DONNEES ET ANALYSES

La Réunion, un « département, socialement hors norme » ?

SENAT

Gélita HOARAU, Sénatrice de La Réunion

Selon une expression de l’Insee qui date déjà de 2013, La Réunion est un « département, socialement hors norme ».

Le taux de chômage demeure à un niveau extrêmement élevé, il est trois fois supérieur à la moyenne de la France hexagonale. Plus de la moitié des jeunes qui ont quitté l’école sont privés d’emploi. C’est une force de travail d’une richesse exceptionnelle qui ne peut s’exprimer. Cela génère donc d’importantes frustrations de la part d’une population qui se sent exclue de la société.

Conséquence de ce chômage, plus de 40 % des Réunionnais vivent en dessous du seuil de pauvreté de l’Hexagone.

Dernier indice alarmant : le taux d’illettrisme. Il reste plus de trois fois supérieur à celui de l’Hexagone. En ma qualité d’enseignante, vous comprendrez combien je déplore cette situation, car l’illettrisme est une des principales sources d’exclusion !

Le monde change. La Réunion se dirige vers le million d’habitants et se situe au coeur d’une région marquée par une démographie très dynamique. En 2050, Madagascar, située à 800 kilomètres de chez nous, comptera plus de 40 millions d’habitants. Pour d’autres pays dans le voisinage de La Réunion, l’Organisation des Nations Unies (ONU) prévoit pour la même échéance 65 millions d’habitants au Mozambique, 137 millions en Tanzanie.

Cette croissance démographique aura lieu alors que les effets du changement climatique continueront à s’amplifier. Cela se traduira notamment par la montée du niveau de la mer qui conduira des millions de personnes à chercher un autre lieu de vie. La sécheresse fait déjà des ravages, en particulier à Madagascar. À Mayotte, le manque d’eau perturbe considérablement la vie de ce département. Le changement climatique va donc peser sur le développement économique des décennies à venir. La Réunion sera elle aussi concernée.

En conséquence, nous devons avoir le courage de dire qu’il nous faut un nouveau cadre normatif pour traiter tous les problèmes globalement, en particulier ceux de l’économie.

71 ans après l’abolition du statut colonial et sa transformation en département français, La Réunion est à la croisée des chemins.

La suppression cette année des quotas sucriers suscite une grande inquiétude. Dans la compétition mondiale, La Réunion n’est pas de taille à résister à l’Europe ou l’Amérique latine. La survie de la filière canne-sucre et de ses 18 000 emplois dépend donc actuellement, d’une part, d’une aide d’État visant à réduire le déficit de compétitivité de ce secteur et, d’autre part, de l’exclusion des sucres spéciaux des accords commerciaux entre l’Union européenne et les pays tiers. Autant de protections bien fragiles face à la demande constante d’abattre les barrières tarifaires.

De plus, l’Union européenne négocie un accord de partenariat économique avec le groupe des pays d’Afrique australe et orientale, les voisins de La Réunion. Ce sont les produits d’un ensemble économique de plus de 600 millions d’habitants qui pourront entrer sans taxe dans le marché européen, donc à La Réunion. Nombre de ces marchandises concurrencent directement la production réunionnaise. L’histoire nous enseigne que les articles 299-2 puis 349 du Traité européen, et donc notre statut de région ultrapériphérique (RUP), n’ont pas empêché que l’abolition des quotas sucriers s’appliquent à notre île.

L’intégration économique de La Réunion dans son environnement régional va déterminer l’avenir de sa société. Si elle se faisait au détriment de nos intérêts, elle pourrait faire de notre île un département encore plus « socialement hors norme ».

C’est pourquoi je considère qu’il est important qu’un moyen soit trouvé pour que les Réunionnais puissent être directement associés à ces négociations. Mesdames, messieurs, chers collègues, regardons la réalité en face et n’hésitons pas à changer de logiciel. Les Réunionnais appellent à la responsabilité.

