GEOGRAPHIE HUMAINE

La misère invisible des campagnes françaises

1- UNE QUESTION D’ECHELLE D’OBSERVATION

Pauvreté et précarité dans les espaces ruraux: quelle voie pour une lecture géographique du phénomène? HAL

by Hélène Tallon  Scop Ariac / chercheure associée UMR Innovation

 

Plus les départements sont ruraux, plus ils sont attractifs (Baccaïni & Levy, 2009). Par ailleurs, plus les espaces sont éloignés des centres urbains, plus le niveau de vie est faible. Mais les départements les plus pauvres ne sont pas les moins dynamiques, et les espaces ruraux isolés résistent plutôt bien à la crise. Dans l’Hérault, département en grande partie rural et fortement concerné par la pauvreté, les dernières analyses montrent contre toute attente que c’est dans les communes les plus éloignées des pôles urbains (les communes multipolarisées et les communes isolées) que le revenu médian, certes limité, progresse le plus significativement17 (Dadoun, 2015). On voit à travers cet exemple que le choix de la bonne échelle d’observation de la pauvreté est capital pour percevoir des phénomènes socio-spatiaux de cette nature. Mais les objectifs de réduction du taux de pauvreté que se sont fixées l’Europe et la France18 peuvent largement contribuer à orienter les politiques publiques vers les espaces les plus denses, marginalisant encore une fois le vécu des habitants des espaces les moins denses. La complexité des espaces ruraux, dans leurs dynamiques singulières et les attendus de plus en plus hétérogènes des populations, pose de vraies questions d’insertion économique et de gouvernance des territoires. La revitalisation rurale bouscule les cadres d’analyse et d’intervention du développement rural. Plus qu’à des mesures de gestions globales et indifférenciées de la pauvreté rurale, la diversité des espaces et des situations amène à reconsidérer l’intervention sociale, à l’intérieur des trajectoires propres de développement des espaces. Les rares travaux mettant en rapport, dans les espaces ruraux, les modalités de l’intervention sociale avec les processus d’exclusion et de relégation, insistent sur le cadre d’action et le projet politique territorial qui les sous tend (Pagès & al., op.cit. ; Lyet & al., op.cit.). Faire face et s’en sortir, deux mouvements conjoints qui mènent sur les pistes de la reconnaissance, de la négociation identitaire et de la capacité d’action, c’est-à-dire vers les espaces possibles d’affirmation de soi, l’espace vécu étant le premier d’entre tous : « la capacité à identifier et à construire la proximité entre les individus et les lieux demeure un enjeu contemporain de premier ordre, un enjeu qui occupe les géographes depuis des siècles. Pourquoi les géographes sont-ils sont occupés à faire cela ? Tout simplement parce que la manière et l’endroit où nous faisons les choses sont importantes. Tout est important : d’où les idées viennent, à quel endroit les gens y réfléchissent, les discutent et les publient ; où ils les lisent, comment elles se diffusent, comment on s’en empare, à quel endroit on les ignore. […] C’est important, parce que cela modifie la manière dont nous pensons et fabriquons le monde. » (Fall, 2013 ; p.115).

 

Dossier complet

 

 

photo Dominique Milliez

 

 

2-  L’INVISIBILITÉ SOCIALE

LETEMPS.CH

by Jean Abbiateci

Une sociologue auvergnate dresse un portrait vertigineux de la pauvreté dans le monde rural français

Loin de la misère souvent explosive des banlieues françaises, la pauvreté des campagnes est une réalité plus silencieuse, invisible. C’est toute l’utilité du travail d’Agnès Roche, sociologue à l’Université de Clermont Auvergne et que Le Temps a rencontrée, de mettre des mots sur ces «vies de pauvres» du monde rural, ces «sans-dents» moqués par François Hollande.

Le livre qui condense ce travail est une succession vertigineuse des vies chaotiques d’habitants des villages du Puy-de-Dôme: des paysans en difficulté, des ouvriers, des jeunes néoruraux sans le sou, des petits commerçants qui ont fait faillite. Chez ces gens-là, les fins de mois sont difficiles, le surendettement une épée de Damoclès – le banquier est une figure détestée chez les agriculteurs –, l’alcool ou le sommeil une échappatoire.

