POINTS DE VUES CRITIQUES

Michel Serres : « La mer apprend à penser flou »

ETUDES MARINES

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photo Dominique Milliez

 

études Marines : Dans Darwin, Bonaparte et le samaritain, vous identi ez comme une rupture majeure le basculement de notre monde dans une civilisation majoritairement urbaine…

michel Serres: Oui, les chiffres sont bruts: en 1900, la France comptait 65% de paysans, aujourd’hui nous sommes tombés à 3,6 %. Mais ce que les chiffres ne disent pas, c’est toute la civilisation qui a disparu avec cet effondrement. Les patois par exemple étaient majoritaires : 51 % des soldats de la guerre de 14 ne parlaient pas français et s’exprimaient en alsacien, breton, picard, gascon… Aujourd’hui, ces langues-là ont disparu ou à peu près. Et inversement, les citadins n’ont plus aucune idée de ce que c’est qu’une vache… C’est extraordinaire ! Tout comme l’ignorance devant l’univers catholique, si lié à cette civilisation : si je prends 1 000 étudiants et que je prononce le mot « eucharistie », 80 % ne savent pas ce que c’est. Il y a une sorte de décollage de cette culture-là. Pas seulement de la culture religieuse d’ailleurs, de la culture classique en général. Cette mutation peut se mesurer à travers un chiffre : 37 000. Vous savez qu’à l’Académie, nous avons à disposition tous les dictionnaires précédents depuis Richelieu. Et nous faisons des calculs sur le gradient entre deux dictionnaires successifs, qui s’établit en moyenne dans une fenêtre entre trois et cinq milles mots, et ce, depuis la fondation de l’Académie. Mais, entre le dernier dictionnaire et celui que nous préparons – chaque dictionnaire se réalise tous les quinze ans à peu près, le temps que la langue se dépose –, le gradient est de 37 000 mots. Nous avons contacté nos collègues portugais, anglais… Et c’est à peu près partout pareil. Il semble que ce soit dû aux métiers. Vous prenez les métiers de l’agriculture, 1 000 mots ont disparu : le maréchal-ferrant, le joug, les émouchettes… Dans la marine, c’est pareil. Le langage de Thomas Coville n’est pas celui d’un marin à voile du début du siècle ou même de marins à coque de fer des années 1950.

l’autre point souligné dans votre livre, c’est la paix, état singulièrement nouveau pour notre Vieux Continent.

Nous sommes en effet en paix depuis 70 ans, ce qui est unique dans l’Histoire. Parce que 70 ans de paix, en Europe, il faut remonter avant la guerre de Troie, au moins ! L’humanité, en 4000 ans, a connu 5% ou 6% de temps de paix et nous, tout d’un coup, on est en paix. Sauf que nous n’avons peut-être pas encore intégré cet état. Nos cerveaux, formatés par des millénaires « d’état de guerre », n’arrivent pas encore à appréhender que nous mourrons de bien autre chose. Si vous tapez sur internet « causes de mortalité dans le monde », vous allez voir apparaître un tableau avec des chi res de l’ONU présentés par ordre décroissant et le dernier, qui est presque négligeable, c’est « guerres et violences terroristes »… C’est un peu comme le jour où les cosmonautes ont fait voir la Terre depuis l’espace: cela change tout. Imaginez: jusqu’alors, quand l’être humain avançait sur Terre, l’horizon fuyait. Avec l’aventure spatiale, on découvre qu’à mesure que l’on monte, l’horizon commence à s’arrondir puis se nit. Les philosophes ont toujours pensé que nous étions des êtres nis dans un monde in ni mais aujourd’hui nous savons que nous sommes des êtres in nis dans un monde ni. Reste à réaliser cette rupture, à se déshabituer de siècles, de millénaires de vision di érente.

Vous insistez sur une autre rupture, liée à l’espérance de vie, en soulignant que nos arrière-grands-parents avaient à peu près dix ans d’espérance de vie commune…

Oui, une femme de 60 ans aujourd’hui est plus loin de sa mort qu’un nouveau-né en 1700. Alors, cela a des e ets positifs – l’être humain a notamment du temps devant lui pour épanouir son individualité –, mais aussi des e ets problématiques, singulièrement concernant la transmission des richesses. Si vous lisez un roman de Dickens ou de Balzac, le héros, à 30 ans, est en train de dilapider la fortune dont il vient d’hériter. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Le grand-père va mourir, bien entendu, mais pour transmettre sa fortune à qui ? À sa fille qui a 60 ans. Donc le patrimoine aujourd’hui est en train d’avoir comme point d’accumulation des vieillards quand les jeunes n’en ont plus. Et cela change complètement l’économie, la banque, la fiscalité… Tout ! Les gens de votre âge n’ont plus d’argent et ne peuvent plus entreprendre : il faudrait changer les droits de succession rapidement là-dessus. Cela explique aussi la vague de conservatisme qui est en train d’envahir le monde : Poutine, Erdoğan, Trump, le Brexit, cela est dû aux vieux, à la bande de gens qui ont la trouille du monde contemporain !