En son temps, le sénateur Paul Vergès avait déposé une proposition de résolution le 3 juin 2014 relative à une nouvelle politique énergétique et à un co-développement durable et solidaire dans l’océan Indien. Cela aurait permis de réaliser une initiative concrète et significative à la veille du Sommet de Paris en 2015. La France peut reprendre ce projet.

La Réunion dispose d’importants atouts pour relever les défis d’aujourd’hui et demain que sont la transition démographique, la fracture sociale, la révolution technologique, le changement climatique et la mondialisation des échanges économiques.

Ces défis ont été inlassablement mis en exergue par Paul Vergès, à qui j’ai le grand honneur de succéder au Sénat et dont le charisme visionnaire a longtemps présidé aux destinées de notre île. Je tiens, en cet instant, à honorer sa mémoire. Son analyse nous aurait été précieuse aujourd’hui.

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photo Dominique Milliez

Hervé BACHERÉ, Responsable de publication à la Direction des statistiques d’entreprise de la Direction générale de l’Insee

Poursuivre le développement de l’économie productive réunionnaise, une clé de la réduction des écarts de richesse créée par habitant

L’Insee est présent dans l’océan Indien à travers une direction régionale disposant de deux sites, l’un à La Réunion, l’autre à Mayotte. Celle-ci collecte et produit des informations statistiques d’une part, réalise des études visant à identifier les spécificités et les enjeux régionaux et locaux d’autre part. Ces travaux permettent notamment de décrire le tissu entrepreneurial de La Réunion, en dressant les constats suivants.

Un PIB par habitant plus faible qu’en France, mais élevé dans la zone

En 2013, le PIB par habitant s’établit à 19 300 euros à La Réunion, soit 1,5 fois moins que le niveau françaisUn nombre d’emplois par habitant plus faible et une moindre productivité des emplois pénalisent la richesse dégagée par habitant. Par rapport à ses voisins de l’océan Indien, La Réunion se situe en revanche nettement au-dessus en termes de richesse créée par habitant.

Source : Insee – Comptes économiques

Des activités productives moins développées qu’en métropole

Comme dans les autres départements d’outre-mer, l’économie productive, qui regroupe les activités potentiellement exportatrices de biens et services (agriculture, industrie, commerce de gros et services aux entreprises), est moins développée à La Réunion qu’en moyenne nationale : 22 % des emplois relèvent de la sphère productive, contre 34 % au niveau national.

Cela s’explique par un développement économique plus tardif et des handicaps naturels, notamment l’éloignement de la métropole et la taille du marché. La faible ouverture vers l’extérieur de l’économie réunionnaise, en particulier vers ses voisins de l’océan Indien, explique aussi sans doute en partie le poids limité de cette économie productive. Ainsi, si la part de l’emploi public dans l’emploi total est élevée (31 % contre 21 % en métropole), c’est surtout parce qu’il manque des emplois relevant du secteur privé.

Mais l’emploi est très dynamique dans cette sphère productive sur la période récente : il a progressé de 6,2 % à La Réunion entre 2008 et 2013, alors qu’il diminuait de 1,5 % en moyenne nationale. La croissance de l’emploi régional dans cette sphère est même plus forte que dans la sphère présentielle.

Répartition entre activités productives et présentielles

Source : Insee Clap

Des services aux particuliers très développés

La répartition de l’emploi selon les secteurs d’activité à La Réunion est sensiblement différente de celle de la France entière : outre le poids important de l’administration publique déjà évoqué, les services aux particuliers sont très développés : santé, activités artistiques et récréatives, associations… À l’inverse, l’industrie manufacturière est nettement moins présente qu’en moyenne nationale, de même que les activités financières et d’assurance. En dépit des atouts touristiques de la région, l’hébergement- restauration est également moins représenté.

