2007 par la fusion de trois anciennes Grandes Écoles qui occupaient des sites à Paris (Ve et XIVe arrondissement), Thiverval-Grignon et Massy ; et, enfin, Télécom ParisTech et l’Institut Mines-Télécom qui doivent quitter le XIIIe arrondissement.

— Deuxièmement, on décide en 2011 de fédérer le tout dans un très vaste ensemble institutionnel : la nouvelle « Université Paris-Saclay ». Elle est ainsi appelée à rivaliser avec les plus grandes universités mondiales, au moins dans un premier temps sur le papier, dans le cadre par exemple du « classement de Shanghai ». Est ainsi créée en 2015 la COMUE, une « communauté d’universités et d’établissements » qui oblige des acteurs voisins mais qui s’ignoraient largement à se parler et à travailler ensemble. La création de l’Université Paris-Saclay se traduit donc par le regroupant de 20 établissements : 13 établissements d’enseignement supérieur et de recherche et 6 organismes nationaux de recherche (CNRS, CEA, IHES, INRA, INRIA, ONERA). Ceci représente 89 512 personnes, dont 10 676 enseignants-chercheurs et plus de 68 000 étudiants, dont à terme près de 54 000 sur le site de Saclay, dont 5 500 doctorants. Ces personnels travaillent dans tous les domaines de pointe (agriculture, transports, énergie, numérique, aéronautique, infrastructures, physique, mathématiques, climat, chimie verte, santé, biotechnologies, big data…).

L’objectif est donc de constituer un gigantesque ensemble devant favoriser la mise en place d’enseignements communs, l’échange d’étudiants et la multiplication des collaborations scientifiques. C’est ainsi, par exemple, que sont créés des centres pluridisciplinaires autour de thématiques transversales communes comme l’Institut des neurosciences, l’Institut de biologie fondamentale moléculaire et cellulaire ou le Centre de nanosciences et de nanotechnologies. À Orsay, 21 millions d’euros de travaux vont ainsi être consacrés aux laboratoires de Physique des deux infinis et des origines, ou P210, associant le CEA, le CNRS et les universités Paris-Diderot et Paris-Sud. À Saint-Aubin, les travaux sont réalisés pour accueillir l’arrivée de l’un des lasers les plus puissants du monde cofinancé par les Fonds européens (Apollon performance) et le CNRS. Le projet d’ICE (Infrastructures pour les sciences du climat et de l’environnement) va y rassembler sur un même site plus de 300 chercheurs travaillant sur les évolutions du climat et venant du CEA, du CNRS et de l’UVSQ (Université Versailles-St Quentin). Enfin, afin de favoriser les transferts de technologies entre secteur public et secteur privé est créée la SATT (Société d’accélération du transfert de technologies Paris-Saclay).

Mais comme l’indiquent les polémiques apparues dans la presse ou surtout le sévère rapport de la Cour des comptes du printemps 2017, ces choix se heurtent à de nombreuses difficultés (gigantisme de la structure, lourdeurs de gestion, problèmes de gouvernance, différences considérable de cultures entre grandes écoles et universités…) d’un côté, des résistances en particulier de la part de certaines écoles d’ingénieurs, dont l’École Polytechnique, qui souhaitent garder leur marque et un très large degré d’autonomie, de l’autre.

Au-delà des débats légitimes sur les enjeux et les objectifs d’un tel projet ou les rythmes de sa mise en œuvre, se retrouve posée, comme dans les années 1960/1970, une question éminemment géographique. Comment passer d’une pure logique de proximité spatiale juxtaposant un potentiel considérable mais émietté et peu cohérent à la construction d’un véritable territoire de l’innovation travaillant en synergie grâce aux renforcements des liens fonctionnels entre les différents acteurs et à la définition d’une gouvernance commune ?

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2. L’établissement d’aménagement Paris-Saclay : une grande opération d’aménagement et d’urbanisme impulsée par l’État

La création volontariste de ce cluster de rang mondial se traduit directement dans l’espace par le lancement d’une grande opération d’aménagement et d’urbanisme. Pour la définir, l’impulser et la mettre en œuvre, la puissance publique, c’est-à-dire ici l’État, se dote d’un établissement d’aménagement dont les compétences sont très larges et qui dérogent au droit commun.

