DECORTIQUAGES

Etats-Unis : Pour comprendre le pays, allez dans un de ses aéroports

SLATE.FR

par Henry Grabar

L’hyper-sécurisation et le conformisme ont fait de l’aéroport une source d’angoisse perpétuelle.

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photo DR NewYork

 

 

Cet été, après avoir été contrainte à changer de siège dans un avion de la Delta Air Lines, la polémiste républicaine Ann Coulter a fait une crise de nerfs qui a duré trois jours et comparé les hôtesses à mademoiselle Ratched, l’infirmière en chef sadique qui mène les fous à la baguette dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. Il y avait du vrai dans cette remarque.

Il s’agit là du dernier incident en date d’une année forte en altercations aéroportuaires—dont une rixe au comptoir de Spirit Airlines à Fort Lauderdale, en Floride (en mai), la commotion cérébrale de David Dao, un homme de 69 ans qui [suite à un surbooking] avait refusé de quitter l’avion (en avril), de grandes manifestations pour défendre les immigrés (en janvier), deux énormes mouvements de panique il y a un an et une pression constante en faveur du profilage racial et religieux aux services de sécurité et d’immigration—qui ont confirmé le nouveau rôle que joue l’aéroport dans la vie américaine: foyer au sol de marbre de notre psychose nationale, elle-même alimentée par la peur.

L’aéroport est, d’un côté, un espace civique aussi représentatif que possible de l’Amérique. Presque un Américain adulte sur deux prend l’avion chaque année, ce qui fait de l’aéroport une expérience collective presque aussi banale que celle de l’isoloir. Cette expérience est perturbée par la friction constante de ses nombreuses frontières internes, réelles et ressenties, qui séparent la sécurité du danger, le droit d’entrée de l’expulsion, le noir du blanc, le riche du reste de la société.

 

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photo CHICAGO O’HARE AIRPORT

 

Un temple érigé à une ère politique construite sur la paranoïa

Une angoisse bien réelle monte depuis des années dans cette espace transitoire, à mesure que les compagnies aériennes deviennent de plus en plus pingres, le niveau de sécurité de plus en plus strict, et que les frontières dans les sous-sols des aéroports deviennent de plus en plus fréquentées. Or, à l’image de nombreux aspects conflictuels de la vie américaine, l’émergence de Donald Trump a à la fois clarifié et exacerbé les lignes de fracture.

C’était particulièrement évident en janvier, lorsque l’administration Trump a dévoilé son travel ban, c’est-à-dire l’interdiction d’entrée sur le territoire américain de ressortissants de sept pays musulmans, et que des milliers de manifestants se sont rassemblés dans des terminaux d’aéroports de tout le pays. Mais ce n’était qu’un rappel des nombreuses manières dont l’aéroport est devenu un symbole et une scène de théâtre: de la rétention de visiteurs, immigrés et citoyens américains, liées à cette interdiction ou pas, des crises autour des vêtements, de la langue et de la couleur de peau, de la stratification de classe toujours plus marquée, des énormes retards dus à des problèmes informatiques, de cette dangereuse intuition que l’Amérique n’est plus ce qu’elle était et de la triste prise de conscience qu’elle n’est pas tout ce qu’elle pourrait être.

C’est un temple érigé à une ère politique construite sur la paranoïa, symbole de notre époque aussi valable que l’étaient le gratte-ciel de bureaux pour l’après-guerre et l’hyper-centre commercial de banlieue pour la fin du XXe siècle. L’aéroport, c’est le lieu qui permet de comprendre l’Amérique d’aujourd’hui.

 

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photo CHICAGO O’HARE AIRPORT

La vision romantique de l’aéroport se meurt

Les gens qui gèrent les aéroports le savent pertinemment. Cela se voit dans leurs tentatives d’apaisement. Désormais, les terminaux sont ornés d’œuvres d’art conçues pour que nous restions calmes. On y trouve des poneys. Des hordes de gentils toutous. Un cochon thérapeutique, à San Francisco. Des fauteuils qui bercent et des fauteuils qui massent. Du jazz et de la country. La plupart du temps, la chimie nous aide à tenir nos angoisses de l’avion à bonne distance. Les bars des aéroports ouvrent tôt et prodiguent aux clients à la fois une force d’âme et une aura d’intoxication vertueuse rarement présente dans l’alcoolisation matinale. Les voyageurs malins qui ne figurent pas parmi les presque 1 Américain sur 10 à posséder des ordonnances pour du Xanax ou autres médicaments du même tonneau ne s’en procurent pas moins leurs cachets préférés avant de prendre l’avion. On en gobe un juste après avoir passé le contrôle de sécurité avant de sombrer dans un Eames tandem sling, ces fauteuils inclinés si familiers.