Indice de spécificité sectorielle pour les 20 secteurs d’activité : La Réunion par rapport à la France entière

Source : Insee Clap 2014 – Nomenclature en 38 secteurs

48 000 entreprises, 6,6 milliards d’euros de valeur ajoutée

En 2014, La Réunion compte 48 000 entreprises marchandes, qui dégagent 6,6 milliards d’euros de valeur ajoutée. Les entreprises participent donc pour 40 % au PIB réunionnais ; en comparaison, au niveau national, les entreprises contribuent pour 50 % du PIB. Les entreprises réunionnaises réalisent 0,6 % de la valeur ajoutée produite par les entreprises en France. Du fait de son insularité, La Réunion importe beaucoup plus qu’elle n’exporte : en 2015, 4 672 millions d’euros d’importations pour 294 millions d’euros d’exportations. En 2014, le taux de marge des entreprises hors micro-entreprises s’élève à 31 %, contre 25,3 % en métropole.

Des entreprises relativement petites

En 2014, les trois quarts des entreprises réunionnaises n’emploient aucun salarié, tandis que seulement 17 entreprises en emploient plus de 250. Les entreprises sont moins concentrées à La Réunion qu’en métropole : en proportion, il y a moins de très grosses entreprises. Par exemple, 1 % des entreprises (hors micro-entreprises) réalisent 40 % de la valeur ajoutée contre 65 % en France. L’investissement est très concentré : les 5 % des entreprises qui investissent le plus représentent 95 % de l’investissement total.

Concentration dans le secteur marchand (en part cumulée)

Source : Insee Esane 2014 (données individuelles)

Champ : entreprises des secteurs principalement marchands non agricoles et financiers, hors micro-entrepreneurs et micro-entreprises au sens fiscal

Les créations d’entreprises en baisse

Entre 2010 et 2014, les créations d’entreprises ont baissé à La Réunion : la région avait un taux de création très élevé en 2010 et il est désormais inférieur à la moyenne métropolitaine3(*). Le profil des entreprises créées a aussi évolué, avec beaucoup moins de créations dans le secteur du commerce. Si les chômeurs restent les premiers créateurs au premier semestre 2014, ils sont moins nombreux qu’en 2010. La part des femmes parmi les créateurs d’entreprises reste stable (29 %).

Comme la tendance nationale, les créateurs sont un peu plus âgés et diplômés qu’en 2010. Ils ont aussi plus d’expérience dans leur domaine. Mais les projets démarrent avec un investissement financier nettement plus faible qu’en 2010 et les créateurs sollicitent moins souvent les aides publiques. Au démarrage de leur activité, moins d’une nouvelle entreprise sur cinq emploie des salariés.

Les créations d’entreprises à La Réunion (secteurs marchands hors agriculture)

Source : Insee – Sirene – Répertoire des entreprises et des établissements

Des entreprises moins pérennes qu’en métropole

Trois ans après leur création, 64 % des entreprises créées en 2010 à La Réunion sont encore en activité. La pérennité à trois ans s’améliore comparativement à la génération 2006, qui s’élève à 61 %, du fait d’une conjoncture économique moins dégradée en 2013 qu’en 2009, mais aussi d’une amélioration du profil des créateurs. Toutefois, le taux de survie reste plus faible qu’au niveau national (71 %). À La Réunion, la catégorie juridique est le critère le plus important pour la pérennité des entreprises, bien plus qu’au niveau national. Ainsi, après trois ans d’existence, à peine plus de la moitié des entreprises individuelles réunionnaises sont toujours en activité ; a contrario, huit sociétés réunionnaises sur dix sont encore actives trois ans après leur création (83 %), soit 6 points de plus qu’au niveau national.

Taux de pérennité des entreprises créées en 2006 et 2010

Source : Insee, Sine 2006 et 2010

Champ : entreprises du champ Sine, hors régime de l’auto-entrepreneur

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photo Dominique Milliez

 

Daniel MOREAU, Président de l’Association pour le développement industriel de La Réunion (Adir)

Une industrie dynamique qui porte le développement économique

L’économie réunionnaise est dynamique : ce sont plus de 5 000 entreprises créées tous les ans. Cette dynamique se traduit par une augmentation de la création d’emplois de près de 3,3 % en 2016, représentant près de 4 750 emplois supplémentaires. Mais cette dynamique exceptionnelle ne parvient pas à contenir la croissance de la population active supérieure à 6 500 personnes en moyenne tous les ans. La structure de la population est également particulière puisque les moins de 20 ans représente 31 % de cette dernière contre 24 % en métropole.