2.1. La création de l’Établissement Public d’Aménagement Paris-Saclay

Le projet de cluster Paris-Saclay s’accompagne de la création d’un établissement public d’aménagement, l’ÉPA Paris-Saclay (ÉPAPS), qui est présidé depuis mars 2016 par la Présidente du Conseil régional d’Île-de-France. Il est chargé d’impulser et de coordonner le développement immobilier et urbain du projet à la suite d’un CIACT (Comité interministériel d’aménagement et de compétitivité des territoires) tenu en mars 2006. Il a aussi pour mission de favoriser le développement économique du territoire (création d’incubateurs, de pépinières et d’hôtel d’entreprises…).

Ce projet s’inscrit lui-même dans un cadre beaucoup plus large qui voit l’État multiplier depuis quinze à vingt ans les grandes opérations d’aménagement de l’espace francilien (Seine-Amont, Seine-Aval, Plaine de France…). Inscrivant son action dans la longue durée, c’est à dire deux à trois décennies, l’ÉPA Paris-Saclay est doté en mai 2009 d’importants moyens financiers dans le cadre du programme d’investissements d’avenir (PIA). Il dispose ainsi en 2017 d’un budget de 89 millions d’euros, essentiellement assuré par la vente des droits à construire.

 

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source : Préfecture de l’Île-de-France, 2014

2.2. La création d’un campus appartenant aux dix premiers campus mondiaux

Le projet de Campus Paris-Saclay prévoit au total la construction de 1,7 million de m² de surfaces sur 562 hectares. La création de ce campus polynucléaire s’appuie à la fois sur les grands chantiers lancés pour accueillir les nouveaux établissements publics qui arrivent progressivement, sur la construction de nouveaux projets mutualisés (infrastructures sportives, nouvelles bibliothèques, onze restaurants universitaires…) et, enfin, sur la construction de logements et d’infrastructures de transport.

Dans le logement, l’objectif est d’accueillir et de loger sur place une population stable à travers la construction de plus de 5 200 logements familiaux et 5 900 lits étudiants. Concernant les transports, qui constituent aujourd’hui un véritable goulet d’étranglement du fait de leur déficience, la nouvelle ligne de métro automatique 18 Orly–Massy–Versailles de 35 km devrait être opérationnelle en 2024 dans le cadre du programme « Grand Paris Express » conduit par la Société du Grand Paris alors que la ligne du RER B Sud bénéficie de 500 millions d’euros pour sa rénovation. Enfin, trois zones d’aménagement concerté (ZAC) vont voir le jour autour de Polytechnique, Supelec et Versailles-Satory.

Ce processus d’urbanisation va bien sûr en retour accélérer la montée des prix immobiliers et la pression urbaine sur un espace encore en large partie agricole mais confronté depuis plusieurs décennies à l’étalement urbain. Dans ce cadre, une zone de protection naturelle agricole et forestière de 4 115 hectares est sanctuarisée par un décret de décembre 2013 alors que l’État négocie avec les collectivités territoriales concernées des contrats de développement territorial (CDT).

2.3. L’aménagement : une opération géopolitique lourde et complexe

Pour autant, le projet Paris-Saclay se heurte à de nombreuses difficultés. Il mobilise ou fait appel à une multiplicité d’acteurs publics, en particulier les collectivités territoriales (communes, intercommunalités, départements, région Île-de-France), et privés dont les compétences, les périmètres d’action, les moyens et, souvent, les intérêts sont différents, voire parfois contradictoires.

L’espace de compétence de l’établissement public d’aménagement, l’ÉPA Paris-Saclay (ÉPAPS) se décline donc à trois échelles différentes mais emboitées pour des raisons historiques : premièrement la grande opération Campus qui se déploie prioritairement sur le pôle de Saclay et ses annexes immédiats, deuxièmement le périmètre de l’OIN (Opération d’intérêt national, voir encadré 2) qui représente environ la moitié de son territoire et, enfin, troisièmement son espace propre d’intervention sensiblement plus large à celui du OIN. En effet, entre novembre 2005 et mars 2009, le gouvernement a lancé la création d’un OIN qui couvre 7 700 ha à cheval sur les deux départements et qui concerne trois communautés d’agglomération, ces intercommunalités regroupant 27 communes.

 

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Source : Cour des comptes, 2016

Cette situation institutionnelle et administrative explique la difficulté qu’a rencontré l’ÉPAPS à définir une stratégie d’ensemble face à ces enjeux de gouvernance qui pose des questions de géopolitique locale toutes à fait spécifiques. C’est d’ailleurs pourquoi le rapport de la Cour des comptes souligne les carences de pilotage global que rencontre aujourd’hui le projet puisqu’aucune structure de décision ne réunit de manière opérationnelle l’ensemble des parties prenantes (État, fondation, COMUE, ÉPAPS, collectivités territoriales, acteurs économiques) alors que l’ÉPAPS peine à jouer pleinement son rôle.

