GEOGRAPHIE HUMAINE

Indonésie : Vivre avec un volcan, l’exemple du Mérapi

Metropolitiques

par Edouard de Bélizal

 

Longtemps les habitants des flancs du volcan Merapi, en Indonésie, ont vécu au rythme des éruptions, alternant entre une agriculture durable et une extraction périodique des roches et sables volcaniques. Édouard de Bélizal montre comment cet équilibre est aujourd’hui menacé par une exploitation industrielle des carrières qui mine la résilience de la région aux aléas.

 

Les carrières aménagées dans les rivières du volcan Merapi en Indonésie, où se répandent les blocs et les sables volcaniques, ont depuis longtemps assuré la résilience des communautés de la région aux éruptions volcaniques. Alternant entre une agriculture régulière et une extraction périodique, les populations ont ainsi construit depuis des siècles un modèle d’habitation en milieu à risques [1].

Cependant, depuis plusieurs années, de plus en plus de personnes dépendent de l’extraction de façon permanente. Au sud du volcan, notamment, les transformations particulièrement rapides de l’activité depuis l’éruption de 2010 ont remis en question le fonctionnement traditionnel des carrières, qui apparaît de plus en plus industriel et inadapté à l’environnement volcanique. On assiste donc à un renversement singulier, où l’exploitation de la ressource minière ne joue plus un rôle d’équilibre, mais au contraire déstabilise les communautés et représente une nouvelle source de vulnérabilité des plus menaçantes.

Un modèle traditionnel de résilience sur les flancs d’un volcan en activité

Le volcan Merapi, au nord de Yogyakarta en Indonésie (figure 2), compte plus d’un million d’habitants, avec des densités de 600 à 800 habitants par kilomètre carré. La présence d’eau et la très grande qualité des sols permettent une agriculture diversifiée avec des rizières sur les basses pentes et des légumes, fruits et tabac dans les étages plus élevés.

Figure 2. Carte de localisation

Le seul risque important est celui de la destruction provoquée par les éruptions très fréquentes du volcan, caractérisées notamment par des coulées pyroclastiques [2] (Gertisser et al. 2012), suivies par des écoulements boueux très concentrés entraînés le long des rivières par les pluies de mousson que l’on appelle des lahars (Lavigne et al. 2000). Ces derniers s’étendent plus loin que les coulées pyroclastiques, et peuvent se produire pendant plusieurs années après une éruption.

Les populations ont malgré tout appris de longue date à mettre à profit les dépôts sableux et des blocs de lave laissés par les écoulements volcaniques (figure 3). Les blocs et les sables sont récupérés et vendus par les habitants (de Bélizal et al. 2011). L’extraction est ainsi un moyen traditionnel de tirer parti des perturbations environnementales provoquées par les éruptions et les lahars. Le matériel extrait fournit la matière première pour rebâtir les maisons détruites et permet aux agriculteurs contraints d’abandonner leurs rizières, leurs champs et leurs troupeaux de toucher un revenu de remplacement. Cette opération a l’avantage de transformer les aléas volcaniques en pourvoyeurs de ressources. Les extractions permettent aussi d’accélérer le curage des rivières, ce qui limite les risques de coulées du matériel instable tout en redonnant à la vallée sa forme initiale en quelques années seulement. Une fois les matériaux évacués, il arrive même que le fond de vallée soit cultivé. Les flancs du volcan sont alors prêts pour la prochaine éruption. En ce sens, l’activité d’extraction est le pilier de la forte résilience des populations du Merapi, mais aussi de leur environnement.

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L’activité extractive n’est pas récente : les prang hindouistes de Prambanan au sud du volcan et le vaste stupa bouddhiste de Borobudur à l’ouest ont été bâtis aux VIIIe et IXe siècles à partir de blocs de lave (figure 4a) récupérés dans les vallées (figure 4b). Depuis des siècles, les carrières ont fait partie du quotidien des habitants du volcan, et représentent une ressource qui leur a permis de vivre avec les crises volcaniques.