La mobilisation du secteur privé en termes de création d’emplois ne peut donc seule apporter une réponse suffisante. L’ensemble des acteurs publics et privés du territoire doit travailler de concert pour proposer un modèle de société durable permettant de poursuivre le rattrapage engagé depuis la départementalisation.

L’industrie réunionnaise est un vecteur de croissance qu’il faut soutenir : en effet, les 4 700 entreprises industrielles réunionnaises génèrent plus de 3,37 milliards d’euros de chiffre d’affaires et occupe plus de 16 800 emplois. Cependant, sa part dans la valeur ajoutée locale est de 7,7 % contre 13,8 % au niveau national ; il faut donc soutenir l’industrie et la production réunionnaise pour que cette dernière continue à générer des emplois stables et non délocalisables.

Mais entreprendre une activité industrielle est une aventure complexe ! Il faut imaginer le produit, prendre le risque marché, investir lourdement dans l’appareil productif, intégrer la question logistique, recruter, mettre en marché, et surtout, vendre ! Cette aventure est d’autant plus singulière qu’on la réalise en outre-mer où le rapport entre les montants de capitaux engagés et la taille réduite des marchés rend les équilibres fragiles… Et pourtant, l’industrie réunionnaise investit tous les jours, et de nouveaux appareils productifs, modernes et performants complètent un outil industriel exceptionnel pour un territoire insulaire comme le nôtre.

L’industrie réunionnaise s’est diversifiée autour de l’agroalimentaire, des biens d’équipement, des biens de consommation et des biens intermédiaires. Cette force économique s’est construite en répondant aux défis qui sont les nôtres, le premier étant le temps. La logique industrielle est une logique du temps long, il faut pouvoir investir en sérénité et envisager finement les retours attendus. Notre territoire économique, de par ses handicaps structurels, est accompagné par des dispositifs régionaux, nationaux ou européens. Cela permet de rendre possible l’industrie et la création d’emplois industriels et il est impossible de conduire un projet industriel sans visibilité sur ces dispositifs. Nous travaillons donc, auprès des collectivités locales, de l’État et de la Commission européenne pour faire en sorte que les dispositifs en vigueur ne soient pas remis en cause de manière systématique, au gré des agendas politiques ou sociaux. Nous voulons une politique de développement économique stable, autorisant la compétitivité de nos entreprises sur le long terme, dans un contexte concurrentiel accru.

Une industrie qui marche, c’est une industrie qui vend ! Nous devons donc poursuivre les efforts engagés en matière d’innovation pour proposer des produits toujours plus performants et adaptés à nos marchés et aux attentes de consommateurs de plus en plus exigeants.

Des contraintes qui doivent amener des solutions adaptées

Notre environnement géographique doit être pris en compte dans les analyses conduites car il est particulier. Si, en effet, nous partageons avec nos proches voisins l’insularité, ce qui nous distingue est plus grand… Ainsi, Madagascar concentre près des neuf dixièmes de la population totale de l’espace régional alors que le tandem Réunion-Maurice est à l’origine de plus des deux tiers de la production économique. Quant au niveau de vie par habitant, il se distribue dans un rapport de 1 à 40 (450 dollars par habitant et par an à Madagascar pour 17 600 dollars par habitant et par an à La Réunion !).

L’analyse des données d’import-export montre que le niveau des échanges reste faible et la coopération régionale pour le secteur privé embryonnaire. Même si un pôle d’échanges intra-régional est identifiable, principalement entre Madagascar, La Réunion et Maurice, les échanges à l’intérieur de la région se maintiennent à un niveau qui reste limité, estimé entre 3 et 5 % des flux commerciaux de la zone.

Nos stratégies de développement doivent donc tenir compte de cet environnement, car si le marché intérieur reste à conquérir, nos réflexions ne peuvent faire l’économie de l’ouverture internationale.