3. Paris-Saclay : un fort dynamisme démographique et social d’un espace riche

Pour comprendre au mieux l’enjeu que représente le projet Paris-Saclay, il convient de le « re-contextualiser » dans son territoire d’insertion. L’intérêt d’une étude géographique des systèmes productifs est d’articuler dans une logique systémique le dynamisme économique et productif avec la dynamique sociale et sociétale (évolutions démographiques, de la population active, des catégories socio-professionnelles…). Car les questions d’emploi, de chômage ou de travail, de spécialisation sectorielle et fonctionnelle sont au cœur des grands enjeux et des grands débats contemporains concernant les territoires, leurs dynamiques, leur degré d’attractivité, leurs niveaux de fractures et les logiques de solidarité à promouvoir.

3.1. Une augmentation de 40 % de la population en quarante ans

En quatre décennies, cet espace de la seconde couronne francilienne connaît une très sensible croissance démographique et urbaine. Il voit en effet sa population augmenter de 40 %, en passant de 313 300 à 439 000 habitants entre 1975 et 2013 (+155 000 hab.) pour regrouper aujourd’hui 3,6 % de la population francilienne. Si les principaux pôles urbains (Versailles, Massy, Montigny, Palaiseau, Trappes…) gardent un rôle majeur dans la structuration de l’ensemble, une large partie de la croissance est aujourd’hui captée par les petites communes périurbaines et rurales (cf. tableau 1). Ce fort dynamisme démographique y explique une forte urbanisation, en particulier sous forme pavillonnaire, puisque le nombre de logements y augmente de 138 % durant la même période.

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Cette dynamique démographique s’accompagne d’un fort dynamisme social dont témoigne la structure socio-professionnelle tout à fait spécifique de la population active résidente. Face à la marginalité des exploitants agricoles (0,1 %) et à la sous-représentation des ouvriers (11,6 %), le poids des employés est assez important (25 %) tout comme celui des professions dites intermédiaires (26,7 %).

Mais le facteur structurel le plus considérable réside dans la nette surreprésentation des cadres et des professions intellectuelles supérieures (33 % de la population résidente) qui y sont donc la catégorie sociale en position hégémonique socialement, culturellement, économiquement et politiquement. Cette orientation résidentielle, qui se dessine dès les années 1960-1970, s’explique à la fois par la qualité du cadre de vie et par l’offre d’emplois liée aux orientations sectorielles et fonctionnelles du tissu productif. Elle participe largement des très puissantes logiques de ségrégations sociales, résidentielles et fonctionnelles qui structurent aujourd’hui l’agglomération parisienne et, plus largement, l’ensemble de l’espace francilien. 

3.2. Un pôle d’emploi dynamique fortement spécialisé dans les cadres et professions intellectuelles supérieures

Cette dynamique démographique et urbaine est étroitement corrélée au fort dynamisme du marché du travail d’un côté, aux considérables mutations sectorielles et fonctionnelles de l’appareil productif de l’autre. Représentant un pôle de 263 000 emplois en 2013, cet espace joue en effet un rôle considérable dans l’organisation économique et productive francilienne, non pas tant par les effectifs globaux concernés (4,3 % emploi francilien) que par la qualité fonctionnelle des emplois qui s’y trouvent (cf. tableau n° 2).

En effet, face au poids très faible des agriculteurs (0,1 %, 108 exploitations agricoles) et des artisans-commerçants (3 %), les emplois d’ouvriers y sont peu nombreux (11,2 %) et les employés d’un poids moyen (21 %) face aux professions intermédiaires (27,4 %). Mais c’est surtout le rôle majeur occupé par les cadres et professions intellectuelles supérieures (37,2 % emploi total au lieu de travail) qui caractérise le mieux l’orientation productive du territoire et sa très forte spécialisation fonctionnelle.

Alors qu’une partie non négligeable de la population active résidente travaille à l’extérieur du périmètre de Paris-Saclay, ce territoire attire en retour un nombre important d’actifs non-résidents, en particulier les cadres et ingénieurs. L’ampleur des mobilités alternantes journalières entre lieux de résidence et lieu de travail et la relative faiblesse des réseaux de transports en commun y expliquent parfois la forte congestion des infrastructures, en particulier routières, aux heures de pointe.

