ARPENTEURS DE LA GEOGRAPHIE

Les internautes face aux territoires : Connaissez-vous le « géocaching » ?

CYBERGEO

par Philippe Vidal, Thierry Joliveau, Danièle Sansy, Armelle Couillet et Philippe Jeanne

 

 

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Le géocaching, jeu collaboratif mondial porté par une société privée et alimenté par une communauté de pratiquants, illustre les tendances actuelles des nouveaux rapports qui sont en train de s’établir entre les internautes, organisés en collectif, et les territoires. Bien que cette pratique convoque fortement le numérique dans son fonctionnement, elle est moins liée aux infrastructures numériques du territoire, telles que la qualité de la bande passante ou de la couverture 4G, qu’à la capacité des usagers à adhérer spontanément et durablement à des dispositifs co-construits et auto-régulés. Parmi les conséquences du géocaching sur les dynamiques territoriales contemporaines, figure un processus de patrimonialisation populaire et de mise en tourisme des espaces locaux. Cet exemple de démarche collaborative permet de revisiter la notion même de « territoire connecté ». Il montre qu’un « territoire connecté » passe aussi par une dimension souvent impensée des acteurs : une capacité des habitants à mobiliser les TIC pour renouer le contact entre des territoires, parfois même sous-équipés en matière de télécom, et ceux qui le parcourent. Le numérique devient alors un support technique de reconnexion de l’homme à son environnement de proximité.

Sur la planète, sept millions d’utilisateurs réguliers s’adonnent au géocaching, sorte de chasse au trésor avec GPS, qui consiste pour les « placeurs » à déposer des « caches à trésors » dans les espaces interstitiels du territoire et pour les « trouveurs » à les découvrir. Ces « trésors » se nichent dans des endroits discrets à l’intérieur d’un bâtiment, au pied d’un arbre, sous un banc public, à proximité d’un vieux moulin, etc. Ils sont souvent déposés dans des lieux reconnus pour leurs qualités esthétiques ou paysagères, mais aussi historiques ou symboliques, même si ces lieux ont parfois été recouverts par un urbanisme plus ordinaire. En effet, si certaines caches sont situées dans des sites remarquables, d’autres plus nombreuses, s’inscrivent dans des espaces oubliés du passant. Jouir de la fraîcheur d’une fontaine, apprécier un point de vue ou admirer une statue réalisée par un artiste local deviennent prétexte à une brève visite en solitaire ou l’occasion d’une étape lors d’une randonnée en famille ou entre amis. Les placeurs transmettent discrètement leur secret, via différentes plateformes, à une communauté d’usagers internautes qui a su domestiquer les nouveaux outils de la géolocalisation (GPS de randonnée, smartphone) et du géoweb (Joliveau, Noucher, Roche, 2013). Ainsi, des lieux parfois endormis sont « ré-animés » par cette communauté numérique qui réactive un pan oublié ou mésestimé de l’environnement, de l’histoire ou de la culture des territoires locaux.

 

Entre chasse au trésor et jeu de piste géolocalisé, le géocaching est une activité qui peut paraître anecdotique, mais qui illustre selon nous la place grandissante du numérique dans la société, avec des usages toujours plus connectés à leur environnement (Bakis et Vidal, 2010). C’est un cas d’école permettant d’étudier les discrètes mais nombreuses modifications induites par le croisement entre les Technologies de l’information et de la communication (TIC) et les territoires. La promesse n’est plus de vaincre les distances et l’isolement, mais au contraire de rapprocher davantage l’homme de son territoire en invitant la communauté locale ou les touristes à découvrir ou à redécouvrir un patrimoine labellisé ou vernaculaire, et parfois même à « l’inventer ». En cela, les placeurs deviendraient des acteurs du patrimoine naturel et culturel, et plus généralement des acteurs territoriaux (Gumuchian et al., 2003) participant au développement et à l’affirmation de leur espace de proximité. Le géocaching donnerait un argument supplémentaire aux locaux qui souhaitent « habiter leur patrimoine » (Gravari-Barbas, 2005) et s’inscrirait dans le besoin qu’éprouvent certains contemporains de « marquer le patrimoine pour se l’approprier symboliquement » (Veschambre, 2010). Les caches, objets transactionnels hybrides, participeraient de cette pratique croissante du geotagging et relèveraient de l’amateurisme cartographique (Bakis et Valentin, 2010) et de la néogéographie (Joliveau, 2012), qui conduisent des internautes à accorder une certaine importance à des lieux qui, dans une large mesure, « combinent une spatialité proprement géographique et une spatialité symbolique » (Debarbieux, 1995).