Au niveau européen, la tendance est clairement à la réindustrialisation du tissu économique, les services, délocalisables, « uberisables », et très volatils sont certes essentiels au développement économique mais ne permettent pas de bâtir un socle économique suffisamment solide. Cette prise de conscience est également réelle au niveau national, elle se traduit par la mise en oeuvre de stratégies ambitieuses comme le plan « Industrie du futur » ou la version initiale du « Pacte de responsabilité » qui devait être ciblé sur la seule industrie. Ces stratégies ne peuvent oublier nos territoires ; elles doivent donc trouver des déclinaisons opérationnelles, adaptées et tenant compte des réalités auxquelles nous faisons face :

– notre économie subit des handicaps permanents qui grèvent sa compétitivité. Leurs effets ne peuvent que tendre à s’aggraver tant la morphologie du tissu économique réunionnais diffère de celle du marché continental européen et mondial qui, en restructuration constante, est guidée par la recherche systématique d’économies d’échelle auxquelles notre industrie ne peut prétendre ; c’est là le pivot du raisonnement ;

– l’éloignement des sources d’approvisionnement ne permet pas la gestion en flux tendu telle qu’elle est pratiquée en Europe. Les approvisionnements constituent pour l’essentiel des entreprises un souci majeur et les délais d’approvisionnement impliquent un volume et des surfaces de stockage importants, ce qui renchérit les coûts de la matière première. L’étroitesse du marché local freine le développement d’une connectivité maritime et aérienne performante, même si de grands opérateurs mondiaux, comme la CMA CGM, ont choisi de faire de La Réunion un hub d’éclatement dans l’océan Indien depuis cette année ;

– l’outil de production est souvent surdimensionné pour le marché local mais sous-dimensionné par rapport à des unités semblables en Europe. Les lignes de production ne sont en moyenne utilisées qu’à 63 % de leur capacité. Cette sous-utilisation des capacités de production fait baisser la rentabilité des investissements et la compétitivité sur les coûts des produits face aux importations. Par ailleurs, compte tenu de l’étroitesse des marchés locaux, l’ensemble des frais fixes est amorti sur des volumes bien inférieurs à ceux auxquels peuvent prétendre leurs concurrentes continentales, ce qui accroît fortement leurs handicaps de compétitivité. Les efforts déployés par les entreprises locales pour différencier leur offre sur des critères de compétitivité hors coûts, qualité et services notamment, ne peuvent suffire à combler ces handicaps.

– citoyennes et européennes, les industries réunionnaises appliquent à la lettre toutes les réglementations, notamment sur le plan social et environnemental, ce qui les place dans une situation de compétitivité défavorable par rapport aux entreprises des pays de la zone, non astreintes aux mêmes obligations.

Des opportunités réelles qu’il faut saisir

L’industrie réunionnaise affronte ces handicaps en proposant des produits toujours plus adaptés au marché réunionnais. Il apparaît indispensable d’explorer toutes les possibilités que peut encore offrir l’import-substitution et elles sont nombreuses lorsque l’on considère le poids des importations de l’île. Il reste également des niches à développer. L’ensemble de ces opportunités peut permettre de créer des unités de production qui peuvent générer des centaines d’emplois.

Toutes les économies s’appuient sur la dynamique de leur marché intérieur pour envisager des développements à l’export ensuite. Le marché intérieur réunionnais, du fait de la démographie et du rattrapage continu des niveaux de vie, est particulièrement dynamique. L’industrie réunionnaise a une volonté forte : être leader sur son marché intérieur. Ce leadership est nécessaire car il renforce la crédibilité du produit et génère du volume d’activité. Il impose des contraintes d’agilité, de performance. C’est en développant encore plus ce socle de compétences que la production locale pourra s’envisager un futur à l’export.

La puissance publique doit être un partenaire de cette ambition, avec les marchés publics, mais également grâce à des dispositifs performants de développement économique (différentiel d’octroi de mer, Fonds européen de développement économique régional (FEDER), défiscalisation, soutien à la recherche et développement…).