 

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Du fait de sa spécialisation, ce territoire présente les taux de chômage parmi les plus faibles d’Île-de-France et de France (4,7 à 6,5 % des actifs en 2015), tout comme les zones d’emplois de Plaisir, Houdan et Rambouillet au sud-ouest de l’agglomération, très loin donc des difficultés à la fois de la Seine-Saint-Denis et des franges périphériques en crise comme les zones d’emplois de Mantes-la-Jolie, Meaux, Provins, Montereau-Fault-Yonne…).

Du fait de ses orientations fonctionnelles et sociales, ce territoire bénéficie globalement de hauts revenus (cf.tableau 3) puisque, selon l’Insee, le niveau moyen des salaires des cadres est deux fois plus élevé en France que celui des employés. La médiane du niveau de vie des habitants de la communauté d’agglomération Versailles Grand Parc est ainsi deux fois plus élevée que celle de la Plaine Commune en Seine St-Denis, une des collectivités les plus pauvres d’Île-de-France. 70 % à 80 % des ménages sont ainsi imposés donc solvables, contre seulement 44 % à La Plaine Commune. De même, le taux de pauvreté va de seulement 6 % à Versailles Grand Parc à 12 % à Saint-Quentin-en-Yvelines, du fait de la présence dans cette dernière de villes assez pauvres comme Trappes, contre 36 % à La Plaine Commune.

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Les données fournies par l’Insee à l’échelle communale, lorsqu’elles ne sont pas couvertes par le secret statistique (cf. cases blanches du tableau 4) permettent d’affiner cette première approche. Comme nous venons de le voir à l’échelle régionale, les processus de ségrégation sociale et résidentielle sont aussi considérables au sein même de l’espace de Paris-Saclay, qui demeure cependant globalement un des espaces les plus riches d’Île-de-France. Ainsi, le revenu moyen par unité de consommation des ménages est 2,8 fois supérieur aux Loges-en-Josas qu’à Trappes, et le revenu annuel par unité de consommation des 10 % des ménages les plus riches de Jouy-en-Josas est de 15 fois supérieur aux revenus des 10 % les plus pauvres de Trappes.

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Source : Insee, Fichier localisé social et fiscal année 2013

Les prix fonciers et immobiliers dans le territoire de Paris-Saclay sont donc souvent élevés, voire parfois dans certaines communes très élevés. Dans une logique de marché, ils favorisent du fait de la faiblesse du parc d’habitat social un processus d’éviction des catégories sociales les moins solvables dans un espace rare, donc cher et très concurrentiel.

4. La forte spécialisation fonctionnelle du tissu productif

4.1. L’approche des emplois par fonction : une grande nouveauté conceptuelle

Parallèlement à la répartition traditionnelle de l’emploi par grandes branches économiques (agriculture, industrie, services aux entreprises, services aux particuliers…), elles-mêmes segmentées en secteurs d’activités plus fins (cf. industrie : agroalimentaire, automobile, aéronautique, électronique…), l’Insee a développé ces dernières décennies une analyse fonctionnelle des emplois.

Fondée sur le regroupement des professions exercées par les actifs ayant un emploi, cette grille d’analyse a pour objectif de faire apparaître 15 grandes fonctions transversales aux secteurs d’activités (administration publique, agriculture, conception-recherche, éducation, fabrication, gestion, prestation intellectuelles…).

Grâce aux données très fines produites par l’Insee, cette approche de l’organisation territoriale des dynamiques économiques et productives peut être déclinée aux échelles nationale, régionale, sous-régionale et locale. Ces données permettent donc d’étudier finement le système productif (échelles nationale et régionale), le tissu productif (espace sous-régional comme ici pour Paris-Saclay) et le potentiel productif (échelle locale).Cette approche par fonctions est complétée par la création par l’Insee d’un nouveau concept, celui de « cadres des fonctions métropolitaines » qui sont définis comme des emplois stratégiques jouant un rôle majeur dans le rayonnement et l’attractivité d’un territoire. Cet outil permet en particulier de travailler sur le processus de « métropolisation » qui peut être défini comme la concentration dans les grandes métropoles en haut de la hiérarchie urbaine – régionale, nationale, continentale ou mondiale – des emplois et des fonctions les plus stratégiques.