Lire aussi:La révolution silencieuse des campagnes françaises

Logements indignes

Si cette pauvreté rurale trouve en partie son terreau dans la crise agricole, elle frappe aussi les jeunes des classes populaires – en France, la moitié des pauvres ont moins de 30 ans. Comme Julie et Simon, 23 et 20 ans qui vivent en couple dans un village du Puy-de-Dôme et dont la sociologue raconte l’histoire de vie. Simon a été bûcheron, mais se retrouve déjà en arrêt avec le dos en miettes: il refuse de travailler «dans un clapier» devant un ordinateur. «La priorité pour l’instant, c’est de manger à peu près à notre faim, le reste passe après…» Le tabac est le seul luxe du jeune couple: «Quand tu fumes, tu ne penses pas: «Putain, je suis dans la merde.»

Dans ces villages, les loyers sont certes très peu élevés – 290 euros pour Julie et Simon – mais les habitations sont souvent indignes et très mal isolées, dans un pays aux hivers redoutables. Simon: «On a été obligés d’installer un rideau sur la porte d’entrée pour couper le vent qui passe comme si on était dehors. Les fenêtres, c’est du simple vitrage, c’est du carton, les montants en bois prennent l’humidité, le bois gonfle, on ne peut pas ouvrir les fenêtres.» L’hiver, la température ne dépasse pas les 9 °C dans la petite maison.

Lire aussi:«De nouvelles solidarités s’inventent 
dans les villages français»

Pour survivre, «c’est ici le règne de la débrouille» pour tous. Des missions d’intérim, de l’aide à domicile, des petits trafics, de la cueillette des champignons. «A l’année, on en fait pour 500 euros, c’est toujours cela.» Au fil des pages, ce sentiment de «clôture terrible et de soumission des destins» frappe le lecteur. Malgré quelques petits miracles: mère à 17 ans, Corinne et son compagnon Gérard se sont rencontrés dans la rue. Après des années de galère et un coup de pouce du destin – l’équivalent de 10 000 francs suisses gagnés au loto –, le couple a trouvé un équilibre fragile «dans leur petit cocon» à la campagne avec leurs six enfants. Corinne cultive un potager et élève des volailles: «Mon chemin, pour moi, c’est ma fierté.»


A LIRE. Agnès Roche, «Des Vies de pauvres. Les classes populaires dans le monde rural», Presses universitaires de Rennes, 2016, 340 pages.

 

 

 

 

photo Dominique Milliez

 

3- ANALYSE : L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE TRIALECTIQUE

 

ARIAC :  COOPERATIVE D’ENTREPRENEURS

la caractérisation dans les études nationales de la pauvreté en milieu rural et des jeunes ruraux et néo-ruraux

La lecture des données statistiques, des documents de travail, des rapports d’étude et des ouvrages de recherche concernant les néo-ruraux et les jeunes ruraux pauvres, en particulier les plus récents, nous a fourni un panorama large de la question (nature de l’information, grain et échelle territoriale, contextualisation des données, types d’indicateurs, etc.), nous permettant de caractériser les publics ciblés, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, et de repérer les manques et lacunes dans l’information nécessaire à l’appréhension de la question. Cette première phase nous a permis d’émettre nos premières hypothèses concernant l’invisibilité étudiée, et de construire nos construire les questionnaires en fonction d’elles.