Dans tous les secteurs de l’industrie, l’innovation est un enjeu et une nécessité. L’objectif est double : se différencier pour faire face à un contexte très concurrentiel et répondre aux besoins des consommateurs de demain. Si l’effort d’investissement en matière de recherche et développement doit encore s’accentuer, les savoir-faire industriels réunionnais sont parfaitement adaptés à un environnement complexe. Il a fallu adapter les outils productifs et les produits aux attentes d’un marché étroit mais dynamique, et surtout aux attentes de consommateurs ouverts sur le monde et demandeurs de produits de qualité. De fait, l’industrie est devenue agile, adaptée à de petites productions, et elle sait respecter toutes les normes européennes ou françaises que ce soit en matière de qualité ou d’environnement.

Les secteurs ciblés dans les projets stratégiques du territoire, comme l’environnement, la construction durable ou l’agro-industrie ont bénéficié d’un soutien qui permet aujourd’hui de parler d’offre réunionnaise.

Nous voulons collectivement, avec le recul qui est le nôtre sur le secteur de la production locale, poursuivre le développement d’une industrie dynamique, inclusive et rayonnante.

Des leviers à mettre en oeuvre immédiatement pour restaurer la confiance

Les leviers pour la consolidation et le développement d’une industrie réunionnaise sont connus : il s’agit tout d’abord de réduire le coût du travail car c’est un élément de compétitivité majeur de l’industrie. Nous devons bénéficier d’une projection des mesures nationales permettant de ne pas réduire l’écart de compétitivité inhérent à notre territoire. Pour exemple, la loi de finances pour 2017 propose une majoration de 1 % du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) au niveau national, sans que cela ait été décliné dans les DOM. C’est une erreur qui représente un déficit de compétitivité de près de 60 millions d’euros pour nos entreprises. De même, le coup de rabot qui a été appliqué sur les exonérations de charges sociales dont nous bénéficions coûte aux entreprises des DOM depuis 2013 près de 195 millions d’euros par an (rapport de la commission des finances de l’Assemblée nationale sur le projet de loi de finances pour 2017, annexe n° 33 dont le rapporteur spécial est le député Marc Laffineur). Si on y ajoute les autres mesures défavorables, appliquées en 2012, notamment fiscales, le montant atteint près de 300 millions d’euros par an ! Nos principaux concurrents sont des acteurs économiques métropolitains : attaquer de cette manière nos économies est l’exact inverse du soutien, légitime, que nous pouvons attendre…

Pour produire, il faut investir et donc trouver des dispositifs permettant de relever, à des niveaux acceptables, la rentabilité des investissements réalisés.

Entre 2009 et 2016, le coût des dépenses fiscales relatives à la défiscalisation des investissements productifs (art. 199 undecies B) est passé de 770 millions d’euros à 285 millions d’euros, soit une baisse de 63 % représentant 485 millions d’euros.

Il faut donc :

– autoriser à nouveau l’aide fiscale aux investissements de renouvellement ;

– revenir sur la limitation de l’aide fiscale aux seuls investissements autonomes ;

– limiter le recours obligatoire au mécanisme du crédit d’impôt aux entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 20 millions d’euros ;

– déconcentrer au niveau local les demandes d’agrément inférieures à 5 millions d’euros ;

– pérenniser le régime de défiscalisation jusqu’en 2027 (au lieu de 2020) ;

– attirer des investisseurs et drainer l’épargne extérieure vers les DOM (l’exemple de l’ouverture des souscripteurs possibles des FIP DOM à l’ensemble des contribuables nationaux par la loi EROM est une bonne chose).

Par ailleurs, et afin d’être compétitifs, nous nous devons d’être innovants, en adaptant nos productions aux exigences toujours plus fortes du marché local et en proposant des produits cohérents pour nos cibles à l’export (aujourd’hui majoritairement la métropole, mais demain, pourquoi pas les pays de la zone).

Il faut donc pouvoir amplifier l’effort des DOM en matière de recherche et développement (R&D).

L’effort de R&D en outre-mer est parmi les plus faibles de France. Ramené en pourcentage du PIB, il est 4 fois moins élevé qu’au niveau national, et il ne représente qu’un cinquième de l’objectif de 3 % fixé par l’Union européenne.