Quoi que nous fassions, ça ne marche pas.

En 1962, l’aéroport Idlewild (aujourd’hui JFK) de New York inaugura le TWA Flight Center d’Eero Saarinen, icône aérodynamique de béton et de verre reflétant le glamour de l’ère du jet. Ce bâtiment incarnait une certaine idée des trajets aériens qui s’attarde, telle une traînée blanche, dans l’inconscient national. Dans son ouvrage The End of Airports, publié en 2015, Christopher Schaberg pose le diagnostic de la fin d’une idée:

«La fin des aéroports en tant que lieux romantiques; la fin des aéroports vus comme des endroits excitants, la fin des aéroports incarnant l’apogée de la culture du voyage. La fin des aéroports signifie la fin de notre capacité à apprécier les aéroports, à les habiter comme des espaces dynamiques, fascinants, tournés vers l’avenir.»

Dans son dernier livre, Airportness, il se fait encore plus sombre: «C’est un lieu lamentable—ça se voit sur tous les visages.»

Or la vision romantique de l’aéroport se meurt au moins depuis la crise des détournements des années 1970, au moment où les aéroports américains se sont mis à installer des détecteurs de métaux. Progressivement, tous les aspects de l’expérience de vol allaient être sécurisés.

 

La sécurité aéroportuaire, une machine à stress

Il a plusieurs dizaines d’années, des détecteurs de métaux ont pour la première fois coupé le grand atrium de la TWA en deux, marquant la fin de l’aéroport ressenti comme un vrai espace public où les amoureux se séparaient à la passerelle d’embarquement et où les sans-abris pouvaient dormir sans être dérangés, et l’émergence de l’ère de la terreur et de la sécurité. En 1997 encore, J.G. Ballard, qui écrivait des terminaux internationaux qu’ils étaient «une ville intermittente» de voyageurs du monde, pouvait dire que «par-dessus tout, les aéroports sont des lieux de bonnes nouvelles». Mais la tripotée de changements mis en place depuis le 11-Septembre a amplifié le coût psychique de la sécurité.

La façon dont nous protègent les méthodes de la Transportation Security Administration (TSA) n’est pas bien claire: dans une enquête de 2015, des agents en civil ont réussi, 67 fois sur 70, à faire passer des armes à travers les filtrages de sécurité, et le chef de l’agence a été muté. Les inconvénients de la chose sont plus simples à percevoir. Le contrôle nécessite de s’exposer, à la fois aux yeux des agents (lisez l’article-confession de l’ancien agent de contrôle Jason Edward Harrington: «Dear America, I Saw You Naked») et à ceux des autres passagers, qui vous regardent vous dévêtir. Les fermetures éclair des sacs s’ouvrent pour exposer des sous-vêtements comme sur le fil à linge au fond du jardin.

«Se déchausser», écrit Harvey Molotch de l’une des obligations les plus frustrantes des vols commerciaux américains dans Against Security, «oblige les corps à toucher des surfaces étrangères de manière inhabituelle, ce qui fait venir à l’esprit l’image du cul posé sur le siège des toilettes.» Molotch avance que la sécurité aéroportuaire, qui n’est pas sans rappeler celle des visites au parloir, est une machine à angoisse perpétuelle qui nourrit elle-même les inquiétudes justifiant l’intensification de ses exigences.

Une entreprise de design engagée par la TSA a exposé que la nature désagréable des points de contrôle nuisait aux procédures de sécurité en donnant à tous les voyageurs l’air nerveux et stressé de terroristes et de narcotrafiquants, et illustré son argument avec des photos d’un requin dans des eaux calmes (facile à voir) et dans des eaux agitées (invisible).