Le concept d’invisibilité est fortement lié à la question de la reconnaissance : « pour s’éprouver lui- même comme « invisible » en un sens figuratif, le sujet doit avoir déjà supposé qu’il a été reconnu en tant qu’individu dans l’ordre spatio-temporel ». (Honneth, 2004)1. Pour Pierre Rosanvallon, trois « écrans » constituent « le paradoxe de l’invisibilité sociale » : l’hypervisibilité de quelques-uns (par les médias entre autre), la prolifération de mots «fourre-tout » et les stéréotypes. En effet, la capacité de se maintenir dans l’espace public ne repose pas uniquement sur les seules performances des individus. Elle dépend largement des règles sociales qui légitiment une vie ou, au contraire, la précarisent (Le Blanc, 2009)2. Entre les «schèmes» de visibilité courants qui permettent aux individus de se voir les uns les autres, et la « scène » de visibilité leur donnant une existence médiatique, jouent des systèmes de représentation plus ou moins forts, plus ou moins actifs, ou plus ou moins audibles (Voirol, 2005)3. Cependant, dans le cadre territorial qui donne sa spécificité au public étudié, c’est autant l’individu en lui-même qui doit être reconnu que l’espace de ses pratiques et ses modes d’usage du territoire. Nous verrons que chez les ruraux que nous avons interrogés, l’invisibilité relève de phénomènes de différentes natures : méconnaissance des populations et des espaces, impensé de la pauvreté rurale, relégation et/ou marginalisation, sortie volontaire ou stratégique de l’activité professionnelle classique, volonté de ne pas être visible. Elle provient d’autre part de l’échelle à laquelle elle est appréhendée. Dans le sentiment d’appartenir à un espace spécifique, valorisé ou disqualifié selon les contextes ou les individus, jouent des processus actifs dans les formes de précarité ou de pauvreté rencontrées dans les zones rurales, et partant, dans la visibilité de ces phénomènes. S’il est clair qu’une part de l’invisibilité des populations rurales résulte de la structure même de l’espace, distances et isolement géographique se combinant pour diluer le regard et de ce fait rendant invisibles des populations qui ne le seraient pas dans d’autres contextes, elle n’en constitue pas le fait principal. L’invisibilité est un processus multidimensionnel complexe. Elle doit dans notre cas être mise en relation avec la problématique de la marge, plus encore qu’avec celle de l’exclusion. En effet, l’invisibilité se situe non seulement à la frontière des modèles mais aussi dans les modalités de visibilité des phénomènes sociaux, variables selon l’échelle spatiale considérée. Par définition, une personne « invisible » est une personne qui ne fait pas l’objet de mesures de soutien spécifiques, ou qui n’utilise pas ces mesures. L’invisibilité questionne donc directement la pertinence des politiques sociales et de manière plus large les politiques de développement territorial. Car si celle-ci peut découler d’une volonté de l’individu, le concours des différentes instances, principalement de celles concourant à l’insertion dans le marché du travail formel, est majeur. La manière dont les communes rurales appréhendent leurs populations contribue ainsi fortement à accroitre ou à relativiser cette invisibilité. L’invisibilité sociale questionne donc l’action collective ainsi que les régimes de justification des acteurs. Nous parlons ainsi de trialectique de l’invisibilité, celle-ci étant à la fois du ressort de l’individu, du territoire et des politiques publiques. Nous verrons que les personnes interrogées relèvent quasiment toutes la faiblesse des espaces d’expression à leur disposition, et cela quels qu’ils soient, et le besoin de s’inscrire dans le territoire, qui passe par des formes diverses (organisation de festival, activité agricole ou culturelle « de proximité », etc.).

Phase 2 : l’observation géographique plus fine de la pauvreté via les enquêtes de terrain

Il n’est pas possible d’étudier des populations rurales sans les référer à leurs espaces respectifs. Pour faire ressortir la dimension hétérogène de l’espace rural, nous avons souhaité mener deux séries d’entretiens sur deux territoires différents, dans les cantons ruraux du département de l’Hérault (Le Haut-Languedoc héraultais) et dans les cantons ruraux du département du Nord (L’Avesnois). Les espaces ruraux de ces deux départements sont en effet très dissemblables en termes de ruralité, tout en cumulant les indicateurs de pauvreté très intenses. De plus, dans ces deux territoires, les mouvements de population ont été intenses et sont structurantes de l’histoire de ces espaces, menant à des situations très opposées. Notons que dans les villes des cantons ruraux de l’Avesnois, la population rurale progresse jusqu’aux années 1970, étant aujourd’hui supérieure à ce qu’elle était un siècle avant, alors que dans les cantons ruraux du nord-ouest de l’Hérault, la population rurale décroche dès la fin du XIXe siècle, et malgré la reprise démographique très importante de ces 40 dernières années, elle est encore très nettement inférieure à ce qu’elle était un siècle auparavant. Notons aussi que les communes rurales du Nord amorcent une reprise démographique, visible en particulier dans les communes les moins denses.

Les questionnaires sont de type compréhensifs et semi directifs. Ils déclinent trois grands thèmes :
1) le parcours ou trajectoire de la personne, ou les éléments de compréhension de sa position actuelle, sociale, professionnelle et spatiale
2) son lien à l’espace rural en particulier celui sur lequel elle vit
3) son rapport aux solidarités (familiales, sociales, institutionnelles, incluant les dispositifs d’insertion et d’aide à la création d’activité).
Le terme « invisibilité » n’apparaît pas dans les questions, afin de ne pas induire les réponses. Les personnes sont amenées à parler de leur parcours scolaire et leur parcours de vie, de leur situation actuelle (avec une attention particulière portée aux revenus quels qu’ils soient), de leur rapport à leur territoire de vie, nouveau pour certains néo-ruraux récemment installés, habituel pour les jeunes, ainsi que des atouts et des contraintes perçus, de leur place et la manière dont ils se projettent dans cet espace et de celle dont ils gèrent les situations d’urgence financière, ou encore, dans ce contexte de faible revenu, des stratégies mises en œuvre pour construire un projet professionnel, sur ce territoire ou en dehors pour ceux qui veulent s’en extraire.
Les entretiens ont duré entre 1h30 et 2h30. Ils se sont fait au domicile des personnes (pour les néo- ruraux), ou dans des lieux très divers pour les jeunes (jardin public, domicile des parents, bureau d’une MLI, espace culturel, cafétéria universitaire). Certains entretiens se sont fait en binômes, même si ce n’était pas ce qui était recherché (couples ou convenance personnelle). Les enquêtes ont été réalisées au cours des mois d’août et septembre 2015.
La grille d’enquête se trouve en annexe 1.