La R&D est un point clé qui permettra à la fois de consolider les entreprises existantes, notamment celles qui sont le plus fortement confrontées à la concurrence extérieure, et de favoriser l’émergence de nouvelles activités.

Nous proposons ainsi de porter le taux du crédit impôt recherche dans les DOM, de 50 % actuellement, à 75 % pour les entreprises des secteurs prioritaires ou fortement exposés à la concurrence extérieure, et à 60 % pour les autres entreprises (art. 244 quater B)

Pour les dépenses de R&D réalisées dans les DOM, il faut retenir la totalité des dépenses éligibles exposées dans l’année même si les dépenses totales de R&D de l’entreprise concernée dépassent le plafond de 100 millions d’euros stipulé dans l’art. 244 quater B.

L’objectif est d’encourager de grandes entreprises nationales ou étrangères à localiser dans les DOM une partie de leurs activités de R&D.

Il faut par ailleurs porter le taux du crédit impôt innovation dans les DOM, de 40 % actuellement, à 65 % pour les entreprises des secteurs prioritaires ou fortement exposés à la concurrence extérieure, et à 50 % pour les autres entreprises.

Le soutien à l’exportation est enfin un levier essentiel pour le développement de notre industrie. Dans cette optique, des mesures de bonification des mesures de réduction du coût du travail, de soutien logistique, d’accompagnement et de financement pour les entreprises exportatrices s’avèrent nécessaires.

Un cadre européen en lien avec les enjeux de notre développement industriel

Il s’agit d’obtenir de l’Union européenne une meilleure prise en compte des intérêts des RUP, et c’est tout l’enjeu du mémorandum des régions ultrapériphérique en cours de réalisation et qui sera présenté fin mars à Bruxelles.

L’Europe doit permettre de sécuriser les mesures de compensation des handicaps des DOM existantes et un renforcement des politiques communautaires et nationales en leur faveur.

Les sujets clés visés par cette démarche sont notamment :

– l’outil du développement industriel est l’octroi de mer. Cet outil, indispensable, doit voir sa gestion simplifiée afin qu’elle puisse être plus dynamique et plus en phase avec les réalités industrielles. Il faut assumer le rôle essentiel que joue l’octroi de mer dans le développement économique industriel et dans la sécurisation des emplois qui sont liés.

Nous souhaitons une gestion dynamique et simplifiée du dispositif de l’octroi de mer, qui doit être considéré comme étant l’outil majeur du développement industriel ;

– les plafonds encadrant les taux d’intervention de la puissance publique dans le secteur économique doivent être envisagés au regard du climat des affaires dans lequel évoluent les RUP. Ces plafonds doivent être aménagés pour être en phase avec ces réalités, et leur utilisation doit être optimisée dans les financements publics.

Les taux d’intervention tant pour les investissements que pour les coûts d’exploitation des entreprises industrielles doivent pouvoir être fixés au niveau approprié aux contraintes de compétitivité de notre industrie ;

– il est indispensable que les produits importés en Europe, concurrents de nos productions, soient soumis, de leur conception à leur livraison, aux mêmes normes que celles qui encadrent nos métiers.

Nous souhaitons une parfaite égalité de traitement concernant le respect des normes européennes dans la phase de production des produits importés (problème de l’imprimerie, directive REACH, produits phytosanitaires pour agriculture tropicale). D’un autre côté, l’adaptation de certaines réglementations à notre contexte doit être possible (exportation de déchets vers l’Afrique du Sud).

Pour exemple, le secteur de l’imprimerie réunionnais importe du papier, notamment chinois, pour des raisons logistiques évidentes. Ce dernier est taxé à près de 35 % à l’entrée sur notre territoire alors qu’il entre librement chez nos voisins, qui peuvent ainsi réexporter des imprimés vers La Réunion sans que le papier ait été soumis à cette taxe !

– par ailleurs, La Réunion doit être considérée comme un territoire avancé de l’Europe dans la zone, et que nous soyons au coeur de l’influence économique européenne. Les accords internationaux conclus par l’Europe avec les pays de la zone ne devraient pas pouvoir se négocier sans participation de La Réunion.