Pour en revenir aux aspects positifs de l’espérance de vie, elle permet de construire l’individu.

L’invention de l’individu a été très longue. Je crois que c’est Saint Paul qui l’a inventé. À un moment, dans l’épître aux Galates, il dit : « il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme, mais toi et toi seul devant Dieu ». Cela n’était jamais arrivé. En écrivant cela, « il n’y a plus ni Juif, ni Grec », il essaie de défaire des appartenances. Mais une fois cet individu inventé, il n’est pas né pour autant. Il a fallu l’écrit, Les Confessions de Saint Augustin, celles de Rousseau, Descartes bien sûr et il a même fallu la photographie je crois. Parce que la peinture ne faisait que montrer des appartenances : le roi, le banquier, le capitaine, etc. Avec la photographie, on dévoile son intimité: ses enfants, sa petite amie… Je crois que l’individu est né très récemment… De mon temps, on disait encore «je suis Gascon»; on ne disait pas «je suis Michel Serres». Regardez la carte d’identité, elle ne comporte que vos appartenances : il y a beaucoup de gens qui portent votre prénom, un peu moins votre nom. Certes, on est né tel jour mais il y a beaucoup de gens qui sont nés le même jour au même endroit. Aujourd’hui, ces appartenances ne font plus sens. Je donne beaucoup d’importance au fait que l’équipe de France de football ait fait grève à la Coupe du monde 2010. C’est un moment vraiment important, car cela signifie : « nous ne savons plus faire équipe ». Les appartenances anciennes disparaissent et le grand problème d’aujourd’hui c’est d’en recréer de nouvelles. C’est l’aventure la plus passionnante aujourd’hui.

un signe que les appartenances se recomposent de manière souterraine est sans doute la manifestation post-attentat Charlie-Hebdo…

C’était un moment très émouvant, oui… Quatre millions de personnes dans les rues sans que le pouvoir n’ait donné d’ordre… Les gens ont eu besoin de se retrouver. C’est la première manifestation que je vois dans ma vie où il n’y avait pas de pour ou contre, juste des applaudissements de temps en temps et un silence… J’étais fier de la France. Je me suis dit voilà une société mûre, une société nouvelle, une société qui fait voir ce qu’elle est. J’étais vraiment bluffé… Les citoyens ne contestent plus l’État, ils l’ignorent. Et c’est d’ailleurs toute la difficulté : nos institutions, conçues pour la plupart sous Napoléon Ier, ne collent plus à la réalité, c’est entendu, mais qu’imaginer à la place ? C’est sans doute le problème le plus difficile à résoudre aujourd’hui. On ne quittera pas le régime démocratique, c’est certain, mais il faut lui trouver une forme nouvelle, plus directe. C’est très difficile, on mettra peut-être longtemps à trouver le moyen de concrétiser cette idée en puissance dans le monde numérique, cette idée de démocratie directe, participative. Comme solution, on évoque souvent la démocratie athénienne et ses systèmes de tirage au sort, mais c’était une cité, ils n’étaient pas très nombreux, ils pouvaient à la rigueur se connaître tous. Et puis il y avait des esclaves, donc on avait du temps à consacrer aux débats, à la chose publique. Alors évidemment, avec l’intelligence artificielle, la robotisation, nous entrons dans ce que j’avais prédit il y a une quinzaine d’années, la fin du travail, ce qui peut nous laisser plus de temps pour l’engagement démocratique, associatif, etc. Mais il faut penser tout cela, il y a toute une philosophie politique à fonder, à refonder.

 

photo Dominique Milliez

 

Et ceci dans un contexte où notre rapport au temps s’accélère, où on ne prend plus le temps de s’arrêter, de prendre du recul.

Oui, cela complique les choses. D’ailleurs, j’ai beaucoup critiqué Sartre en son temps à cause de cela. Il voulait à toute force que l’on s’engage. Il l’a fait et du coup, pris dans un mouvement perpétuel, il a raté le monde contemporain. Je suis frappé par le fait que le nombre de propositions de nouvelle société ait été considérable au XIXe siècle et nul au XXe : on a inventé le fascisme et le nazisme, c’est assez pauvre !