Cet article propose une approche originale du géocaching d’un point de vue géographique et territorial, à partir des premiers acquis de la recherche en cours dans le cadre du programme TRENUM. La première partie présente d’abord le géocaching, son organisation et l’intensité de sa pratique dans le monde et en France ; puis, après un rapide état de la recherche en la matière, elle aborde les questions théoriques que pose le géocaching à la géographie en tant que pratique ludique formalisée, à la fois matérielle et numérique, cachée et manifeste, personnelle et collective. La deuxième partie rend compte du protocole méthodologique déployé pour aborder ces questions en s’appuyant sur les résultats collectés dans une première zone d’étude, l’aire urbaine du Havre. La troisième illustre la manière dont les joueurs perçoivent, vivent, habitent et parlent de leur territoire. Elle démontre que le géocaching contribue à une mise en patrimoine individuelle et collective du territoire par la formation d’un rapport intime avec l’espace de proximité, ce qui n’est pas sans conséquences sur les nouvelles valorisations touristiques du territoire.

 

 

 

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Le principe du géocaching est simple. Un placeur identifie un endroit où déposer un conteneur de taille variable, souvent étanche, et laisse, sur une plateforme numérique dédiée (https://www.geocaching.com), une série d’indices (dont les coordonnées géographiques de la cache) aux trouveurs qui, de leur côté, découvrent ces boites in situ et, par la même occasion, apprécient l’intérêt des lieux environnants. Une cache, dotée systématiquement d’un nom pouvant constituer un premier indice, contient a minima un carnet (logbook) et selon la place disponible un crayon, une notice rappelant les règles du jeu et de petits objets sans grande valeur (appelés aussi SWAG). Plus rarement, les caches renferment d’autres objets à haute valeur symbolique, les objets voyageurs (travel bug ou geocoin), sortes de porte-clés dotés d’un code d’identité unique qu’il convient de faire voyager de cache en cache en leur faisant parcourir la plus grande distance possible. En plus de ces caches traditionnelles qui représentent 70 % à 80 % des caches en France comme dans le monde, il existe d’autres types de caches plus sophistiquées, donc plus rarement rencontrées, telles les multi-caches, les mystery caches, les virtual caches ou les earthcaches qui permettent aux pratiquants les plus compétents d’augmenter le niveau de difficulté de la chasse au trésor. Ces caches, durablement ancrées dans l’espace physique, s’accompagnent d’un pendant numérique, c’est-à-dire d’une notice explicative de la cache sur https://www.geocaching.com dont la particularité est de présenter, outre les coordonnées géographiques et les indices laissés par le placeur, une description textuelle du site de la cache, ainsi que les commentaires éventuels des trouveurs.

 

La survie du jeu et le maintien des valeurs qu’il véhicule dépendent du sérieux avec lequel les joueurs, dotés d’un pseudonyme de leur choix, respectent les règles instituées, qu’ils soient trouveurs ou placeurs. Pour les premiers, il s’agit d’être discrets dans leur recherche, de noter leur passage sur le logbook(fig. 1), tout en enregistrant leur découverte sur Internet, et, le cas échéant, d’échanger un objet contenu dans la boîte par un autre de valeur comparable7. Pour les seconds, l’interdiction de dépôts dans les propriétés privées (sauf accord explicite du propriétaire des lieux) et dans des endroits susceptibles de perturber la faune ou la flore est de rigueur, ainsi que le respect d’une distance minimale de 0.1 miles (161 mètres) entre chaque cache afin de ne pas saturer une zone. La création d’une cache suppose sa validation par un « superviseur bénévole »8, un tiers de confiance, qui entérine officiellement son existence en la faisant apparaître sur la plateforme https://www.geocaching.com. Ces règles sommaires une fois acceptées, chacun, à condition qu’il maîtrise quelques petits prérequis techniques et possède le matériel adéquat, peut devenir un géocacheur.

Conclusion : le géocaching, un opérateur ludique, décalé et original du lien territorial et patrimonial

L’intérêt et la faisabilité d’une analyse géographique et territoriale du géocaching sont indéniables. Il reste pourtant de nombreux aspects à analyser. Il faut, par exemple, approfondir la question des profils et des motivations des cacheurs et des trouveurs, de manière à mieux comprendre les déterminants du jeu. Mais cet aspect, souvent premier dans la littérature scientifique consacrée au géocaching, nous semble complémentaire de l’analyse spatiale et territoriale que nous avons commencé à développer. L’objectif à court terme de notre projet est d’étendre la zone d’étude de manière à augmenter le nombre de caches et de géocacheurs étudiés et à pouvoir comparer des territoires de même type : Le Havre et Rouen, ou encore différentes villes moyennes ou zones rurales.