Si le processus de métropolisation est d’abord étudié à l’échelle des grandes aires urbaines et métropolitaines, en particulier par exemple à travers le poids et le rôle de Paris et de l’Île-de-France aux échelles de la France et de l’Europe, il peut et doit aussi être décliné à l’échelle intra-métropolitaine comme en témoigne l’exemple de Paris-Saclay.

En trente ans, le nombre de cadres des fonctions métropolitaines (CFM) y connaît une croissance considérable en passant de 18 300 à 69 100 postes (+50 700 postes, +275 %). Surtout, les CFM y passent de 12 % à 26 % de l’emploi total. Dans de nombreuses communes, ils représentent dorénavant souvent entre un quart et plus du tiers de l’emploi total. À l’échelle régionale, le territoire de Paris-Saclay est, avec Paris et les Hauts-de-Seine, un des sous-espaces franciliens qui bénéficie le plus du processus de métropolisation.

 

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4.2. Les spécialisations du tissu productif de Paris-Saclay

L’analyse fonctionnelle détaillée des emplois situés sur les 27 communes composant le territoire de Paris-Saclay fait apparaître la forte spécificité du tissu productif du territoire concerné (cf. tableau 6) et renseigne donc sur son rôle et sa place dans la division spatiale du travail, régionale et nationale.

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Source : IAU IdF 2016

En effet, la sphère de la production y joue un rôle majeur avec 59 % des emplois totaux, contre 52 % pour l’Île-de-France et 50 % pour la France. Au sein de celle-ci, les fonctions de production concrète sont assez faibles (10 %), dans la moyenne francilienne mais sensiblement plus faibles qu’à l’échelle nationale du fait du faible poids de l’agriculture et de la fonction de fabrication. De même, les fonctions de commerce interindustriel et logistique y sont assez réduites car souvent peu qualifiées et fortement consommatrices d’espace. À l’opposé, les fonctions de la production abstraite y sont surreprésentées avec 36,6 % de l’emploi total, très largement donc devant la moyenne francilienne (29 %) ou nationale (20 %). Dans cet ensemble, si la fonction de gestion n’est pas négligeable (16,9 %), ce sont surtout les fonctions de conception-recherche avec 31 000 chercheurs (11,9 % des emplois à Paris-Saclay contre 4,7 % pour l’ensemble de l’Île-de-France) et les prestations intellectuelles (7,8 % des emplois) qui jouent un rôle déterminant. On retrouve là le poids considérable de l’appareil de recherche public et privé qui s’y est développé progressivement à partir des années 1960-1970 et qui va se renforcer sensiblement dans les années à venir avec les opérations lancées cette dernière décennie. Le dynamisme de la sphère de la production se traduit géographiquement par la présence de pôles majeurs d’activités (Courtaboeuf, Massy, Saint-Quentin, Vélizy-Villacoublay…).

À l’inverse, la sphère de la reproduction publique et privée (41 % emplois), pourtant de grande qualité, occupe ici une place moindre que les moyennes régionale (48 %) ou nationale (50 %) du fait de la « surreprésentation » de la sphère productive.

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Source : Insee 2016, Analyse fonctionnelle des emplois au lieu de travail.

Dans ce contexte, il n’est pas inintéressant pour analyser les mutations contemporaines de les réinscrire dans la longue durée historique (cf. tableau 7). Ces trente dernières années, le territoire de Paris-Saclay a vu ses emplois progresser de +68 %. Cette forte croissance est due à 64 % à la sphère de la production, dont les emplois augmentent de +76 %. Si la production concrète demeure stable, la moitié de la croissance totale de l’emploi est due à la fonction de production abstraite, c’est-à-dire au renforcement considérable du potentiel de recherche et d’innovation.

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Ce territoire a donc connu en quelques décennies un processus spectaculaire de spécialisation fonctionnel. Ainsi, dans sa zone historique centrale, l’enseignement supérieur représente 40 % des emplois d’Orsay-Gif (91), le pôle de l’École Polytechnique 63 % des emplois de Palaiseau (91) et le CEA 70 % des emplois du pôle de Saint-Aubin. Pour autant, alors que certaines communes des pôles historiques dominants (Orsay, Saclay, Gif, Trappes) voient leurs positions s’éroder ou stagner (cf. tableau 8), on assiste à l’inverse à la forte montée du potentiel de recherche dans de nouvelles communes, comme Guyancourt, Massy, Élancourt, Palaiseau, Les Ulis, Montigny, qui traduit localement un processus de diffusion débouchant sur un territoire multipolaire plus équilibré, en particulier vers l’est et vers l’ouest du dispositif.

 

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