Nous souhaitons que La Réunion soit impliquée dans les négociations internationales conduites par l’Europe, et ce dès que ses intérêts sont concernés.

L’industrie agroalimentaire : un succès construit de longue date

L’agroalimentaire réunionnais est le premier secteur industriel de l’île, avec 38 % du chiffre d’affaires et 32 % des emplois. Elle est à l’origine des deux premiers postes à l’export de l’île : le sucre (n° 1) avec 70 millions d’euros en 2011 (en moyenne 75,7 millions d’euros sur 3 ans) et les produits de la pêche (n° 2) avec 66 millions d’euros. En 2010, le chiffre d’affaires de l’activité agro-industrielle hors artisanat commercial s’élève à 1 028 millions d’euros et l’activité dégage une valeur ajoutée globale de 228 millions d’euros, représentant plus de 90 % des exportations réunionnaises avec plus de 200 millions d’euros exportés annuellement. L’industrie agroalimentaire repose sur un tissu de 305 entreprises qui emploient 3 800 salariés dans une grande variété de secteurs : industrie des viandes, du poisson, du sucre et du lait, des plats cuisinés, de la boulangerie industrielle, des rizeries…

Un fait marquant est la grande proximité de l’industrie avec le tissu social et économique local marquée par un ancrage profond au territoire. Les liens étroits entre la production locale agricole en amont et la transformation, qu’illustre la part importante du secteur coopératif, contribuent à garantir un débouché et à stabiliser le marché. Des filières organisées se sont très tôt constituées en interprofessions, dès 1979 pour la filière viande (à l’exception du secteur caprin) avec l’Association réunionnaise interprofessionnelle pour le bétail et les viandes (Aribev) et l’Association réunionnaise interprofessionnelle de la volaille et du lapin (Ariv), et en 2007 pour la filière canne-sucre avec la convention canne 2006-2015 issue de la dernière Organisation commune des marchés (OCM). Le secteur des fruits et légumes dispose lui aussi d’une interprofession, l’Association réunionnaise interprofessionnelle fruits et légumes (Arifel), créée en 2012.

Plus de précisions seront données ultérieurement dans cette conférence économique sur les filières agricoles (Monsieur Maurice Cérisola sur les filières animales au cours de la première table ronde, Monsieur Philippe Labro sur la filière canne-sucre, et moi-même sur la filière fruits et légumes au cours de la troisième table ronde).

L’agro-industrie réunionnaise est à la pointe des logiques d’économie circulaire. En effet, les contraintes de production sont telles qu’il a fallu envisager toutes les solutions permettant de limiter, d’une part, la dépendance aux importations et, d’autre part, la génération de déchets. Des exemples précis permettent d’illustrer ce savoir-faire :

– Valavie (groupe Aviferme) : unité de production d’engrais sous forme de granulats à partir de déjections de volailles, 1 500 tonnes par an, 2 millions d’euros d’investissements achevés en 2013 ; localisation : Le Tampon ;

– Petfood Run (groupe Urcoopa) : unité de production d’aliments en granulés pour animaux domestiques, recyclage de 3 200 tonnes de carcasse de volailles, 8,5 millions d’euros d’investissements achevés en 2013 ; localisation : Saint-Paul.

– Rivière du Mat (groupe la Martiniquaise) : accroissement de capacité de méthanisation d’effluents de distillerie (vinasses) avec production de vapeur pour autoconsommation et, en projet, d’électricité pour réinjection dans le réseau EDF ; en aval, production d’alcool alimentaire et de biocarburant, à partir de mélasses issues des sucreries, le biocarburant étant destiné à une turbine à combustion pour la production d’électricité pour la région Sud de l’île. Montant des investissements : 28 millions d’euros (de 2011 à 2015 ; y compris pour l’accroissement de capacité de production en alcool). L’épandage des boues issues de la méthanisation pour fertiliser des champs de canne est également prévu ; localisation : Saint-Benoit.

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photo Dominique Milliez

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