Flacons de 100ml et autres restrictions de sécurité

Exactement comme dans le domaine de la surpopulation carcérale, les initiatives pour réformer la sécurité aéroportuaire sont paralysées par des politiciens et des administrateurs qui préfèrent casser les pieds de millions de personnes plutôt que de risquer d’être pincés à faire une erreur. La normalité a remporté une rare victoire sur la mentalité sécuritaire en 2005, lorsque les ciseaux de poche, les tournevis et les pinces ont de nouveau été autorisés dans les bagages à main malgré l’opposition du Congrès («Cela revient à redonner des cutters aux pirates de l’air du 11-Septembre» a alors écrit le député Ed Markey. Hillary Clinton avait introduit un projet de loi spécial pour arrêter cette mesure). Et l’exception qui confirme la règle: en 2013, la TSA était sur le point de permettre les canifs et les clubs de golf à bord quand la mesure a été annulée par les législateurs.

Ces protocoles, comme d’autres habitudes aéroportuaires, étendent la portée des embarras au-delà du terminal. Aucun voyageur ne peut régler son réveil ou mettre un tube de dentifrice dans sa valise sans penser à la TSA. On peut mesurer les années qui se sont écoulées depuis le 11-Septembre 2001 à l’aune des flacons de 100ml et autres restrictions de sécurité.

Peu de temps après le 11-Septembre, ma sœur a été atteinte du mal des transports en voiture alors que nous nous rendions à l’aéroport. À l’époque il n’y avait pas de poubelles dans la zone d’enregistrement, ma mère a donc fait passer le sac plein de vomi dans le détecteur de métaux. Cette histoire est datée, mais seulement parce qu’il n’est désormais plus possible de faire passer un sac de vomi dans un détecteur de métaux.

 

Fausses alertes en pagaille

C’est l’effet de conditionnement de ces rituels, au moins autant que le terrorisme lui-même, qui rend même les fausses alarmes si éprouvantes. En août dernier, un mouvement de panique collective a touché l’aéroport international John F. Kennedy de New York, et fait fuir des milliers de voyageurs qui tentaient d’échapper à un attentat terroriste imaginaire. La fausse alerte s’est répandue aux différents terminaux et des vols ont été retardés dans tout le pays tandis que des voyageurs terrifiés envahissaient le tarmac pour se cacher derrière les roues des avions et les chariots à bagages ou couraient se réfugier vers la sécurité de l’océan Atlantique. Apparemment, le mouvement de panique a commencé lorsqu’une rangée de pylônes, en s’effondrant, a émis un «clac-clac-clac» évoquant un bruit de fusillade.

Deux semaines plus tard, la police évacuait quatre terminaux de l’aéroport de Los Angeles après une fusillade imaginaire, tandis que dans le terminal 4, des passagers paniqués couraient dans tous les sens. Devant le terminal 6, ils se ruaient sur le trottoir leurs valises à roulettes à la main, direction nulle part.

Des frontières, avec toute la violence que cela implique

Pendant que ces contrôles de sécurité quotidiens se déroulent en surface, un processus de filtrage plus conséquent a lieu en sous-sol. Depuis des dizaines d’années, les aéroports internationaux américains sont un point d’entrée de plus en plus important pour les visiteurs et les immigrés.

En 2005, 81 millions de personnes—19% des voyageurs internationaux—sont entrés aux États-Unis par voie des airs. En 2015, ce chiffre avait atteint 112 millions, et 29% des arrivées internationales (ces chiffres sous-estiment le rôle central des aéroports, car des centaines de milliers de travailleurs traversent la frontière entre les États-Unis et le Mexique chaque jour et ils sont comptés plusieurs fois). Tout comme les aéroports sont des lieux où l’Amérique doit être protégée du terrorisme, ils sont aussi des frontières par lesquelles immigrants, étrangers et expatriés arrivent sur le sol américain. Ce sont des frontières, avec toute la violence que cela implique, nichées au cœur de la vie de la nation.

Ceci s’est produit malgré les laborieux efforts de Washington pour repousser les fonctions frontalières hors de nos aéroports, par le biais d’une série de négociations internationales de partage de données, d’envoi de capteurs biométriques aux sites de délivrance de visas à l’étranger et d’exigences de sécurité supplémentaires pour les vols à destination des États-Unis. «Avec l’instauration d’une frontière virtuelle», écrit l’experte en sécurité Gallya Lahav, «le vrai douanier est censé devenir le dernier point de défense plutôt que le premier.»