L’aspect informel de l’activité assouplit les conditions de l’accessibilité aux vallées et de la vente des matériaux. De fait, l’activité d’extraction n’a été encadrée par les autorités politiques que depuis une date récente, puisqu’elle répondait surtout à une demande locale en matériel de construction. La variabilité du terrain en fonction des éruptions et des lahars a contraint l’activité d’extraction à se déplacer sans cesse sur le pourtour du volcan. Les carrières elles-mêmes ne relèvent pas d’une territorialisation scrupuleuse et systématique : selon l’usage, les habitants d’un village riverain viennent récupérer sable et blocs dans la vallée sans forcément délimiter de concessions. Aujourd’hui encore, on observe sur les flancs ouest et nord du volcan la permanence des extractions manuelles à la pioche, au tamis et à la pelle pour remplir en deux heures un camion-benne de 4 à 6 m³.

Une inversion progressive du modèle de subsistance

Depuis le milieu des années 2000, l’extraction est devenue une activité plus importante à l’échelle du volcan. Les sables et les blocs volcaniques représentent une ressource d’autant plus convoitée que la demande en matériel de construction dans le pays est forte. Les extractions sont apparues depuis la fin des années 1990 comme un métier à part entière pour une partie de la population du volcan privée d’accès à la terre. C’était l’activité principale de 40 % des travailleurs en 2011. Mis à part l’extraction pour usage personnel, la grande majorité des 2 000 à 3 000 travailleurs quotidiens vend les sables et les blocs récupérés à des entreprises ou à des particuliers. Les prix locaux atteignent près de 400 000 roupies indonésiennes [3] pour un chargement de 4 m³ : ces travailleurs gagnent plus de quatre fois le revenu moyen d’un agriculteur.

Cette manne attire aussi des travailleurs en provenance de régions plus lointaines. Certains font plusieurs heures de route par jour en camion, le font remplir, puis repartent vendre le chargement pour un montant qui approche le double des prix pratiqués localement. Les deux tiers des travailleurs viennent entre trois et six jours par semaine et creusent au moins six heures d’affilée (de Bélizal 2012). Le métier est principalement masculin (93 % sur l’ensemble du volcan). Les femmes occupent en général des postes de tamisage ou tiennent de petites buvettes. Les travailleurs sont organisés en équipes plus ou moins régulières, comptant souvent deux ou trois creuseurs pour un chauffeur de camion qui s’occupe de vendre le chargement sur place ou plus loin.

Face à cette évolution, les villages ont dû s’organiser. Des droits d’accès sont demandés pour limiter l’entrée des camions n’appartenant pas aux habitants des communes riveraines. Devant l’importance croissante de l’activité et des bénéfices dégagés, les administrations régionales ont ensuite cherché à encadrer l’extraction. On a mis en place des péages sur les grands axes et créé un permis afin de recenser les travailleurs. La souplesse de fonctionnement traditionnelle des extractions s’est mal accommodée de ces tentatives d’encadrement, qui se sont révélées inefficaces. La nébuleuse bureaucratique et l’absence d’harmonisation entre les règlements des quatre régions qui se partagent le volcan, associées aux faibles moyens dont elles disposent, ont empêché de rationaliser l’activité. Plus de neuf travailleurs sur dix n’ont jamais demandé le permis officiel, qui est cher et exige de réserver une concession, alors que l’absence de relais institutionnel dans les carrières en rend la délimitation impossible.

L’activité fonctionne ainsi depuis le début des années 2000, dans un flou entre légalité et illégalité, dans lequel les travailleurs comme les autorités ont trouvé leur compte. Les premiers n’ont jamais été inquiétés pour défaut de permis et ont continué d’accéder aux vallées ; les secondes ont pu en retirer des bénéfices conséquents grâce au système des péages que la loi n’explicite que très partiellement. Des associations de travailleurs se sont constituées en syndicats au fonctionnement parallèle, organisant leur propre règlement et leur propre réseau de ventes. Au milieu des années 2000, une puissante mafia organisait le fonctionnement de l’activité d’extraction sur le versant occidental du Merapi, confisquant l’argent des bénéfices, intervenant dans certaines élections locales et proposant des avantages à ses membres (protection médicale, réductions de droits d’entrée à certaines carrières). Un contre-pouvoir s’est ainsi mis en place, compliquant encore l’action des gouvernements régionaux.

D’une ressource d’appoint disponible après les éruptions pour remplacer une agriculture très contrainte et difficile, l’extraction est ainsi devenue une source principale de revenus, alors même qu’elle dépend d’un approvisionnement irrégulier dans le temps et dans l’espace.

 

 

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