Le panel est constitué de dix jeunes et onze néo-ruraux. Les personnes rencontrées ne forment pas un échantillon représentatif. Elles illustrent certaines situations peu documentées, sans épuiser la question.
Les méthodes d’approche des personnes que nous souhaitions rencontrer ont différé dans les deux départements. Précisons que, dans la mesure où notre objectif était de rencontrer des personnes faiblement repérées et peu connues des organismes sociaux, nous avons souhaité éviter les mises en contact via les institutions.

Dans l’Hérault, terrain que nous connaissions bien, c’est en mobilisant nos réseaux locaux informels que nous avons pu obtenir à la fois les contacts de personnes que nous voulions cibler, mais aussi un accord de principe nous assurant de leur consentement à nous livrer leur expérience de vie. Pour pouvoir répondre à un questionnaire concernant la pauvreté, les personnes ne doivent pas avoir peur d’être disqualifiées par l’enquêteur, dont a priori elles ne savent rien. Les membres des réseaux mobilisés ont de fait été des garants de la confiance que les personnes enquêtées nous ont accordée. Cette méthode a l’inconvénient de restreindre les cercles de contacts potentiels. Nous sommes arrivés très rapidement à identifier notre panel, sans avoir à chercher au-delà de ces réseaux locaux. Nous constatons que les profils des personnes interviewées dans l’Hérault sont plus homogènes que dans le département du Nord, sans que nous puissions dire s’il s’agit d’un effet de territoire (une population pauvre plus homogène que dans le Nord, ce qui est largement notre hypothèse) ou s’il s’agit d’un biais méthodologique.

Dans le département du Nord, où nous n’avions pas de contacts actifs, nous nous sommes appuyés sur deux sources de mise en relation :
– La première, un réseau d’accompagnement national ayant des déclinaisons régionales et départementales. L’implication du réseau a été très efficace, en particulier pour repérer les néo- ruraux pauvres. Nous avons malgré tout cherché à repérer des personnes qui ne seraient pas dans une démarche de création d’activité (donc plus anciennement installées sur le territoire), mais même en interrogeant d’autres contacts, nous avons été orientés vers ce type de profil ;

– La deuxième, les étudiants en géographie de l’Université de Valencienne. Nous avons demandé à ceux qui venaient des communes rurales concernées par notre étude de nous aider dans notre démarche. Là encore, recontactés individuellement, leur aide a été précieuse. Même s’ils n’étaient pas forcément directement concernés, ils nous ont orientés vers certaines personnes, servant en même temps de relai de confiance.

Phase 3 : l’analyse croisée de la littérature et des propos des personnes enquêtées

Pour chaque personne enquêtée, ont été analysés :
 les processus d’invisibilité et ses formes : invisibilité « politico-médiatique » (publics « mal vus » ou stigmatisés), invisibilité sociale (publics souffrant d’une absence de reconnaissance sociale), invisibilité institutionnelle et/ou administrative (publics situés aux « angles morts » de l’action publique et de l’analyse institutionnelle), invisibilité territoriale (mise à l’écart territoriale de certains publics), etc.

 Les processus menant à la pauvreté/ permettant d’y échapper ou y faire face. Quels besoins se dégagent en termes de politiques publiques ? Quels usages ces personnes ont-elles des dispositifs existants ? Sont-ils sous utilisés et si oui pourquoi ? Comment la question de l’autonomie se pose-t- elle chez les jeunes ruraux aux faibles ressources ? Qu’en est-il du logement, de l’hébergement et de l’habitat en général ?

 le fonctionnement de l’invisibilité perçue et ses conséquences pour les personnes concernées, ainsi que pour les gestionnaires du territoire. Quelle image du territoire construit-elle ? Dans quel cas, à l’inverse, ces mêmes publics sont-ils visibles, et pourquoi ? Cette invisibilité est-elle choisie et recherchée ?

LIRE LA SUITE SUR DEUX CAS CONCRETS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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