Le premier terrain d’essai de l’impétueuse xénophobie de l’administration Trump

En tout cas, c’est l’idée. La crise d’Ébola de 2014 a montré que ça n’avait pas exactement fonctionné comme prévu. Cet été-là, au Newark Liberty International Airport, dans le New Jersey, le gouverneur Chris Christie a pris la décision de détenir Kaci Hickox, une infirmière américaine qui avait soigné des malades d’Ébola en Sierra Leone, et de la placer en quarantaine de force dans un hôpital de Newark. Trump avait twitté sur l’épidémie d’Ébola plus de 50 fois, appelé à une interdiction d’entrée sur le territoire et s’était opposé au retour de deux travailleurs humanitaires contaminés.

«Les États-Unis ne peuvent permettre le retour de personnes atteintes par ÉBOLA» avait écrit le futur président. «Les gens qui vont dans des pays lointains pour aider sont super-mais doivent subir les conséquences.»

Dans toute son insensibilité et son manque de réflexion, cette prise de position anticipait la tentative maladroite de Trump d’interdire l’entrée des États-Unis aux musulmans. Le 26 janvier dernier, les aéroports internationaux du pays ont de nouveau repris leur rôle de zone de conflit. Les détenteurs de visas et de cartes vertes arrivant d’Afghanistan, d’Irak, d’Iran, de Libye, de Somalie, de Syrie et du Yémen, parfois réfugiés, ont découvert que leur statut avait changé du jour au lendemain. Après des mois de préparation, ils se retrouvaient emprisonnés dans l’aéroport.

Cela a donc été l’aéroport international, et non la frontière mexicaine ou un centre de détention de la police des frontières, qui est devenu le premier terrain d’essai de l’impétueuse xénophobie de l’administration Trump. Et simultanément, le site des premières grandes manifestations contre elle.

Le samedi qui a suivi la promulgation du Muslim ban, des milliers de manifestants se sont rassemblés dans le parking du terminal 4 de l’aéroport JFK. À l’intérieur, des députés américains, des avocats et les familles des personnes retenues se démenaient pour trouver qui détenait l’autorité dans l’aéroport, à qui appartenaient quelles parties du terminal et qui donnait les ordre aux agents du service des douanes et de la protection des frontières. La réponse? «Appelez le président». Nous savons à présent que ce service déployait alors une sorte de stratégie centralisée pour déboussoler les avocats et les députés. Mais négocier les revirements de l’administration revenait souvent aux sans-grades.

Un historien français détenu pendant dix jours

La vision de l’aéroport en tant qu’espace austère, taylorisé, où même l’architecture est calculée mathématiquement (14m2 par passager d’heure de pointe, en général), a disparu pour révéler une frontière profondément humaine dans ce qu’elle a de pire. Un rapport de 2005 élaboré par la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale a déterminé qu’il existait des variations «extrêmes» dans la manière dont les demandes d’asile étaient gérées dans différents aéroports.

Au cours des cinq derniers mois, nous avons vu les pires acteurs de l’agence faire étalage de leur cynisme aux frontières aéroportuaires. Un historien français spécialiste de la Shoah a été détenu pendant dix jours à Houston. Un auteur de livres pour enfants australien de 70 ans a été détenu et interrogé à Los Angeles. Des agents des douanes ont vérifié les documents d’identité directement sur la passerelle d’un vol intérieur qui venait d’arriver. Muhammad Ali Jr., le fils du champion poids lourd, a été détenu dans un aéroport de Floride et interrogé sur sa religion, l’islam. Et ça, ce sont seulement ceux dont on connaît les noms.

Que les mesures de sécurité et les douanes rassurent, angoissent ou indignent, il existe une troisième difficulté incontournable qui prend la forme d’une stratification économique. L’aéroport est à la petite bourgeoisie américaine—les capitalistes à la petite semaine et les représentants de commerce qui nous ont livrés à Trump—ce que l’usine est à la classe ouvrière blanche: un symbole reflétant à quel point tout était bien mieux, avant (et le président est bien d’accord). Mais il y a un sentiment plus largement partagé selon lequel l’expérience aéroportuaire est un rappel du statut dérisoire et néanmoins déclinant de chacun.

