GEOGRAPHIE HUMAINE

Guyane : les atouts économiques

SENAT

par Antoine Karam, délégation aux entreprises

Plusieurs éléments structurels me semblent devoir être soulignés pour comprendre la réalité guyanaise :

– l’enclavement de la Guyane et l’insuffisance de ses infrastructures : la Guyane n’est desservie que par deux compagnies aériennes, avec des billets pour Paris très chers et peu de vols vers d’autres destinations ; la desserte maritime est monopolisée par CMA-CGM et Marfret, qui pratiquent également des coûts élevés ; la Guyane ne dispose d’aucun chemin de fer ; il n’existe qu’une seule route principale, qui longe le littoral et présente des risques d’engorgement ; de nombreuses zones blanches en téléphonie mobile persistent le long même de cette route ;

– la mitoyenneté avec des pays émergents ou en développement : si le PIB par habitant est deux fois moins élevé en Guyane que dans la France entière, il reste plus élevé que celui des pays encadrant ce territoire, Suriname à l’Ouest et Brésil à l’Est ;

– une évolution démographique explosive : même si la croissance économique guyanaise (1,9 % en 2016), est supérieure à celle de l’hexagone (1,3 %), elle ne suffit pas au regard de la croissance démographique : la population guyanaise, 260 000 personnes, a doublé en vingt ans et devrait encore doubler d’ici 2040. Ceci tient à la fois au solde migratoire – guerre civile au Suriname, instabilité politique à Haïti,… – et à un indice conjoncturel de fécondité dépassant 3,5 enfants par femme. L’Insee, selon certains de nos interlocuteurs, sous-estimerait l’immigration illicite. En effet, 1 000 pirogues traversent le Maroni chaque jour, mais 5 % seulement sont contrôlées. Saint-Laurent du Maroni devrait bientôt devenir la capitale démographique de la Guyane et pourrait compter 120 000 habitants en 2030…

Cette tendance non maîtrisée engendre un chômage qui touche 23 % des actifs – sans compter ceux qui, découragés, ne recherchent plus d’emploi – et qui affecte même 44 % des 15-24 ans. Elle nourrit l’économie parallèle et crée des besoins en logements, en soins (l’hôpital, largement déficitaire, soigne des malades du Suriname ou du Brésil, parfois en situation illégale, ce qui entretient un sentiment d’injustice chez les Guyanais) et en énergie, mettant à mal un appareil productif vétuste et sous-dimensionné. Elle implique aussi des difficultés de formation et de scolarisation : 10 000 enfants restent non scolarisés.

La société guyanaise est également exposée à d’importants problèmes d’insécurité, de violence, de délinquance, de criminalité et de trafics illicites. Avec 42 homicides en 2016, la Guyane est le territoire français le plus meurtrier, avec des chiffres comparables à ceux de Marseille ;

– le coût de la vie est élevé : en raison de l’éloignement géographique et de l’étroitesse du marché, les prix sont, comme partout outre-mer, plus élevés en Guyane que dans l’hexagone. La prime de 40 % versée aux fonctionnaires et la taxe d’octroi de mer sur les importations contribuent aussi à ce phénomène ;

– le secteur public fait vivre le territoire : de nombreux Guyanais vivent des aides sociales, un quart des actifs sont au RSA, la commande publique tire le secteur du BTP, le Cnes est le premier employeur de Guyane. Paradoxalement, alors qu’elle est omniprésente, la sphère publique ne parvient pas à assurer la sécurité et le respect du droit ; elle semble même parfois entraver le développement. Ainsi, 95 % du territoire guyanais appartient à l’État, ce qui empêche l’accès au foncier et renchérit fortement le peu de foncier viabilisé disponible pour les activités économiques. Les jeunes agriculteurs attendent ainsi des années avant d’obtenir des terres. La délégation outre-mer a d’ailleurs formulé trente propositions pour mettre fin à une gestion jalouse et stérile des domaines public et privé de l’État outre-mer.