Peut-être sommes-nous aussi en défi cit de passeurs, de personnes qui aident le citoyen à comprendre les évolutions techniques. Au XiXe, nous avions quelqu’un comme Jules Verne par exemple…

Il nous manque un Jules Verne. C’est certain. Mais pour une raison très profonde, je crois, très, très profonde : nos représentants politiques, nos journalistes, nos administrateurs – ceux au fond qui ont le pouvoir depuis maintenant un bon demi- siècle – sont formés aux sciences humaines et exclusivement aux sciences humaines. Or, le monde moderne que nous évoquons s’est construit sous la pression de la chimie, la biochimie, des sciences de la vie et de la terre, de l’informatique, de la géophysique, rien que des sciences dures. Et ces messieurs n’en savent pas un seul mot. Cela fait une rupture terrible. C’est la raison pour laquelle le monde institutionnel ne comprend plus les évolutions que nous vivons. Il faudrait un programme de mathématiques à l’ENA… Ou de physique théorique, quantique. Au XVIIIe par exemple, Laplace, le grand théoricien de la mécanique céleste, est devenu préfet. Il faudrait une instance, pas loin du gouvernement, qui soit à même de réexpliquer ce qu’ils ne savent pas. Je serais pour un Conseil des Sages, aux côtés du Sénat ou de je-ne-sais-quelle institution, qui serait formé de quelques scientifiques. La question du climat touche à ces problèmes-là. Ce sont des problèmes hautement politiques mais qui sont en dernière analyse des problèmes de statistiques. Il faut être assez bon pour dominer ces problèmes-là. Quand vous pensez par exemple que l’État a aujourd’hui ce projet de mettre au nord de Paris une université exclusivement dédiée aux sciences humaines – le campus Condorcet – et de laisser au sud l’université d’Orsay, exclusivement réservée aux sciences dures. Vous vous rendez compte du recul que cela représente pour la recherche ? C’est fou ! Il faudrait les couper en deux et les marier.

 

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Photo Dominique Milliez

 

Nous voudrions aborder maintenant la mer : vous sentez-vous toujours marin après votre expérience dans la marine nationale ?

Je pense que je le serai toujours. Je ne sais pas si vous connaissez les rites anciens de l’Église catholique, mais il y avait un sacrement qu’on appelait l’ordre. C’était l’apprenti-prêtre qui devenait prêtre. Il y avait dans ce sacrement de l’ordre un mot qui m’a toujours frappé, c’est « tu es sacerdos in aeternum ». Tu es prêtre pour l’éternité. Je n’ai pas été marin très longtemps, mais dès que vous êtes marin, vous l’êtes pour l’éternité. C’est le sacre dans l’absolu. Vous faites partie d’un autre monde. Par la suite, j’ai un peu navigué, beaucoup sur les paquebots, mais je suis marin pour l’éternité… Je suis attaché à la Marine comme une branche à l’arbre.

Cette expérience a forgé votre regard de philosophe ?

C’est l’homme qui change en entier, pas seulement le philosophe. C’est la conduite humaine, corporelle, autant qu’intellectuelle, culturelle ou linguistique… Le changement est global. On apprend à penser flou. La mer, ce n’est pas du solide, c’est du fluide ; et tout ce qui est fluide est original. Dès que vous m’avez appelé en me parlant de la mer, j’ai dit oui tout de suite. Je suis votre ami, il y a une famille de marins. Chaque fois que je vais faire une conférence à l’École navale, je suis ému.

quel a été votre parcours dans la marine ?

J’ai navigué sur La Surprise et Le Jauréguiberry sur lequel a été tourné Le Crabe Tambour. Je suis d’ailleurs allé voir quatre fois le film ! Pour bien repérer si c’était toujours le même bateau, la même coursive, etc. Et puis ensuite, j’ai été à Djibouti ; c’était après la guerre de Suez, le canal était fermé. J’ai passé un certain temps à réparer le bateau, à l’exercer, puis à remonter la mer Rouge pour aller rouvrir le canal. À l’époque, on était au sextant : on prenait la hauteur à midi et à la première étoile le soir, mais c’était flou, enfin c’était tellement approximatif… Mais la merveille, c’est que d’erreur en erreur, on rentrait au port !

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Propos recueillis par l’EV2 Hélène Dupuis et Cyrille P. Coutansais

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