Le mécanisme de catégorisation le plus vieux et le plus basique pour vendre les billets est complété par toute une variété d’incitations commerciales, où le chemin qui vous mène à l’avion (et celui que vous empruntez en sortant de l’avion) est pavé de multiples occasions d’ouvrir sa bourse: frais de bagages, de sièges, taxes d’aéroport, options coupe-files; travelers’ clubs, et enfin l’incontournable indécence qui consiste à sortir de l’avion le pauvre type désargenté qui n’est forcément pas pressé.

 

Une expérience qui a baissé de gamme

Dans les enquêtes de satisfaction, les compagnies aériennes obtiennent des notes encore plus mauvaises que des institutions honnies comme la Poste américaine et les réseaux sociaux. Quand tout va mal, l’expérience aéroportuaire condense cette sensation particulière et désespérée de l’économie américaine moderne. Non pas l’impuissance totale, qui est une sorte de baume, mais l’intuition teintée de regrets que si vous aviez fait une seule chose différemment—si vous aviez choisi de passer par Houston plutôt que Denver, si vous aviez rejoint la queue plus tôt, si l’assistance téléphonique ne vous avait pas raccroché au nez—vous seriez peut-être en train d’aller là où vous devez vous rendre.

La plupart des plaintes suscitées par l’aéroport s’apparentent à celles, incarnées dans Huis-clos, qui alimentent une grande inquiétude dans l’Amérique d’aujourd’hui: il y a tout simplement beaucoup plus de gens ici qu’avant. Plus d’enfants à l’école, plus d’immeubles dans le quartier, plus de voitures sur la route, plus de gens qui ne vous ressemblent pas ou ne parlent pas comme vous au centre commercial. Ou à l’aéroport. Les billets sont moins chers, et l’expérience de l’aéroport semble avoir baissé de gamme d’autant. La démocratisation est source de stress; le manque de place sert de petit bois aux feux de la furie raciste (et à toutes sortes d’autres mauvaises manières).

Les jets et les salons privés ont détourné à leur profit les luxes d’autrefois. Grâce à l’augmentation des frais pour bagages, les Américains sont de plus en plus nombreux à traîner eux-mêmes leurs effets dans les aéroports. Un retard d’avion n’est pas uniquement une confrontation forcée avec vos pairs dans une salle d’attente, il vous oblige aussi à côtoyer tout ce qu’ils transportent avec eux: couvertures, coussins de voyage, brosses à cheveux, trente générations d’appareils numériques—un état de confusion qui confine à l’intime. Être dans un aéroport, c’est habiter le moment statique de Zénon que nécessite le mouvement. «C’est du temps mort» écrit Don DeLillo. «Ça n’est jamais arrivé, jusqu’à ce que ça arrive de nouveau. Puis ça n’est jamais arrivé.»

Un changement structurel dans l’économie du secteur, déclenché par une série de fusions commerciales, attise le brasier. Les aéroports petits et moyens déclinent à mesure qu’un plus grand nombre de vols passent par des méga-hubs. La quantité de vols intérieurs a augmenté de 7,7% entre 2005 et 2015, mais plus des deux-tiers de cette augmentation a profité aux dix aéroports les plus fréquentés du pays.

Le tarmac est le même partout

Il peut être difficile de démêler l’aéroport vécu de l’aéroport rêvé, mais c’est plus simple avec les aéroports qu’avec d’autres bâtiments. Parce que chacun d’entre eux est un remix lisse et extrêmement réglementé de ses pairs, où l’on retrouve toujours les mêmes bouteilles d’eau Dasani surévaluées et les mêmes magazines, un aéroport peut facilement en représenter beaucoup d’autres. La compagnie aérienne qui diffuse doucement de la musique d’attente tandis que vous sombrez lentement dans un fauteuil au cuir usé en regardant filer la journée et vos vacances pourrait être n’importe quelle compagnie. Le tarmac est le même partout.

Tout le système, depuis l’entrée par les postes de sécurité jusqu’à la sortie, en passant par les agents des douanes, est un rappel du peu de contrôle que vous exercez—et il ne s’agit pas seulement de pouvoir économique, mais même, à ce moment, de pouvoir sur vos propres mouvements. De David Dao au mouvement de panique à l’aéroport de Los Angeles en passant par les crises de nerf provoquées par les retards, ces actes viraux de chaos aéroportuaires tirent leur pouvoir de ce sentiment de vaste agitation, comme les tempêtes tirent le leur d’une mer déchaînée.

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