GEOGRAPHIE HUMAINE

Urbanisme : l’entreprise, une « ville dans la ville »

LA TRIBUNE

Par   Sylvain Rolland

 

Les géants de la tech rivalisent d’inventivité pour transformer leurs sièges sociaux en « villes dans la ville », ultramodernes et dotées de toutes les infrastructures d’une cité. L’objectif : stimuler l’innovation en créant les meilleures conditions de travail pour les employés, quitte à totalement casser les frontières entre vie professionnelle et vie privée. Zoom sur les « campus » de Facebook, Apple et Google, qui vient d’obtenir l’autorisation de remodeler totalement le centre-ville de San Jose. Une première.
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Apple Park, le futur siège social d’Apple, en construction à Cupertino dans la Silicon Valley (Crédits : Apple)

Architecture soignée, logements, restaurants, boutiques, salles de sport, banques, places verdoyantes décorées d’art contemporain, grands parcs, bus électriques, stations de vélo… Non, il ne s’agit pas des équipements d’un centre-ville, mais bien des nouveaux sièges sociaux des géants de la tech. Déjà réputés pour leurs « campus » immenses et ultramodernes, Apple, Google et Facebook, les trois plus grands symboles de la domination mondiale de la Silicon Valley, passent à la vitesse supérieure. Ces entreprises, respectivement première, deuxième et cinquième capitalisations boursières mondiales, se sont récemment agrandies ou vont bientôt s’étaler considérablement, au point de devenir de véritables « villes dans la ville ».

 

Les sièges sociaux, vitrine de la puissance et de la culture d’entreprise

Visiter les sièges sociaux de ces entreprises du numérique, installées à quelques dizaines de kilomètres l’une de l’autre au cœur de la Silicon Valley, située au sud de San Francisco, est une expérience atypique. Leurs « campus » -référence aux immenses universités américaines, qui sont autant des lieux de vie que de travail-, sont d’abord des démonstrations de puissance. Surtout, ils transposent physiquement les « valeurs » et les « principes » qui définissent leur culture d’entreprise, que les startups du monde entier imitent en espérant vivre le même destin.

Pensés dans les moindres détails, hyper modernes, conçus par des architectes renommés, la fonction première de ces sièges sociaux majestueux est de favoriser le bien-être au travail pour tirer le meilleur -et surtout le maximum- des employés appelés à ne pas compter leurs heures. Ainsi, à Mountain View, dans le « Googleplex » de plus de 20 hectares où évoluent plus de 10.000 employés, le travailleur modèle peut quasiment y passer sa vie, dans un écosystème fermé. Des navettes privées l’amènent le matin à son travail. Une garderie peut s’occuper de ses enfants. Il y mange gratuitement, du matin au soir, dans plusieurs cantines bio et restaurants, et peut profiter de tous les services dont il a besoin, de la banque à la piscine, en passant par le médecin et la pharmacie.

 

Si les géants de la tech ne lésinent pas sur les moyens, c’est aussi car il s’agit d’une question de survie pour ces anciennes startups devenues des géants, qui doivent garder l’état d’esprit d’une jeune pousse pour continuer à innover. Dans un environnement hyper concurrentiel, il s’agit aussi d’attirer les meilleurs talents et de préserver les troupes des assauts des startups et des autres grandes entreprises tech, qui pullulent dans la région de San Francisco.

« Le salaire, les conditions de travail, c’est parce que nous voulons que les employés soient fiers et pensent qu’il n’existe pas de meilleur autre endroit où travailler que Facebook », explique le réseau social situé à Menlo Park.

Facebook a créé le plus grand open space au monde

Pour les GAFA, qui achètent des startups à tour de bras et se diversifient dans tous les domaines -de la voiture autonome (Google, Apple) à la santé (Google), en passant par la domotique (Amazon, Google, Apple), le cloud (Amazon, Google), la connectivité (Google, Facebook), la réalité virtuelle et augmentée (Facebook, Google) ou encore les séries TV (les quatre)-, s’étendre géographiquement vise aussi à pouvoir convenablement accueillir la légion de nouveaux employés recrutés en permanence.

     | A voir. DIAPORAMA – Visite guidée de l’imposant siège mondial de Facebook

Facebook, qui se sentait à l’étroit dans son premier campus, le MPK Classic (MPK pour Menlo Park), a inauguré en 2015 sa première extension, le MPK 20. 430.000 mètres carrés supplémentaires pour accueillir le plus grand open space au monde, qui s’ajoute à un campus d’un million de mètres carrés qui héberge au total 11.000 employés. Et ce n’est probablement pas fini : en 2015, Mark Zuckerberg a révélé son grand projet mégalomane : construire une « Facebook City », baptisée ZeeTown (Z comme Zuckerberg), de 80 hectares, avec supermarchés, hôtels et villas destinées aux cadres supérieurs. Une sorte d’utopie ultralibéraliste, où travail et vie privée se dissolvent l’un dans l’autre…

Facebook siège

[L’immense open space au style industriel du MPK 20, l’extension du campus Facebook inaugurée en 2015]

Apple Park, 5 milliards de dollars pour un campus futuriste

De son côté, Apple n’a pas révélé l’intention de devenir une ville. Mais la marque à la Pomme est en train de se construire un nouveau siège démesuré, dans lequel une partie des employés a déjà aménagé au début du mois d’avril.

Son « Apple Park », inspiré de la vision de Steve Jobs, coûte, d’après les estimations, au moins cinq milliards de dollars. Les travaux ont débuté en novembre 2013 et se termineront cette année. 13.000 employés travailleront dans ce bâtiment aux allures d’une immense soucoupe volante design posée sur la Terre, d’une surface de 260.000 mètres carrés de bureaux autonomes en énergie. Le campus a été conçu avec la même méticulosité qu’un produit Apple, jusqu’aux boutons d’ascenseur qui ressemblent aux boutons de l’iPhone. L’Apple Park veut imposer une architecture novatrice, à la fois pour étaler sa puissance et réaffirmer son image d’entreprise pionnière.

Apple Park

Google City va totalement remodeler le centre-ville de San Jose à son image

Alphabet, la maison-mère de Google, va aller encore plus loin. Ce sera le premier géant de la tech à totalement remodeler une ville existante à son image. Nom de code: Google City. Le projet transformera radicalement le centre-ville vieillissant de San Jose, 1 million d’habitants, située à quelques kilomètres de Mountain View, la ville qui abrite l’actuel siège de la firme, Googleplex.

Mercredi 21 juin, Alphabet a réalisé une avancée significative. La mairie de San Jose a accepté, dans un vote quasi-unanime, son plan de rénovation urbaine. En contrepartie, la firme promet de créer 20.000 emplois. Google City ne remplacera pas l’actuel Googleplex, déjà très imposant. Ce sera son « village secondaire », un campus de près de 740.000 mètres carrés, avec des supermarchés, des magasins, un parc et même des stations de métro.

 

Une conquête sans limites

Mais malgré l’accord de la municipalité, la résistance s’organise. Certains riverains craignent que leur ville, vendue à une entreprise, ne bénéficie qu’à une poignée de privilégiés et contribue à encore tendre le marché de l’immobilier dans la région.

L’idéologie derrière ces projets pharaoniques, qui tend à supprimer la vie privée au profit du travail et à placer l’entreprise au coeur du projet urbain, suscite un malaise de plus en plus grand. Elle est finalement le reflet de l’ambition non-dissimulée des géants de la tech, engagés dans une conquête de tous les secteurs d’activités dont on ne perçoit pas encore les limites.

 

LA TRIBUNE

 

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