Que ce soit par la désignation objective de lieux d’intérêt ou par une préemption du territoire au service d’intentions purement ludo-récréatives, le géocaching apparait comme un moyen supplémentaire d’affirmer une présence spatiale et de marquer l’influence de chacun dans son environnement quotidien. Les caches révèlent, du point de vue des placeurs comme des trouveurs, un processus d’appropriation des patrimoines désignés. Le jeu met aussi en lumière une forme inédite de patrimonialisation des lieux et des objets du quotidien, distingués par les habitants eux-mêmes, indépendamment de toute initiative officielle. Les placeurs transforment le voisinage en de discrètes places touristiques à destination des trouveurs, multipliant les possibilités d’excursion vers des lieux fameux ou méconnus. On peut considérer les placeurs comme de nouveaux animateurs numériques du territoire qui éclairent d’un jour nouveau des lieux parfois oubliés ou ignorés du passant ordinaire et qui participent par ailleurs à la co-production d’espaces touristiques. De ce point de vue, ils jouent, consciemment ou non, un rôle qui relève des missions officiellement attribuées aux offices et organismes locaux de tourisme. On peut voir dans cette émergence d’amateurs une nouvelle illustration du rôle des plateformes numériques, dans la désintermédiation professionnelle. Pour un territoire, disposer d’une grande communauté de placeurs apparait comme un enjeu de développement territorial important. Les placeurs sont de fait en capacité de redistribuer les mobilités touristiques vers des sites à faible renommée nationale ou internationale. Les structures en charge du développement touristique en sont conscientes. Le géocaching est devenu un thème de plus en plus présent dans les salons professionnels du secteur et des initiatives se multiplient pour utiliser le géocaching comme un vecteur de développement territorial. Cela peut-être à double tranchant, car la mise en valeur patrimoniale et touristique assurée par les placeurs repose exclusivement sur le bénévolat dans une organisation réticulaire assez peu hiérarchique et généralement assez méfiante par rapport aux institutions et aux pouvoirs officiels, trait commun des communautés du numérique. Chaque acteur est potentiellement connecté avec n’importe quel autre et peut à un certain moment abandonner un jeu au caractère addictif, dont la nature secrète et souterraine, essentielle, supporterait mal une officialisation. Si des placeurs particulièrement investis décidaient de mettre fin à une passion qui peut s’effilocher avec le temps, ils abandonneraient aussi toutes les caches qui participent désormais de l’animation urbaine et structurent à leur façon les points d’intérêts patrimoniaux et touristiques. Ceci serait sans doute très dommageable pour le territoire. « Je suis effectivement l’un des géocacheurs les plus actifs du coin, malheureusement », explique KroMike, conscient de porter une grande responsabilité dans le maintien de cette activité dans la ville. Les caches qui ne sont plus actives et disparaissent définitivement du territoire sont archivées et seule leur mémoire électronique est préservée par une mention spécifique sur la plate-forme geocaching.com. Cet archivage du réel ne suffirait pas toutefois à remplacer les dynamiques territoriales concrètes que le jeu aurait engagées.

La pratique du géocaching suppose pour les placeurs, comme pour les trouveurs, de s’intéresser à la valeur du territoire environnant. Il s’agit d’approcher autrement la proximité, d’aiguiser le regard, de se rapprocher du sol, de toucher le mobilier urbain, d’en sentir ses aspérités, de passer, en définitive, à une géographie du sensible et de s’engager, notamment pour celui qui dépose le « trésor », dans une « dimension affective » de la relation à l’espace (Di Méo, 2008 ; Feildel, 2013 ; Martouzet, 2013). Le jeu apparait dès lors comme un moyen, modeste mais effectif, de partager ses propres émotions géographiques, d’entretenir et intégrer la relation existentielle qui unit les hommes à leur « écoumène » (Berque, 2000). En tant que pratique spatiale où la désignation patrimoniale individuelle génère des mobilités collectives, cette activité met au jour des problématiques géographiques qui sont de l’ordre de la (nouvelle) « production de l’espace » (Lefebvre, 1974). Elle conduit à interroger l’évolution de la relation de l’homme à son environnement et la manière dont cet espace « se donne à lire » et devient un support supplémentaire de l’identité et de l’appartenance territoriale. Ces propositions demanderont à être confirmées par les entretiens avec les placeurs.

À côté de sa valorisation territoriale ou touristique, le géocaching peut donc être vu comme une pratique géographique inédite, qui mérite d’être étudiée pour elle-même et comparée avec d’autres activités géonumériques ludiques. Nous avons évoqué Ingress ou l’art GPS mais les jeux sérieux géolocalisés se développent aussi dans différents domaines en lien avec d’autres techniques comme la réalité augmentée, et en mobilisant d’autres ressorts et liens à l’espace. Le géocaching a un positionnement original à l’articulation du numérique et du matériel. Faire de l’exercice en extérieur et découvrir des lieux inconnus sont les motivations principales des pratiquants (fig. 16). Cette activité offre une opportunité originale d’écriture et d’expression des lieux par ses habitants, puis leur lecture et leur appropriation par les populations locales ou de passage, selon ce que Guy Di Méo appelle des « formes de sélection et de (ré) interprétation du réel » (Di Méo, 2008). Ce travail d’interprétation signe et marque les lieux sous une forme ludique, cachée, laissant des traces concrètes et numériques, sur le terrain et sur le Web, qui s’inscrivent comme en filigrane sur le territoire.

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