Dans ce cadre très contraint, la Guyane ne manque pourtant pas d’atouts :

– sa géographie, d’abord : les ressources naturelles sont exceptionnelles (or et autres minerais, pétrole, forêt, biodiversité) ; l’électricité renouvelable représente les deux-tiers de la production électrique ; la Guyane est un point d’entrée précieux pour la France en Amérique du Sud, avec un port stratégiquement placé et un territoire épargné par les cyclones et les violents séismes. Le site est parfait pour le lancement des fusées, du moins tant qu’elles partent vers l’Est puisque des sites concurrents émergent effectivement en Europe pour les tirs vers le Nord pour les satellites non géostationnaires ;

– son peuple, ensuite : cette population multiculturelle, dont les moins de vingt ans représentent 42 %, a un potentiel exceptionnel – à condition d’être formée… Nous avons ressenti un vrai dynamisme entrepreneurial : en 2015, le nombre de créations d’entreprises en Guyane a augmenté, en dépit d’un mouvement contraire dans la France entière. Mais cet élan est fragile, dans un climat social très tendu : le blocage de l’économie durant plusieurs semaines lors des mouvements sociaux du printemps dernier aura eu des conséquences sur l’activité en 2017. Le grand port maritime de Cayenne en a été le témoin privilégié. De nombreuses entreprises ont subi de fortes tensions de trésorerie, parfois fatales.

Concrètement, de quoi souffrent les 20 000 entreprises guyanaises ? Comme dans l’hexagone, elles subissent le poids des charges et la complexité administrative. Mais elles se plaignent d’abord de l’insécurité et du manque d’infrastructures (instabilité de l’approvisionnement électrique, faible débit des réseaux télécom…), qui entraînent des surcoûts. Elles déplorent la faible intégration régionale (les exportations de la Guyane restent très marginales, le respect des normes européennes étant très coûteux, alors que les produits importés ne supportent pas de normes comparables) et elles souffrent de l’étroitesse du marché guyanais, qui renchérit leurs coûts de production. Quand une usine Yoplait dans l’hexagone produit 1 million de bouteilles Yop par jour, celle de la Solam en produit 1 million… par an !

Les entreprises peinent à s’installer et à s’étendre, en raison de la concurrence aiguë sur le foncier viabilisé. Du reste, les services représentent 78 % de la valeur ajoutée en Guyane.

Les industries de transformation pâtissent aussi des prix élevés des approvisionnements (renchéris par l’octroi de mer) et des difficultés à trouver de la main d’oeuvre adaptée, notamment des techniciens industriels.

Les entreprises subissent enfin des délais de paiement très longs : la Solam nous a parlé de 6 à 8 mois de la part des cantines scolaires et de 2 ans pour l’hôpital ; le représentant de la filière BTP a évoqué une moyenne de 100 jours de délais de paiement, la collectivité territoriale de Guyane ayant même parfois attendu deux ans et demi pour honorer ses factures.

Malgré tous ces obstacles, les entreprises guyanaises ne manquent pas d’idées. Mobapi connecte des données pour en tirer des solutions intelligentes et vient d’être sélectionnée par Business France et BPIfrance pour faire partie de la French tech qui ira se vendre aux États-Unis le mois prochain. Plusieurs autres débordent de projets : filière de traitement des déchets automobiles, innovation en cosmétique à partir de la biodiversité guyanaise, data centers adossés à l’énergie photovoltaïque, tourisme vert, fluvial ou balnéaire… Pourquoi ne pas miser sur la thalassothérapie avec des bains de boue, la mer étant brunie sur le littoral par les alluvions des fleuves ?

Hélas, il manque une vision de moyen terme partagée en Guyane. Le développement de l’exploitation aurifère fait lui-même débat : Mme Ostorero nous a présenté plusieurs projets, dont « Montagne d’or », qui, sous réserve d’obtenir toutes les autorisations, notamment environnementales, présente un potentiel d’exploitation de 115 tonnes d’or pouvant engendrer 800 emplois directs et 2 500 indirects ; il en est de même des explorations offshore d’hydrocarbures…

Il est capital d’accompagner le développement des entreprises guyanaises par l’investissement. Notre délégation à l’outre-mer a organisé le 19 mai 2016 au Sénat une conférence sur la situation des entreprises et sur les dynamiques sectorielles des six collectivités françaises des Amériques : à cette occasion M. Stéphane Lambert, alors président du Mouvement des entreprises de France (Medef) Guyane, indiquait qu’à défaut d’investir dans les entreprises et l’économie, la France serait conduite, du fait de la croissance démographique, à financer toujours plus de subsides sociaux (CAF, RSA, chômage, etc.). Il plaidait en faveur d’une « posture d’investissement pour exploiter les potentiels de ce territoire, à même de faire la fierté de la République ». Cela me paraît essentiel : accompagner la croissance de la Guyane au lieu de se satisfaire de sa dépendance à l’égard de l’hexagone. C’est la demande expresse du collectif Pou Lagwiyann dékolé, qui a manifesté une grande maturité dans nos échanges. En réponse aux défis structurels, sécuritaires, économiques et sociaux auxquels la Guyane est confrontée, on ne peut pas se contenter d’acheter la paix sociale, de plus en plus coûteuse et de plus en plus fragile, on l’a vu en mars dernier ; il faut répondre à la très forte attente des Guyanais, à la fois à très court terme et à moyen terme.

