ARPENTEURS DE LA GEOGRAPHIE

La Géo coloniale : le cas Marcel Dubois

CYBERGEO

par Nicolas Ginsburger

Disparu le 23 octobre 1916, Marcel (Edmond) Dubois (1856-1916) était depuis 1893 professeur de géographie coloniale à la faculté des lettres de l’université de Paris. Dans le contexte de la Grande Guerre, il fut honoré par ses pairs comme un « professeur aimé et apprécié », après presque 25 ans de titulariat, auxquels il faut rajouter ses huit années de maîtrise de conférences au même endroit, de 1885 à 1893 : trois décennies donc à la Sorbonne, suscitant plusieurs nécrologies (Gallois, 1916 ; Perret, 1916 et 1916-1917 ; Pfister, 1917), une longévité quasi unique dans l’élite académique parisienne de l’époque, plus courante dans les universités de province, une carrière brillante, étudiée depuis à plusieurs reprises, après un long purgatoire de plus d’un demi-siècle (Broc, 1978 ; Berdoulay, 1995 ; Soubeyran, 1997 et 1998 ; Clout, 2011a ; Clerc, 2014).

Photographie 1 : portrait de Marcel Dubois, l’air relativement âgé et malade – sans date, sans doute peu d’années avant sa mort (source : Coll., 1932, p. 318)

Avec lui, la géographie coloniale avait trouvé une légitimation académique inédite à la fin du XIXe siècle, bien que relativement partagée avec son cadet Maurice Zimmermann (1869-1950)à Lyon (Clerc, 2014 et 2017), tous deux témoignant d’une certaine maturité scientifique et surtout institutionnelle des « savoirs coloniaux » (Singaravélou, 2011), antérieure au cas allemand par exemple en ce qui concerne la discipline géographique (Ginsburger, 2014). La géographie coloniale s’installait dans le lieu le plus légitime de l’enseignement supérieur français et de la discipline, menée par Paul Vidal de la Blache (1845-1918), pour sa part encore maître de conférences mais directeur adjoint de l’Ecole normale supérieure (ENS) jusqu’en 1898 (Sanguin, 1993). Dubois était alors en bonne intelligence avec son maître, co-fondateur et directeur des Annales de géographie en 1891, avant que n’intervienne une rupture spectaculaire entre les deux hommes, abondamment évoquée quoique finalement assez peu étudiée et encore largement inexpliquée, sinon par l’opposition entre « géographie coloniale et géographie des vidaliens » (Robic, 1993 ; Soubeyran, 1997 et 1998 ; Deprest, 2009, p. 85-88 ; Clerc, 2014).

 

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C’est qu’au total, et malgré la nouveauté institutionnelle que représenta cette promotion, relativement peu d’études ont été consacrées en propre à la réalité et aux coulisses de l’ascension rapide de Dubois au sommet de la hiérarchie académique, à un poste où lui, comme beaucoup d’autres historiens et géographes, élève de Fustel de Coulanges à l’ENS, ancien membre de l’Ecole française d’Athènes (EFA) et savant docteur en histoire antique, n’était pas vraiment attendu. Etait-ce seulement que, mû par l’enseignement de Vidal et par le contexte colonial, il s’était « improvisé » géographe, comme d’autres savants du premier cercle des vidaliens, nommés sur les chaires de géographie générale qui étaient alors créées dans les universités de province (Berdoulay, 1995 ; Robic, 1998 et 1999) ? La situation semble plus complexe et la trajectoire de Dubois moins linéaire qu’il n’y paraît, ce que confirment les archives que nous avons pu consulter, ainsi que diverses sources imprimées jusqu’ici peu citées dans les écrits, relativement nombreux, traitant de Dubois, rarement pourtant de façon frontale et sur une période aussi courte.

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Il s’agit donc ici de revenir sur ces deux décennies, entre 1876 et 1895, fondamentales dans l’histoire de l’institutionnalisation de la géographie française (Broc, 1974 ; Berdoulay, 1995) et de la légitimation académique de la « question coloniale » dans les années de fondation de la IIIe République. On le fera en adoptant une approche à la fois actorielle, interactionniste et structurelle, sous l’angle de Dubois précisément, autant du strict point de vue de ses nominations académiques que de son activité pédagogique et organisationnelle, marquée en particulier par la fondation d’un premier « institut de géographie » à Paris. Pour cela, on s’attachera ici à insister sur trois aspects : d’abord l’aspect documentaire, en particulier à travers des archives directes et inédites, complétant celles que l’on connaît déjà mais depuis peu de temps (Clout, 2011a), en particulier des extraits de correspondances et de dossiers administratifs, ainsi que plusieurs portraits peu connus de notre géographe ; ensuite l’aspect historique, en insistant sur le contexte, interne et externe à la discipline, par un effort particulier de comparaison avec ses contemporains et ses pairs français ; enfin l’aspect contingent de la carrière de Dubois, sans téléologie quant à sa « vocation » de géographe, plus encore colonial, en insistant sur les obstacles et critiques qu’il connut pendant cette période plus difficile qu’on ne le croit.

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Dubois, géographe colonial ? Oui, mais comment, pourquoi et selon quelle trajectoire ? Pour répondre à ces questions et proposer un nouveau « regard » sur les débuts de la géographie coloniale française (D’Alessandro, 2003), on étudiera d’abord ses années de formation à Paris et en Grèce, qui ont pu contribuer à sa connaissance d’un certain terrain sinon colonial, du moins méditerranéen, voire à sa « vocation » complexe de géographe. On considérera ensuite la façon dont, à Nancy puis dans la capitale, il s’est peu à peu imposé comme une personnalité jeune mais importante de l’enseignement universitaire et du mouvement colonial, notamment à travers la fondation et l’organisation d’un institut de géographie novateur. On verra enfin les circonstances précises de sa nomination comme professeur de géographie coloniale, en 1893, point culminant de sa trajectoire professionnelle mais aussi objet d’oppositions.

 

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