Ce n’est pas ici le lieu pour ouvrir la réflexion sur le statut institutionnel de la Guyane. Mais notre délégation doit plaider pour que l’État, par l’investissement, accompagne la Guyane dans ses choix d’avenir, afin de donner des perspectives à ses jeunes. Il est insupportable que certains d’entre eux en soient réduits à devenir des « mules », risquant leur vie pour 5 000 euros en ingérant des boulettes de cocaïne, pour la faire transiter par avion…

L’accord de Guyane, signé le 21 avril 2017, avec un plan d’urgence, des accords par filière et un plan de convergence à moyen terme, doit accélérer les investissements nécessaires et améliorer les perspectives de croissance. Si la priorité est aujourd’hui de construire les infrastructures scolaires, sanitaires, routières et judiciaires, nous devons également libérer nos énergies, lever les freins qui empêchent la Guyane de valoriser ses ressources naturelles et développer une activité économique alternative au spatial.

Pour cela, l’État doit assumer sa part :

– renforcer son autorité, d’abord : aux frontières, en améliorant la coopération avec les pays voisins pour réduire l’immigration clandestine, mieux contrôler les flux et faciliter les échanges commerciaux (les camions guyanais sont aujourd’hui arrêtés à la frontière pour cause d’incompatibilité du carburant, alors que les camions du Suriname et du Brésil entrent en Guyane !) ; à l’intérieur, en assurant la sécurité par un renfort des forces de police et de gendarmerie ;

– désenclaver la Guyane, ensuite, y compris au plan numérique, et moderniser ses infrastructures, notamment faire aboutir la création d’un poste d’inspection frontalier (PIF) au port de Cayenne, pour éviter que les marchandises et matières premières importées des pays voisins continuent à passer à Bilbao ou au Havre pour être contrôlées, ainsi que Cogumer nous l’a rappelé ;

– libérer et mobiliser son foncier au service du développement économique et social du territoire, avec une vision stratégique pour valoriser la Guyane ;

– adapter les principes environnementaux au cas spécifique guyanais – la forêt occupe 96 % du territoire – en prenant en compte l’urgence à créer de l’emploi pour les jeunes ;

– éviter que la majeure partie des allocations sociales versées en Guyane soient dépensées ailleurs – car 70 millions d’euros quittent la Guyane chaque année. Une proposition intéressante est de verser ces allocations sous forme de chèques ou de cartes de paiement admis par les seuls commerçants guyanais, ce qui soutiendrait la consommation locale ;

– simplifier la vie des entreprises guyanaises : assurer le respect des délais légaux de paiement, raccourcir les délais d’autorisation, faciliter le déblocage des fonds européens, adapter les normes à la situation locale, ne pas imposer aux entreprises guyanaises des obligations matériellement impossibles à respecter – la présidente de la CCI, dans son entreprise de transport, se doit d’installer des éthylotests dans les camions sous peine de sanctions, mais aucun modèle n’est encore agréé en Guyane ! – ;

– reconduire les régimes de défiscalisation ou de zones franches qui soutiennent l’investissement et engager une réflexion de fond pour faire évoluer le système fiscal actuel dans un sens favorable aux productions locales. Les recettes fiscales en Guyane proviennent essentiellement de l’octroi de mer qui frappe les importations depuis le XVIIème siècle, la TVA étant inexistante en Guyane. L’octroi de mer constitue une part importante des ressources fiscales des communes, jusqu’à 90 % pour certaines d’entre elles, et, dans une moindre mesure, de la collectivité territoriale de Guyane. Si bien que les collectivités n’ont pas nécessairement intérêt au développement économique local : moins la Guyane produit d’électricité au barrage, plus les collectivités locales sont rémunérées grâce à l’octroi de mer qu’elles perçoivent sur les importations de gaz… Il y a là matière à réflexion.

Mais l’avenir de l’économie guyanaise repose aussi sur sa capacité à se réformer en profondeur pour se structurer en filières (bois, biodiversité, ressources halieutiques et minières…) et renforcer le dynamisme des entreprises sur de nouveaux marchés, à l’intérieur comme à l’exportation.

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